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Enquête Bioplastiques : la dure conquête du jetable

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À l’instar du projet de loi sur l’économie circulaire, qui a été présenté le 10 juillet en Conseil des ministres, ce ne sont pas moins de cinq lois et directives qui ont été adoptées depuis quatre ans, à Paris ou Bruxelles, et dont les industriels des bioplastiques attendent qu’elles les fassent décoller. Tout dépendra de leur application. La filière française est principalement orientée vers le plastique jetable et compostable, avec comme principal argument un bilan carbone meilleur que le plastique traditionnel. Le sac jetable est sa principale conquête, grâce à l’interdiction en France du pétrosourcé pour les sacs dits « fruits et légumes », et l’interdiction à venir en Europe pour tous les sacs plastiques jetables en 2021. Une percée qu’elle souhaiterait poursuivre en rendant incontournable la réutilisation des sacs fruits et légumes pour les biodéchets domestiques, dont le tri à la source pourrait être rendu obligatoire d’ici 2024. En revanche, elle a plus de mal à conquérir les cotons-tiges, couverts, assiettes… où le bois et le bambou lui font concurrence.

Sans compter le projet de loi sur l’économie circulaire, qui vient d’être présenté en Conseil des ministres, pas mois de cinq lois et directives ont été adoptées ces quatre dernières années, et vont conditionner le développement du marché du bioplastique : la loi de transition énergétique et de croissance verte (LTECV) de 2015, qui a déjà eu des effets positifs sur la filière du bioplastique, la loi Egalim qui vient la renforcer, et les directives européennes Sup (Single use plastics – Plastiques à usage unique), « emballage », « biodéchets ». Cette dernière doit s’appliquer au 31 décembre 2023.

Avant tout chose, il faut préciser la définition officielle d’un bioplastique, et par là même le périmètre de la filière française : un bioplastique est un plastique biosourcé (d’origine végétale) et biodégradable, d’après la terminologie du Journal officiel, au 22 décembre 2016. En effet, certains plastiques biosourcés ne sont pas biodégradables, parce qu’ils sont conçus pour des articles qui doivent durer, à l’instar de ceux qui sont fabriqués en caoutchouc naturel. Et l’on peut noter qu’à l’inverse, il existe des plastiques d’origine fossile biodégradables. La filière française des bioplastiques produit donc essentiellement des plastiques biodégradables, et en conséquence elle est tournée vers le marché du jetable, et son principal atout est son bilan carbone plus favorable que le pétrosourcé.

Percée dans les sacs jetables

Ce sont probablement ces arguments qui ont permis à la filière d’obtenir sa principale percée : celle du sac plastique jetable. Depuis janvier 2017, la LTECV, promue par Ségolène Royal, alors ministre de l’Environnement, interdit dans son article 75 les sacs en plastique dits de fruits et légumes, sauf s’ils sont biosourcés et compostables (en compostage domestique, c’est-à-dire dans son jardin ou sur son balcon). La loi fixe une trajectoire : 30 % de contenu biosourcé au 1er janvier 2017, 40 % en 2018, 50 % en 2020, pour atteindre 60 % en 2025. Cette première percée s’est poursuivie au niveau européen. La directive européenne Sup, adoptée début juillet de cette année, instaure une disposition similaire pour tous les sacs en plastique jetable, à partir du 1er juillet 2021.

Avant même de produire du bioplastique, il faut avoir réfléchi à sa fin de vie

Enfin, la directive européenne « biodéchets » est regardée avec beaucoup d’attention par la filière française du bioplastique, qui souhaiterait y imposer ses sacs-poubelles. Cette directive oblige les États membres à commencer le tri à la source des biodéchets (épluchures et autres déchets de cuisine) au 31 décembre 2023, ce qui impliquerait des poubelles (et donc des sacs) spécifiques pour les déchets fermentescibles, de la même façon qu’il existe « la poubelle jaune » pour le papier et les emballages. Cette disposition est reprise par la LTECV pour application en France en décembre 2025.

Nos poubelles contiennent 30 à 40 % de matières organiques, rappelle Marie Plancke, déléguée générale du Club Bio-plastiques, l’association représentant l’ensemble de la filière française des résines biosourcées et biodégradables. Le pays où la collecte séparée est la plus pratiquée est l’Italie, selon Christophe Doukhi-de Boissoudy, directeur de Novamont-France et président du Club Bio-plastiques. Grâce à cette pratique dans ce pays, les matières organiques ne sont plus incinérées, méthode onéreuse car les matières organiques contiennent beaucoup d’eau, mais valorisées dans des filières d’engrais organiques, venant en substitution d’engrais chimiques coûteux à produire en énergie, fait-on remarquer au Club Bio-plastiques.

La question épineuse du compostage

Pour les autres produits que les sacs, la percée est plus difficile. La principale avancée a été la loi Egalim, qui a amendé la LTECV en ajoutant aux articles proscrits la vaisselle jetable, les gobelets, les assiettes, les pailles et agitateurs de boissons, à partir du 1er janvier 2020, sauf s’ils sont biosourcés à 50 %. Tous les canaux de commercialisation sont concernés : GMS, restaurants collectifs ou particuliers, industries agroalimentaires. Le problème c’est que le Parlement a ajouté une condition : que les plastiques soient compostés en compostage domestique, ce qui n’est pas à la portée de la filière bioplastiques.

