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Bertrand Hervieu : les mots d'Edgar Pisani

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Dans un petit livre, le dernier qu’il nous ait laissé, Edgar Pisani nous livre ses « Mots »* comme une « énumération alphabétique des idées que nous avons taquinées ». Au moment même où, dans notre forêt imaginaire peuplée de ceux que nous admirons, ce grand chêne vient de tomber, reprendre ce livre est l’assurance de poursuivre avec lui la réflexion, sans le trahir, sans figer son aventure en un supposé âge d’or, mais, au contraire, en voulant faire de celle-ci les traces d’un futur. De ces quarante quatre mots qui sonnent comme autant de raisons de se mobiliser, j’en retiendrai ici quatre, choisis parce qu’ils ont informé nombre d’échanges avec lui.

AGRICULTURE :

« …L’agriculture ne s’est pas développée partout comme il aurait fallu. Les marchands ont fait comme s’il suffisait que quatre régions du monde produisent assez pour que le monde soit satisfait. Pour eux, la sécurité alimentaire est un concept statistique global alors qu’elle est une exigence régionale et presque nationale, locale parce que sociale et humaine ».

ETAT :

« Comment se situer de façon pertinente à égale distance de ceux qui font de l’Etat le socle de la nation et de ceux qui en font une superstructure encombrante ? L’Etat est dans la nation comme la Règle des ordres religieux. Il n’est pas ce qu’on croit mais ce que l’on respecte pour mieux croire ».

EUROPE :

« Pendant trente ans, l’idée des premiers jours a, au travers de crises surmontées, gardé sa pertinence et sa force d’attraction… Dans l’incertitude… l’Europe (est placée) devant un choix exigeant : constituer un noyau dur entre les quelques pays qui ont la volonté de construire ensemble un acteur politique, stratégique, économique et monétaire de capacité mondiale ; ou bien rendre aux Etats un certain nombre de prérogatives dont ils se sont dessaisis et que l’Union Européenne telle qu’elle semble évoluer ne peut en aucun cas assumer ».

MEDITERRANEE :

« Deux idées simples » : 1. L’Europe occidentale n’existera comme réalité politique que si elle accorde autant d’attention à son Sud qu’à son Est. 2. Les pays riverains de la Méditerranée doivent prétendre à mettre en place un système de réduction des déséquilibres, du co-développement et d’abord de résolution des conflits – et déjà des tensions ».

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"Rituel de la palabre"

Ces réflexions sont les jalons d’une pensée large et ouverte qu’Edgar Pisani a construite autant dans l’échange que dans l’écriture et l’action. Il aimait le "rituel de la palabre" qui fait émerger, en petit cercle, une analyse réfléchie, un jugement pesé, une orientation mûrie. Lors du grand désarroi qui traversait les organisations professionnelles agricoles au début des années quatre-vingt-dix, alors que devaient se conclure les discussions du cycle de l’Uruguay Round et celles de la réforme de la PAC, il avait accepté d’animer la réflexion « pour y voir clair ». Pendant quarante huit heures, à Seillac, sans contact avec l’extérieur et sous sa présidence constante, l’échange s’est déroulé ; la confiance s’est établie entre protagonistes ; Les convergences se sont dessinées ; en est résulté un petit manifeste : « Pour une agriculture marchande et ménagère ». Pas une ride !

Groupe de Bruges

Et comme les discussions s’enlisaient à Bruxelles, l’idée est venue de rassembler des Européens, les plus aguerris aux méandres de la PAC ou plus néophytes venus de l’Est. Ainsi est né le Groupe de Bruges, inscrit, lui, dans la continuité et toujours vivant. Son premier manifeste, encore actuel, était intitulé, sans ambage : « Agriculture, le tournant nécessaire ».

Le Groupe Saint-Germain qu’il a accepté d’accompagner fait de cette approche une trilogie dans l’animation du débat sur les politiques agricoles auquel il n’a jamais cessé de s’intéresser pour le renouveler. D’autres pourraient évoquer le recours à cette méthode faite conjointement d’écoute et de proposition, si propre à Edgar Pisani, pour nouer les fils du dialogue avec les Touaregs du Sahara ou encore en Nouvelle Calédonie. Il s’en est également beaucoup inspiré pour animer l’Institut du Monde Arabe et aussi le Centre International des hautes études agronomiques méditerranéennes lorsqu’il en assura la présidence. Lui qui avait une hauteur de vue inégalée, à la fois historique et géographique, lui qui avait une capacité à trouver les mots pour nommer les évènements et leur sens, lui enfin qui savait transformer une pensée collective encore confuse en orientation en laquelle chacun se reconnaissait, lui donc, avait le sens de l’écoute mais aussi le goût du silence sans lesquels il n’est pas de pensée partagée.

*Mes Mots – L’Aube 2013.a

Les organisations agricoles majoritaires saluent le rôle d’Edgard Pisani

Plusieurs organisations agricoles parmi les majoritaires ont salué le rôle d’Edgard Pisani dans la formation de la politique agricole et de l’agriculture moderne, aussitôt connu son décès. Le président de la FNSEA Xavier Beulin rappelle « l’homme de conviction : les lois qui, encore aujourd’hui, portent son nom incarnent la réforme, le projet, la vision d’une agriculture moderne adaptée aux défis de son temps, ancrée dans une Europe naissante ». Guy Vasseur, président de l’APCA estime que, « avec lui, l’agriculture a amorcé un cycle de réformes, de modernisation et d’organisation, la propulsant parmi les meilleures du monde. » Quant aux Jeunes agriculteurs, ils rappellent à quel point l’ancien ministre de l’Agriculture s’est concerté avec le CNJA (Centre national des jeunes agriculteurs) de l’époque, notamment dirigé par Michel Debatisse et Marcel Deneux, pour élaborer la politique agricole française et européenne.