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Castration des porcelets : le projet du ministère tend la filière

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Alors que la castration à vif des porcelets sera interdite début 2022, les professionnels espèrent que Julien Denormandie précisera le cadre réglementaire au Space de Rennes. Deux projets de textes circulent. Point d’achoppement : le devenir des éleveurs qui continueront à castrer avec anesthésie.

Les tensions s’exacerbent – en coulisses – dans la filière porcine, alors que se rapproche l’interdiction de la castration à vif des porcelets, qui entrera en application au 1er janvier 2022. Les éleveurs espèrent en savoir plus à l’occasion du Space, qui ouvrira ses portes le 14 septembre : d’après plusieurs sources concordantes, le ministre de l’Agriculture Julien Denormandie pourrait y préciser le cadre réglementaire de l’arrêt de la castration à vif, encore en consultation à l’heure où ces lignes sont écrites. Le ministre attendait la copie de l’interprofession Inaporc le 9 septembre, le lendemain de son conseil d’administration. Celle-ci n'a pas réussi à se mettre d'accord sur une position commune, suite à un désaccord entre l'amont et aval.

Quelle que soit la date de l’annonce, une chose est sûre : le locataire de la Rue de Varenne « veut accélérer », d’après François Valy, président de la FNP (éleveurs de porcs, FNSEA). Deux projets de textes, qu’Agra Presse a pu consulter, ont été présentés à la filière le 2 septembre : un projet d’arrêté précisant dans quels cas les éleveurs pourraient continuer à castrer, et un projet d’instruction technique fixant les modalités de la prise en charge de la douleur (anesthésie et analgésie), qui deviendra obligatoire pour ces éleveurs (lire encadré).

Castration réservée aux Siqo et aux contrats

C’est le premier de ces textes – à portée uniquement économique – qui cristallise les tensions. En l’état, il viserait à « subordonner » la poursuite de la castration à « un besoin spécifique d’approvisionnement en viande de porc mâle castré ». La castration resterait possible dans trois cas : « à des fins thérapeutiques ou de diagnostic » ; dans le cadre d’un signe de qualité et d’origine (Siqo) ; ou enfin « lorsqu’elle est rendue nécessaire par une exigence de qualité imposée au producteur par l’abatteur, compte tenu des débouchés du produit ». Plus grasse, la viande de porc castré est jugée indispensable pour la fabrication de certains produits comme la charcuterie sèche. Dans ce troisième cas, l’abatteur « justifie de cette nécessité par une attestation délivrée par le préfet qu’il communique au producteur ». L’éleveur ne peut « recourir à la castration que lorsqu’il dispose de cette attestation et qu’il a conclu avec l’abatteur un contrat ».

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Le contrat en question devra être « conforme aux dispositions de l’article L631-24 » du Code rural : il devra notamment prendre en compte « des indicateurs de coûts de production liés au type de porcs produits », précise la notice du projet d’arrêté. Le texte mentionne « les indicateurs de coûts de production élaborés par l’interprofession issus du simulateur de l’Ifip » (Institut du porc), qui « pourront notamment servir de référence ». L’exécutif compterait donc s’appuyer sur la contractualisation pour favoriser la répercussion du surcoût lié à la castration et à la prise en charge de la douleur. Un schéma confirmé par un fin connaisseur de la filière (qui souhaite rester anonyme) : l’idée serait de conserver le prix de base actuel, pour « ne pas isoler le marché français du marché européen et rester compétitif », et de « rémunérer la castration par une plus-value ».

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La contractualisation, un « rêve intellectuel »

D’après François Valy, les indicateurs de l’Ifip comporteraient « quatre éléments : le coût du produit [anesthésiant], la main-d’œuvre, la différence technique [entre mâle entier et castré] et la plus-value technique ». Ce sont les deux derniers que l'aval rechignerait à intégrer dans la rémunération des éleveurs. Le coût de production d’un mâle entier serait inférieur de 10 € à celui d’un mâle castré, estime Jean-Jacques Riou, le président de l’association pour le bien-être porcin (2 € pour l’acte d’anesthésie et 8 € d’économies liées à un meilleur indice de consommation). De son côté, M. Valy est moins catégorique, notant « de gros écarts dans certains élevages, dans d’autres peut-être moins… »

Du côté des abatteurs, c’est l’inquiétude – voire l’irritation – qui domine, mais sans communication formelle. Les textes qui circulent penchent en faveur de l’amont, qui souhaitait que les porcs entiers deviennent la règle et les porcs castrés l’exception. Reste que le recours à la contractualisation ne fait pas l’unanimité au sein des éleveurs : pour Jean-Jacques Riou, par ailleurs ancien président du Marché du porc breton, c’est « un rêve intellectuel qui existe depuis vingt-cinq ans ». Au niveau des élevages, « 85 à 90 % des cochons sont contractualisés entre les éleveurs et leurs organisations de producteurs (OP, NDLR), relativise François Valy, de la FNP. Derrière, ce sera aux OP d’aller voir leurs clients abatteurs et de trouver des solutions pour leurs adhérents. » Et le président de la FNP de préciser : « Si un abatteur ne veut pas faire du mâle entier pour X raisons, il faut qu’il y ait un contrat avec un volume et un marché en face pour les éleveurs qui continueront à castrer ». Une allusion à peine voilée à Bigard, qui a annoncé qu’il refuserait tout porc non castré pour des raisons de qualité de la viande. Pour la FNP, « il ne serait pas acceptable d’avoir une production porcine à deux vitesses ». Et son président François d’appeler le ministre à « prendre ses responsabilités ».

Deux projets de textes circulent

Des indicateurs de l’Ifip sur le surcoût de la castration

Peu d’avancées sur la prise en charge de la douleur

Également en consultation, une instruction technique vise à préciser les modalités de la prise en charge de la douleur (anesthésie et analgésie), qui deviendra obligatoire pour les éleveurs continuant la castration. Ce texte n’a « pas pour objet de valider des protocoles de prise en charge de la douleur », mais il stipule que « l’éleveur ou le salarié qui réalise l’acte de castration doit avoir suivi une formation spécifique au préalable dispensée par un vétérinaire ». Trois produits anesthésiants sont sur la table (1) : la procaïne qui dispose d’une autorisation de mise sur le marché (AMM), mais est jugée insuffisamment efficace par certains vétérinaires ; le tri-solfen dont l’AMM en Europe est espérée pour début 2022 ; et la lidocaïne dont l’AMM ne concerne pas le porc. Cette dernière molécule pourrait déjà être utilisée dans le cadre d’une « cascade » : un vétérinaire pourrait la prescrire en l’absence d’alternative satisfaisante. En faisant référence à ce principe, le projet d’instruction inquiète la filière, qui souhaite disposer d’au moins deux produits. Qui dit fournisseur unique dit risque accru de rupture de stock ou de hausse des prix. Autre crainte : celle de devoir former les éleveurs deux fois, avant fin 2021 sur la lidocaïne pour être prêt début 2022, puis courant 2022 sur le tri-solfen (selon le principe de la cascade, l’obtention de son AMM empêcherait d’utiliser la lidocaïne). Un couac en gestation qui pourrait détourner un peu plus les éleveurs de la castration.