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Environnement Changer de pratiques : oui, mais…

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Des systèmes agricoles plus respectueux de l’environnement et tout aussi productifs ? Nombre d’agriculteurs innovent dans cette voie. Mais leurs bilans restent prudents. Car c’est toute la profession, instituts, recherche, et distribution qui doivent coopérer.

«J’arrive au terme de cette mesure agro-environnementale de cinq ans, témoigne Cyrille, agriculteur en Seine-et-Marne. Mais l’objectif est tellement ambitieux que j’arrête. Ce n’est pas durable : on me demande de maintenir cet effort, mais mes parcelles sont salies par les mauvaises herbes et je n’en vois plus le bout. » Lors d’une table ronde sur les nouvelles pratiques de cultures, organisée le 25 avril par l’Association française des journalistes agricoles, il expliquait, que l’objectif de la MAE souscrite était de réduire les fongicides et pesticides de moitié et les herbicides de 40%. Techniquement, c’est ce dernier point qui pèche. Il partait pourtant bien, avec un IFT (Indice de fréquence de traitement) déjà inférieur de 30 % à la moyenne régionale, il y a cinq ans. Allonger la rotation, adapter au plus près les traitements… l’agriculteur dit aujourd’hui réussir à maintenir sa marge, moyennant une baisse de rendements de 3 à 4 quintaux, mais reste « à la limite » en matière de maîtrise des adventices. « On prend des risques plus pénalisants que le gain espéré », regrette-t-il.

Une demande de références

Les pratiques innovantes ont encore tout un champ à défricher pour se roder. « En Seine-et-Marne, on est en manque de référence », témoigne Christophe de Rycke, agriculteur dans la Seine-et-Marne, secrétaire général de la FDSEA 77. En cause, un déficit d’animation technique auprès d’agriculteurs « de plus en plus isolés ». Certes, « les instituts produisent des références mais qu’on a du mal à faire rentrer dans les exploitations parce que chacun a ses habitudes ». Pour y remédier, « nous avons pour ambition d’harmoniser le conseil entre tous les partenaires », explique-t-il en soulignant que de nouvelles formes de coopération sont à trouver entre coopératives et chambres d’agriculture.
Certaines coopératives ont d’ailleurs pris le tournant , pour accompagner les agriculteurs les plus en pointe : chez Nouricia, future Vivescia, un référentiel d’agriculture durable a été élaboré, raconte Jean-Marc Longuet. Avec deux évolutions majeures pour la coop : des conseillers qui ne sont pas rémunérés au volume d’intrant, et une philosophie qui entend se fixer pour but « non pas la marge brute de la coopérative mais celle de l’agriculteur ». Car qui dit réduction d’intrants dit souvent baisse de rendements, donc volumes collectés plus faibles.

Les agriculteurs interpellent la recherche

La coopérative Nouricia a créé un groupe, « Nouricia Agro-sol », pratiquant notamment un travail simplifié du sol et la réintroduction de cultures dans la rotation. « Comment évolue flore microbienne du sol avec la réduction du labour ? En présence de ces nouvelles cultures, sur ces sujets, nous étions au début un peu orphelins », juge Jean-Marc Longuet. Car l’innovation attend des réponses de la recherche. Des réponses d’autant plus importantes que « s’il s’agit de divulguer des pratiques, de les diffuser au delà des 100 agriculteurs du club à tous les adhérents, il nous faut des positions scientifiques claires qui appuient ce que l’on fait. » Car un agriculteur a une pression économique, il prend des risques.
L’Inra travaille pourtant sur ces sujets et sur la microbiologiqe du sol. Mais les résultats ne sont pas toujours extrapolables. Par ailleurs, Christian Huygues, directeur scientifique à l’Inra, explique : à partir d’une demande spécifique, formulée par un groupe d’agriculteurs par exemple, « la problématique que nous avons, c’est de déterminer les questions de recherche plus génériques, et ce que l’on peut produire en termes de connaissance. Et l’autre difficulté (et c’est la raison pour laquelle on doit apprendre à travailler autrement) c’est comment on transforme la connaissance qui sera acquise en élément de réponse en termes de technique pour l’agriculture ».
Enfin dernière étape, pour les chercheurs : comprendre ce qui favorise ou non, l’appropriation par les agriculteurs de pratiques nouvelles. « Si l’agriculteur a connaissance de cette innovation, on identifie plusieurs leviers qui vont favoriser l’adoption : d’une part, la formation initiale de l’agriculteur et d’autre part, le fonctionnement collectif. » Ce dernier est presque une assurance pour l’agriculteur face au risque : « Se lancer dans une pratique innovante est plus facile si votre voisin a déjà essayé. Et même s’il s’est planté, car il peut en expliquer les raisons. » La transition vers une agriculture plus durable ne pourra, décidément, pas faire l’économie d’une meilleure coopération entre tous les maillons des chaînes de la connaissance et de la pratique.

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