Christiane Lambert, Edgard Pisani et José Bové ont longuement plaidé, à l’occasion d’une rencontre le 3 mars sur le Salon de l’agriculture, pour la prise en compte d’une réelle exception agricole, tant dans les négociations internationales qu’au sein de l’Europe et de la France en particulier. La rencontre, à laquelle participait aussi le journaliste Jean-Claude Guillebaud, avait été organisée par Edgard Pisani à l’occasion de la publication récente de son livre qu’il entend être un prétexte à débat et rencontres. « », confiait l’ancien ministre à l’issue de la réunion tenue devant une salle comble. Plus qu’un débat frontal, il s’est agi d’une série de plaidoyers pour que l’agriculture bénéficie d’un statut particulier dans la mondialisation actuelle si « o », selon les mots d’Edgard Pisani.
« Il ne s’agit pas d’être pour ou contre la mondialisation mais de savoir quelle mondialisation nous voulons», faisait remarquer Christiane Lambert reprenant un propos du philosophe André Comte-Sponville et rappelant les réflexions multiples des Jeunes agriculteurs sur ce sujet. Celles-ci avaient commencé dès 1990 avec un rapport sur «une agriculture à visage humain» pour se poursuivre en 1997 par exemple avec les travaux sur les multiples contributions de l’agriculture et ce qui devait déboucher sur les CTE. Une prise de conscience que ne facilitait pas la complexité des enjeux, qui s’expriment tant au niveau européen qu’au niveau des diverses régions françaises. Néanmoins la position de l’ancienne présidente du CNJA et actuelle présidente de Farre est nette : il faut une « mondialisation régulée, contrôlée, accompagnée, ce qui suppose des instances internationales de décision et de contrôle ».
Le politique a démissionné
Les propos de José Bové et de Christiane Lambert étaient-ils aussi opposés qu’on pouvait l’attendre ? En fait, non. José Bové stigmatisait moins la mondialisation en tant que telle (« il peut y avoir une mondialisation positive ») que ses effets néfastes sur l’agriculture. Il a notamment condamné le fait que 90 % de la production mondiale (dont 70 % est consommée dans un rayon de 50 km) soit sous l’influence des prix de 10 % de la production faisant l’objet d’échanges internationaux. Pour José Bové, tout le problème vient de la démission du politique (« le politique n’est plus dans le coup»), face à une logique économique qui structure le monde. D’où un fort pessimisme : « Le monde n’est pas socialement supportable». Selon lui, « il est urgent de changer les règles du jeu».
Différence de tempérament
En fait, ce qui distingue les deux syndicalistes est surtout leur sensibilité et leur tempérament, l’une se disant une optimiste active et l’autre se définissant comme un pessimiste également actif. Seule différence notable et précise, montrée à l’occasion de ce débat : l’analyse du découplage des aides européennes. Pour Christiane Lambert, ces aides découplées s’analysent surtout comme « une rémunération des fonctions non marchandes de l’agriculture» ; pour José Bové, elles sont, plus simplement, «u n maquillage pour des subventions à l’exportation». La présidente de Farre était d’accord pour critiquer la réforme de juin 2003, estimant qu’il s’agissait « d’un piètre projet. Je fais le pari que cette politique ne tiendra pas.»
Restez au courant en temps réel !
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
Si les deux syndicalistes se sont moins opposés qu’il ne pouvait être prévu, c’est aussi qu’ils se positionnaient l’un et l’autre par rapport aux propos d’Edgard Pisani, l’organisateur du débat, et à son ouvrage tout juste paru ( Un vieil homme et la terre, Éditions du Seuil). L’ancien ministre du général de Gaulle avait placé très haut les ambitions : « Le monde peut-il nourrir le monde ? » demandait-il avant de s’inquiéter de la réduction progressive des facteurs de production : la terre, l’eau notamment. Face à cela, la planète sera bientôt confrontée à des problèmes terribles dûs notamment à l’urbanisation accélérée : en Chine, par exemple, près de 400 millions de personnes quitteront la ruralité pour aller vers les villes. Comment les faire travailler ? Comment les nourrir ?
Les OPA semblent silencieuses
Un problème devant lequel « les organisations professionnelles institutionnelles semblent silencieuses»,explique Edgard Pisani. Pour autant, on ne peut pas laisser les grands combinats agricoles résoudre eux-mêmes le problème agricole. Et de regretter le fait que le politique a moins de pouvoir sur l’économique qu’avant, tandis que l’agricole a moins de pouvoir sur le politique. Quant aux syndicats, expliquait Edgard Pisani, il faut que les OPA et la société civile s’interrogent sur une perspective commune. Une invitation, en somme, à ce qu’elles travaillent ensemble. Un message qui a, semble-t-il, été entendu.