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Argentine : une grève des éleveurs qui pourrait durer

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Les éleveurs argentins ont annoncé la fin de la grève du négoce de bétail, après quatorze jours de conflit. Mais cette trêve parait bien fragile au vu de l’intransigeance des deux parties. Le gouvernement reste inflexible, arguant la défense du pouvoir d’achat, à quelques mois des élections législatives. L’union syndicale agricole menace de la reconduire dès le lundi 7 juin en y incluant l’arrêt des ventes de grains.

La grève du négoce de bétail, largement suivie ces quatorze derniers jours par les éleveurs et engraisseurs de bovins de toute l’Argentine, est arrivée à un terme ce jeudi 3 juin. Elle a été déclenchée par l’union syndicale agricole (1) afin de protester contre la suspension quasi-totale des exportations de bœuf imposée par décret le 17 mai. Elle a été levée pour éviter une pénurie de viande en boucherie en pleine pandémie de Covid, retardée grâce à l’écoulement des stocks de bétail des abatteurs.

Mais le conflit n’est pas réglé. Le décret en question n’a pas été abrogé et le gouvernement d’Alberto Fernández menace de continuer à fermer les vannes de l’export, hormis les contingents Hilton et 481 à destination de l’Europe, « tant que le prix local du bœuf en boucherie n’aura pas baissé suffisamment pour que les Argentins n’en soient pas privés », a argumenté le chef d’État argentin.

L’union syndicale se montre tout aussi inflexible. « Notre grève sera reconduite dès lundi prochain si le gouvernement maintient sa posture », a annoncé à Agra Presse le vice-président des Confédérations rurales argentines (CRA), Gabriel de Raedemaeker. "Les producteurs de grains pourraient rejoindre notre mouvement de protestation », avertit-il.

Souvenirs de 2008

Le conflit prendrait alors une ampleur similaire à celle de la lutte syndicale historique de 2008, qui opposa, comme à présent, l’union syndicale agricole et le pouvoir exécutif national, et qui bouleversa le paysage politique argentin avec l’arrivée d’une dizaine d’agro-députés au Parlement dès 2009, puis avec l’élection à la présidence de Mauricio Macri, en 2015, qui trouva un soutien sans faille dans un monde rural remonté, voire enragé, contre le gouvernement de Cristina F. de Kirchner.

C’est dire toute l’importance des décisions devant être prises, ces prochaines heures, à Buenos Aires, par les acteurs de ce nouveau conflit. Son détonateur est le même qu’à l’époque : un décret interdisant l’exportation de bœuf au prétexte – l’argument aussi est le même, éprouvé jusqu’à la moelle auprès de l’opinion publique – de défendre un pouvoir d’achat miné par l’inflation. De fait, le prix moyen du bœuf en rayon a augmenté de 65 % entre mai 2020 et mai dernier… comme tant d’autres biens.

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Or, à l’approche des élections législatives de novembre, le gouvernement veut se donner le beau rôle dans une guerre médiatisée à dessein contre les industriels du bœuf. Ces derniers sont accusés, par l’exécutif, de pratiques commerciales frauduleuses, telles que la sous-facturation de colis de bœuf. Le double but de cette pratique serait de payer moins de taxes à l’export et de percevoir une partie du paiement sur un compte bancaire à l’étranger libellé en dollars affichés au taux de change du marché, non pas au taux de change officiel. Le gouvernement a d’ailleurs verbalisé de telles pratiques, le 25 mai, auprès de dix-neuf exportateurs de bœuf avec des amendes d’un montant total de 4,8 millions de dollars (M$).

Essor de l’export vers la Chine

L’essor récent et spectaculaire des importations chinoises de tout type de morceau de bœuf argentin provenant de toute catégorie de bovins, phénomène inédit, est au cœur de l’affaire. Cet "aspirateur à bœuf" aurait un impact sur la formation des prix de morceaux consommés sur le marché argentin, comme les côtes de bœuf prisées pour le traditionnel asado.

Les pertes économiques causées par la suspension des exportations de bœuf sont estimées jusqu’ici à 120 M$ et pourraient atteindre 240 M$ si le décret est effectivement appliqué pendant un mois.

« En 2006 aussi, le décret devait être provisoire…, se souvient Gabriel de Raedemaeker. Mais les restrictions à l’exportation de bœuf ont finalement duré neuf ans avec l’instauration d’un système de permis d’exportation délivrés par des agents de l’État amis de certains abatteurs ».

« Ces entraves au commerce ont abouti une décapitalisation de 10 millions de têtes de notre cheptel bovin de 60 millions de têtes », selon Nicolás Pino, président de la Société rurale argentine. « Le risque de saper à nouveau la rentabilité de toute la filière est réel. C’est pourquoi nous réagirons avec autant de virulence qu’en 2008, mais bien plus vite qu’à l’époque où la colère avait gonflé au fil des mois », assure-t-il.

« Tant que le prix local du bœuf en boucherie n’aura pas baissé suffisamment… »

Une ampleur similaire à la lutte syndicale historique de 2008