Ex-conseillère agricole d’Emmanuel Macron à l’Elysée, Audrey Bourolleau a racheté en 2019, avec le milliardaire Xavier Niel, une ferme de 250 hectares dans les Yvelines, qu’elle a convertie à l’agriculture biologique de conservation (ABC) et sur laquelle elle va ouvrir à la rentrée de septembre « le plus grand campus agricole du monde ». Ce projet nommé Hectar doit accueillir, sur place, un parcours de « chef d’entreprise agricole » pour adultes, dont les inscriptions ouvriront en juin, un accélérateur de start-up et des séances de « sensibilisation » de jeunes publics, notamment issus des quartiers prioritaires, à l’agriculture. Enfin, Hectar proposera de la formation professionnelle pour les salariés agricoles, partout en France, en partenariat notamment avec des lycées agricoles. L’objectif, à terme, est d’atteindre 1 000 personnes « formées à un métier » agricole, et 1 000 personnes « sensibilisées ».
Vous portez un projet de centre de formation nommé Hectar dans les Yvelines ? De quoi s’agit-il ? Comment est-il né ?
Hectar est le plus grand campus agricole du monde, un écosystème constitué d’une ferme en agriculture régénératrice, un centre de formation et un lieu d’innovation accueillant des start-up.
J’ai un engagement de longue date dans le secteur agricole et viticole, dont trois années passées en politique notamment au poste de conseillère agricole à l’Elysée. Hectar est un projet d’entreprise sur lequel je travaille depuis septembre 2019, et au travers duquel je veux porter mes valeurs agricoles. Pour moi, le secteur agricole est hautement stratégique et fait face à un double défi : celui du renouvellement des générations et du changement climatique.
Hectar est un double projet de centre de formation et d’exploitation agricole pilote, qui doit répondre à ces deux défis. Je pense qu’il faut notamment attirer les jeunes en leur proposant des parcours de chef d’entreprise agricole, qui est un mot qui me tient à cœur. Notre défi commun c’est de redonner envie et aussi d’attirer de nouveaux profils dans le secteur agricole. Et face au défi climatique, nous nous positionnons comme une ferme pilote sur une approche de régénération des sols, qui permet de coupler les questions climatiques à celles de la préservation des sols agricoles.
Le centre de formation vient en premier, ou l’exploitation ? Le projet comprend-il aussi un volet hôtelier ?
Nous avons d’abord acheté puis fait le choix de convertir en bio une exploitation agricole. Mais le centre de formation, qui ouvrira en septembre, est le cœur de ce projet, c’est le moteur. Sa présence au cœur d’une exploitation agricole est idéale. Je précise que cette ferme en polyculture-élevage est l’écrin dans lequel se situe l’école, et non pas un modèle qu’elle devrait suivre. La propriété comprend également plusieurs actifs immobiliers, dont un ancien manoir qui ne fait, pour l’heure, pas l’objet d’un projet hôtelier.
Quels sont les enseignements délivrés par l’école et les publics visés ?
Nous projetons à terme d’accompagner 2 000 personnes par an, dont 1 000 personnes formées à un métier, et 1 000 autres personnes dans le cadre de la sensibilisation.
D’abord nous allons proposer une formation pour adultes à partir de la rentrée prochaine, dont les inscriptions seront ouvertes à partir de juin sur un site internet dédié. Il s’agira d’un parcours en alternance de chef d’entreprise agricole consacré à trente porteurs de projets, qui étudieront physiquement sur le site. L’objectif de cette formation est de " dé-risquer " des porteurs de projets. La seule condition est d’être un adulte et d’avoir le bac.
Ensuite, nous proposerons dans toute la France des formations pour les salariés agricoles construites avec les exploitants employeurs pour répondre à leur besoin de main-d’œuvre. De plus en plus d’entrepreneurs comprennent que la valeur de leur « marque employeur », auprès des consommateurs, consiste à avoir du personnel de qualité issu de leur territoire. Cela passe aussi par la formation des employés. Nous projetons de former 300 personnes par an, avec des programmes sur mesure. Par exemple, un arboriculteur a besoin de former 70 salariés à la taille : nous pouvons passer des partenariats avec des lycées agricoles ou des entreprises pour les aspects pratiques.
La troisième activité sera un accélérateur de start-up, centré sur les innovations sociales et environnementales. Il pourra s’agir aussi bien de robotique agricole que de logiciel de gestion maraîcher… Les entreprises accompagnées seront résidentes dans nos locaux. Nous aurons une dimension internationale dès le début, avec notamment un volet intelligence artificielle et datas très important avec une offre de mentoring de très haut niveau.
Enfin, nous souhaitons sensibiliser de jeunes publics aux métiers de l’agriculture, notamment les jeunes des quartiers prioritaires. Cette activité de sensibilisation pourra être étendue à de l’accueil d’entreprises et de l’évènementiel.
Faut-il y voir en creux une critique des parcours d’enseignement agricole ou d’installation ?
