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Gouvernement Christine Lagarde, une avocate internationale pour l’agriculture

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Sa nomination était attendue mais son profil est atypique pour la fonction. En nommant Christine Lagarde ministre de l’Agriculture, Nicolas Sarkozy a imposé, d’une certaine manière, une rupture douce pour le monde paysan. Avocate au sein d’un cabinet américain, parisienne de naissance, ayant exercé l’essentiel de sa carrière outre-Atlantique avant d’être nommée ministre du Commerce extérieure en France, dépourvue de mandat parlementaire, le profil du nouveau ministre tranche avec celui de ses prédécesseurs. Mais son arrivée est saluée par des réactions plutôt favorables de la part du monde agricole, impressionné par sa résistance contre un accord jugé néfaste à l’agriculture européenne dans le cadre de l’OMC. La première ministre de l’Agriculture de l’après-Chirac ne sera pas pour autant celle de l’immobilisme. Elle devra sans doute gérer les volets agricoles du « Grenelle de l’environnement » prévu pour cet automne, maîtriser les toutes prochaines réformes des régimes vin et fruits et légumes, négocier le bilan de santé de la Pac voulu par Bruxelles en 2008 et préparer les révisions budgétaires de l’après 2013. Ses capacités de négociatrice seront donc mises à l’épreuve face à l’OMC, face aux membres de l’Union européenne, à ses collègues du budget et, sans doute, face à l’ardeur écologiste du ministre d’État Alain Juppé. D’où la nécessité de définir un vrai projet pour l’agriculture française. Ce sera l’objectif des États généraux qu’elle souhaite mettre en place.

«Il n’y a pas que les parlementaires qui vont travailler cet été ! », lançait Luc Guyau, président de l’APCA, après sa première rencontre avec la nouvelle ministre de l’Agriculture Christine Lagarde. Comprendre : tous les professionnels de l’agriculture pourraient être mis à contribution pour définir « un vrai projet pour l’agriculture ». Telle est la mission que la ministre semble vouloir assigner à des États généraux de l’agriculture qui devraient se réunir avant l’automne. Un travail nécessaire avant les multiples échéances qui attendent l’agriculture française et européenne : bilan de santé de la Pac en 2008, négociations du cycle de Doha à l’OMC, révision budgétaire de l’après-2013, modifications des régimes du vin et des fruits et légumes, de même que la définition attendue du plan de développement rural de l’hexagone (PDRH) qui conditionne bon nombre de financements de politiques françaises.

Fixer un cap

Christine Lagarde est une négociatrice organisée, désireuse de fixer un cap avant de négocier dans le vif du sujet. La première échéance sera d’ailleurs franco-française, avec le Grenelle de l’environnement, voulu par le nouveau président de la République et orchestré par le ministre d’État Alain Juppé. Une échéance vue avec prudence par les syndicalistes agricoles. « La politique agricole doit se discuter au ministère de l’Agriculture », déclarait Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA, à l’issue de sa rencontre avec la ministre le 23 mai. Il réagissait à la constitution d’un groupe de travail qui doit évoquer la politique agricole commune dans le cadre du Grenelle de l’environnement que va organiser Alain Juppé. Luc Guyau voit d’ailleurs deux écueils possibles pour l’agriculture dans cette table ronde : que des arbitrages soient pris pour l’agriculture sans qu’un axe politique fort soit d’abord fixé ; que le monde agricole soit poussé à « négocier » avec des organisations écologistes qui, elles, n’ont par nature rien à négocier.

L’agriculture stratégique

En attendant, « les États généraux de l’agriculture souhaités par Christine Lagarde devraient nous permettre de nous positionner sur le bilan de santé de la Pac », a estimé J. -M. Lemétayer. Parmi les sujets urgents évoqués (OMC, Europe, etc.) figuraient les manifestations syndicales prévues pour le 25 mai concernant la conditionnalité des aides et les demandes d’assouplissement et de simplification administrative.. Ces manifestations devraient avoir lieu dans une soixantaine de départements. Dès sa passation de pouvoirs, la successeur de Dominique Bussereau avait clairement indiqué que le travail de simplification administrative de l’ancien ministre serait poursuivi. Plus généralement, Christine Lagarde affirmait qu’elle veut « mettre en valeur le caractère stratégique de l’agriculture et de l’agroalimentaire ». « Nous avons constamment besoin de donner ses lettres de noblesse à l’agriculture et à la pêche », a-t-elle souligné. Selon la ministre, son rôle sera notamment de « bâtir le caractère stratégique du monde de l’agriculture, l’agroalimentaire et de la pêche » et montrer sa modernité. « L’agriculture française est très moderne et porte en elle des vecteurs de technologie et d’innovation qu’il faut complètement libérer », a estimé Mme Lagarde.

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Quel projet pour l’agriculture ?

Une telle ambition n’est pas pour déplaire aux organisations agricoles qui demandent, depuis longtemps, qu’un vrai projet soit défini pour les paysans français. En dehors de quelques colloques et tables rondes, cette tâche, bien plus compliquée qu’il ne paraît, (économiquement, socialement et politiquement) n’avait pas été menée à bien jusqu’à présent. L’Assemblée permanente des chambres d’agriculture a lancé en son sein un tel travail et Luc Guyau compte bien l’utiliser pour les États généraux à venir. Jean-Michel Lemétayer, pour sa part, demande au nouveau chef de l’État de « refixer des missions à notre agriculture ». Cette réflexion doit être lancée, selon le président de la FNSEA, pour préparer la présidence française de l’Union européenne au second semestre 2008. Avant, « il ne faut pas attendre du Grenelle de l’environnement de décider de la future Pac », a-t-il expliqué le 22 mai, plaidant pour une agriculture « compétitive » et « productive ». « Nous ne serons pas sur la défensive » lors du Grenelle de l’environnement, a-t-il indiqué. « Il n’est pas question de remettre en cause une agriculture compétitive, productive, soucieuse de la qualité des produits, de l’eau et des paysages », affirme le leader syndical. « On ne part pas de zéro », résume-t-il. « Je ne participerai pas à des débats où nous serions mis au banc des accusés », souligne Jean-Michel Lemétayer qui demande à être reçu par Alain Juppé, super-ministre de l’écologie.

Le test de l’OMC

Le premier test sera, cependant, pour la ministre, celui de l’OMC. Christine Lagarde a multiplié les propos laissant entendre que l’esprit de résistance contre un accord défavorable à l’agiculture française est toujours d’actualité. Mai elle préfère se dire « réaliste » en ce qui concerne l’OMC, se gardant sans doute de toute certitude concernant la non-signature d’un accord. Les enjeux, pour la France vis-à-vis de l’Europe, sont suffisamment entremêlés (mini-traité européen, axe France-Allemagne, relations avec les États Unis, etc.) pour qu’on ne puisse pas affirmer avec sûreté jusqu’où ira l’opposition de Nicolas Sarkozy à des concessions nouvelles à l’OMC. Si un tel accord était signé, Christine Lagarde aurait alors besoin de tout son talent d’avocate pour faire passer la pilule auprès du monde agricole.