La LTECV interdit les sacs en plastique de fruits et légumes, sauf s’ils sont biosourcés et compostables

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En effet, les sacs de fruits et légumes à usage unique en bioplastique peuvent aisément se biodégrader en compostage domestique parce qu’ils sont fins. Mais des articles épais comme les gobelets, assiettes, couverts, pailles, touillettes, ne sont pas facilement compostables au fond de son jardin, explique Christophe Doukhi-de Boissoudy. La référence, dans la loi, au seul compostage domestique, permet aux industriels de répondre aux normes quand il s’agit de sacs de fruits et légumes à usage unique. Mais elle ne permet pas aux industriels d’atteindre les objectifs fixés quand elle s’applique à des articles en bioplastique épais. « La vaisselle jetable ne remplit pas l’objectif de la norme en compostage domestique », précise Marie Plancke, déléguée générale du Club Bio-plastiques.

Ces références ne sont pas anodines, car elles correspondent à des normes officielles : la norme NFT51-800 pour le compostage domestique, la norme EN13-432 pour le compostage industriel. Pour le Club bioplastiques, le décollage du marché français ne se fera que si la loi admet aussi le compostage industriel. Dans les unités de compostage industriel ou de méthanisation, les températures et la flore bactérienne sont gérées de façon efficace, ce qui permet la dégradation rapide des articles en bioplastique.

À l’inverse d’Egalim, la directive européenne « emballage » fait référence au compostage industriel (norme EN 13-432), qui est un mode de compostage qui permet aux industriels du bioplastique de respecter les normes de biodégradation. Elle intéresse particulièrement la filière.

Concurrence du bois et du bambou

En revanche, la directive européenne Sup, adoptée début juillet de cette année, est peut-être celle qui déçoit le plus la filière. Elle interdit, à partir du 1er juillet 2021, tout une liste d’articles en matière plastique : bâtonnets de coton-tige, couverts, assiettes, pailles, bâtonnets mélangeurs pour boissons, tiges destinées à être fixées…. Mais elle ne fait pas la distinction entre plastiques et bioplastiques. Si la directive était transposée ainsi par les États membres, les articles autorisés seraient principalement les articles en bois ou bambou. Elle ne satisfait pas les professionnels du bioplastique.

« La Sup a été élaborée à la hâte, à la veille des élections européennes, sous une pression médiatique forte sur la pollution marine du 7e continent et dans un contexte émotionnel particulièrement sensible », selon Christophe Doukhi-de Boissoudy. Ce contexte « était peu propice à l’analyse des causes et à la recherche de solutions que tout législateur se devrait de faire le plus objectivement possible », estime-t-il. Ceci a conduit à l’interdiction de tout ce qui ressemblait de près ou de loin aux plastiques conventionnels, « sans discernement ».

BASF développe un film de paillage en partie biosourcé et compostable

La firme chimique allemande est en train de développer un film de paillage en partie biosourcé et compostable, a-t-elle indiqué début juillet. Le produit, intitulé Ecovio, est un biopolymère « certifié compostable » et à contenu partiellement biosourcé. Il est composé d’un copolyester biodégradable d’origine pétrolière, le PBAT (polybutyrate adipate téréphtalate), « et d’autres polymères biodégradables fabriqués à partir de matières premières renouvelables », notamment le PLA (acide polylactique), produit à partir d’amidon de maïs. Une étude de l’université ETH de Zurich, en Suisse, « démontre pour la première fois que les microbes du sol peuvent se nourrir des films en PBAT. Les micro-organismes transforment le carbone du polymère à la fois en énergie et en biomasse. En conséquence, le PBAT est biologiquement dégradé dans le sol et n’y demeure pas comme le PE (poly-éthylène) sous la forme de microparticules de plastique », assure BASF.

Réglementation : un taux trop fort de biosourcé peut tuer le biosourcé

Une réglementation trop contraignante en termes de taux de contenu biosourcé pourrait entraîner l’effet inverse du but recherché, prévient Laurent Massacrier, ancien responsable de R & D chez Limagrain, puis chez Carbios, et récemment fondateur d’une société de conseil en biomatériaux et bioplastiques, GBCC (Green Business and Consulting Company), basée à Clermont-Ferrand. Pour l’instant, la loi de Transition énergétique pour la croissance verte impose aux fabricants de résines des taux croissants de matière biosourcée : 30 % en 2017, 40 % en 2018, 50 % en 2020, puis 60 % en 2025. « C’est bien, mais si un jour une réglementation trop bien intentionnée voulait monter à 100 %, ce ne serait pas pertinent. » Il explique à l’aide d’un exemple : il serait absurde de vouloir produire du polyéthylène biosourcé à côté d’une raffinerie qui brûle du gaz en torchères. Il peut arriver que les raffineries aient un excédent de molécules qui pourraient être valorisées en polyéthylène à bas prix Le bioplastique étant deux à deux fois et demi plus cher que son homologue d’origine fossile, un taux trop élevé de contenu biosourcé renchérirait le bioplastique au point de le rendre invendable. « Interdire le plastique de façon abrupte serait une erreur. Un moyen de rendre le bioplastique plus compétitif est déjà de développer son marché avec un taux modéré de matière végétale ». Déjà en trois ans, le prix du kilo de sacs en bioplastique est passé de 4,50 € à moins de 4 €, rapporte l’ancien chercheur de Limagrain.