Le mouvement d’arrêt général et momentané des ventes de soja observé en Argentine depuis un mois aurait un impact limité, voire nul, sur la formation du prix des farines rendues aux ports européens, dont l’Argentine est le premier fournisseur.
Nos sources à Buenos Aires relativisent toutes l’arrêt quasi-total des opérations de vente de fèves de soja issue de la dernière récolte observée en Argentine tout au long de ce mois de juillet. Entre 20 et 30 millions de tonnes (Mt) de soja, selon les sources, resteraient en possession des agriculteurs argentins, sur une récolte totale de 43,4 millions de tonnes (Mt), selon l’USDA. Ces derniers sont logiquement réticents à s’en défaire dans un contexte d’hyperinflation, eux qui perçoivent des pesos quand la valeur de ceux-ci s’écroule au rythme d’une hyperinflation générale des prix de 90 % prévue pour cette année.
Un ralentissement à relativiser
Ce ralentissement brutal du rythme des ventes, certes le plus important recensé en 17 ans, doit cependant être relativisé : la différence des volumes de fèves liquidés, par rapport à l’an dernier à la même date, est d’environ 4 Mt, soit moins de 10 % de la récolte argentine de soja 2021/2022.
L’Argentine, troisième producteur mondial de soja, s’illustre surtout comme étant le premier fournisseur mondial d’huile et de tourteaux de soja, et ce grâce à la petite quarantaine d’usines de trituration d’oléagineux situées sur les berges du fleuve Paraná, en amont de la ville de Rosario. Y sont également triturées les fèves parvenant du Paraguay, dont les exportations de soja sont tout sauf négligeables.
La valeur du peso a perdu un tiers
L’Argentine expédie ainsi vers l’Union européenne des volumes de tourteaux de soja supérieurs à 8 Mt par an en moyenne ces dix dernières années, selon Eurostat. Soit à peu près autant que le Brésil. Le prix de cet intrant s’avère critique pour d’innombrables exploitations d’élevage de toute l’Europe, qu’il s’agisse de bovins, porcs, volaille ou encore de saumons. Or, l’Argentine traverse ces jours-ci une crise monétaire dont elle a l’habitude (plongée de valeur de sa monnaie sur le marché des devises libre). Sauf que cette crise est la plus forte après celle d’octobre 2019 et de décembre 2001. Ce qui, dans un contexte d’hyperinflation, a pour conséquence – parmi bien d’autres – l’arrêt quasi-total des ventes de soja de la part des agriculteurs de la région pampéenne.
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Au cours du seul mois de juillet, le peso argentin a perdu le tiers de sa valeur sur le marché des devises, tandis que le taux officiel reste maintenu au plancher par la Banque centrale argentine, avec une différence cumulée de plus de 160 %. Pour la BCRA, un dollar US vaut 130 pesos, alors que pour les acteurs du marché, il vaut 330 pesos (au 27 juillet).
Des pratiques de sous-facturation
Résultat : le rythme des ventes de fèves de soja se retrouve au point mort. Leurs propriétaires les gardent dans leurs silos-sacs, ou diffèrent l’encaissement de leur vente, car elles conservent une valeur autrement plus stable que celle du peso qui s’écroule. Le prix du protéagineux qu’ils touchent, déjà ponctionné de 33 % au titre d’une taxe à l’exportation, est calculé en fonction du taux de change officiel, très défavorable pour eux. « Quand le cours du soja physique, à Rosario, est de 48 000 pesos (au 26 juillet), cette somme vaut officiellement 374 $US, alors qu’en réalité, cela n’en vaut que 160 $US », explique Eugenio Debary, producteur de soja à Venado Tuerto.
Les sources consultées par Agra Presse font état de manœuvres comptables permettant à certaines entreprises de capturer la valeur réelle de leurs grains via des transactions plus ou moins déclarées. « C’est un secret de Polichinelle », dit l’une d’elles en se référant à la pratique répandue de sous-facturation de la marchandise auprès de l’exportateur, payée parallèlement, en partie, au noir. « Les entreprises les mieux aguerries s’en sortent », avoue une autre.
Accusations du président de la République
Côté politique, à deux reprises cette semaine, lors d’entretiens accordés à la presse, le président de la République argentine Alberto Fernández a accusé les producteurs de soja d’être les responsables de la crise monétaire actuelle. « Il y a 20 milliards de dollars qui dorment dans nos campagnes et ceci à cause de spéculateurs alors que le pays en a besoin », a-t-il dit. Le chef de l’État a pour préoccupation, entre autres, le paiement de la dette extérieure argentine et l’accès à la nourriture des plus de 20 millions d’Argentins recensés en situation de pauvreté.