Non, quand on voit la tâche qui nous attend pour renouveler les générations, il n’est pas nécessaire de s’opposer. Nous agissons en complémentarité avec les parcours existants. Nous allons travailler avec des lycées agricoles pour la formation des salariés, nous allons inviter les chambres d’agriculture et le GAB à proposer des formateurs. Nos porteurs de projet auront le choix d’entrer ou non dans des parcours d’installation classique, de bénéficier ou non de la Dotation pour jeunes agriculteurs. La philosophie de notre projet, c’est de construire des projets d’entreprise, avec une triple entrée : économique, sociale et environnementale.
Aujourd’hui, on ne peut plus installer un agriculteur comme on l’a fait pour les générations précédentes. La barrière à l’entrée est très haute. Il y a, d’une part, les investissements en jeu, de plus en plus grands avec l’agrandissement des structures, d’autre part les exigences croissantes des jeunes en termes de confort de vie, et enfin les efforts de transition écologique, notamment la préservation des sols et l’adaptation au changement climatique.
C’est pour cela que nous voulons mettre en avant les aspects de création de valeur. Désormais quand on s’installe, il faut d’emblée penser à créer un nouvel atelier, une nouvelle source de revenu : énergie, transformation… Le chef d’entreprise agricole n’aura pas toujours toutes les compétences, mais il devra savoir s’entourer. C’est avec ces méthodes que nous voulons former des entrepreneurs agricoles.
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Vous êtes plutôt connue dans le secteur viticole. On ne vous attendait pas dans le sud du bassin parisien…
Rappelons que mon activité à l’Elysée couvrait tout le secteur agricole. Mais avant d’être investie dans le secteur viticole, je suis issue des Deux-Sèvres, par mes grands-parents qui étaient agriculteurs en polyculture-élevage. En ce sens, c’est peut-être un retour aux sources. Par ailleurs, je cherchais une proximité avec Paris, pour accueillir les jeunes publics de quartiers sensibles et des porteurs de projet pour le campus.
Vous portez ce projet avec Xavier Niel. Pouvez-vous nous en dire davantage sur les investissements et rôles de chacun ? D’autres partenaires sont-ils associés ?
Effectivement, je porte ce double projet d’école et d’exploitation agricole en association avec Xavier Niel. J’assume complètement de l’avoir comme partenaire, et j’estime que c’est une chance pour le secteur agricole, et cela montre qu’il est attractif. On voit d’ailleurs partout dans le monde que les grands pays se réintéressent à leur agriculture.
Xavier Niel et moi, nous nous connaissions depuis un certain temps lorsque je lui ai parlé de mes convictions, et cela l’a intéressé. Il estime que le secteur agricole est stratégique. Il s’investit dans Hectar au titre de ses activités philanthropiques, il n’y a donc pas d’objectifs de rentabilité pour le centre de formation qui sera une association d’intérêt général. Je suis bel et bien porteuse du projet Hectar ; je suis également la cheffe d’exploitation.
Existe-t-il un lien entre Hectar et l’autre projet agroalimentaire porté par Xavier Niel, 2MX Organic ?
Il n’y a aucun lien avec ses autres projets.
Comment avez-vous réagi aux critiques du syndicalisme agricole à son endroit ?
Quand on entreprend, on ne fait jamais consensus. De mon côté, j’ai pu montrer mon engagement en faveur du monde agricole, et je veux emmener ce projet, et le faire avec envie. Il faut avancer, il faut même accélérer !
D’aucuns craignaient qu’il veuille mettre fin à l’élevage, mais vous avez rapidement créé un atelier laitier sur la ferme… C’est pour montrer patte blanche ?
Notre exploitation est engagée dans l’agriculture biologique de conservation des sols (ABC), aussi appelée agriculture régénératrice. Et je ne sais pas suivre cet itinéraire technique sans élevage en système herbager et pâturant dynamique. Les prairies sont centrales ; l’une des premières choses que nous avons faites en reprenant cette ferme, c’est d’en semer 60 hectares. C’est un choix agronomique rationnel et de résilience. Notre objectif, pour le volet élevage, était de se mettre dans la situation d’installer quelqu’un sur 60 hectares. Cela correspond à l’objectif d’Hectar, de pouvoir mettre en place des modèles agricoles économiquement viables, socialement justes, et durables.
Dans cette optique, nous avons par exemple choisi d’opter pour de la monotraite. Et nous allons créer une laiterie d’ici 2022, pour transformer sur place 200 000 litres de lait et le commercialiser localement en enseignes bio spécialisées et en restauration. Nous avons poursuivi une approche d’entrepreneur agricole, comme celle que nous voulons enseigner dans le centre de formation.
Pourquoi avoir choisi l’agriculture biologique de conservation (ABC) comme itinéraire technique, qui est encore à l’état de recherche appliquée ?
Nous sommes une ferme pilote, j’y tiens. C’est un lieu d’expérimentation. L’idée est de rendre des connaissances à la Ferme France. Le choix de l’agriculture régénératrice correspond à mes convictions et à un choix de cheffe d’exploitation, il permet de coupler les questions de préservation des sols et de changement climatique, et je trouve que c’est une approche très fédératrice.
Mais ce n’est pas uniquement ce que nous allons enseigner à l’école. D’abord parce que nous savons que chacune des exploitations agricoles françaises est différente, nous connaissons la diversité des sols et des climats. Ensuite, parce que nous enseignerons une approche d’entrepreneur agricole, pas un modèle en particulier.