Près de 5 ans après la mise en place de l'embargo sur les produits alimentaires occidentaux, la production agricole russe continue sa croissance en 2018, portée par un soutien croissant de l’État depuis 2014. Le pays s’est fixé des objectifs d’autosuffisance alimentaire d’ici 2020, une ambition en passe d’être atteinte en viande, à l'exception de la viande bovine, après l’avoir été en céréales. La Russie importe cependant toujours 21 % de ses besoins alimentaires. La stratégie alimentaire russe s’inscrit dans la politique d'autonomisation portée par Vladimir Poutine, un projet jusqu’à maintenant soutenu par la population, rappelle les spécialistes interrogés. Le « modèle russe » ne manque cependant pas de points faibles, que ce soit en termes de sécurité alimentaire de la population ou d’extrême concentration de la production dans les mains des agroholdings.
Le 20 décembre dernier, lors de sa traditionnelle conférence de presse annuelle durant laquelle il commente l’actualité russe et internationale, Vladimir Poutine s’est vu demander s’il craignait la perspective de nouvelles sanctions économiques américaines contre la Russie. « Nous avons déjà prouvé que notre économie sait s’adapter », a-t-il répondu à plusieurs reprises. Il y a fort à parier que l'agriculture était un des domaines que le chef du Kremlin avait en tête. Alors que les sanctions semblent avoir de manière globale un effet négatif sur les perspectives de croissance russe, « l’agriculture semble l’un des secteurs économiques qui a profité des sanctions occidentales ou plutôt des contre-sanctions russes », indique Tatiana Kastoueva-Jean, directrice du centre Russie de l’Institut français des relations internationales (Ifri).
Instaurant de fait une forme de protectionnisme, l’embargo sur les produits alimentaires occidentaux a été initié par Vladimir Poutine en réponse aux sanctions occidentales contre des dignitaires russes après la crise ukrainienne et l’annexion de la Crimée. Promulgué le 7 août 2014 pour un an, et concernant la plupart des productions alimentaires (viande, produits laitiers, fruits et légumes…) originaires de l’Union européenne, des États-Unis, du Canada, de l’Australie ou de la Norvège, l’embargo a depuis été étendu à d’autres pays et prolongé. Le 12 juillet 2018, le Kremlin a annoncé qu’il serait maintenu jusqu’au 31 décembre 2019.
Une situation qui profite aux producteurs russes, déja en pleine renaissance depuis le milieu des années 2000. Grand oublié de la période de transition après la fin de l’Union soviétique, la production agricole avait baissé d'environ 50 % dans les années 90, avant de repartir à la hausse, portée par le secteur emblématique des céréales. En 2018, la croissance de la production agricole devrait être de 1 %, un chiffre en baisse par rapport à 2017 (+2,4 %) et 2016 (4,8 %), si l'on se fie aux statistiques russes. Depuis 2014, la croissance de la production serait de 20 %. Autre indicateur significatif : la part de l’agriculture dans le PIB russe est en hausse. Après avoir chuté de 15,4 % du PIB en 1990 à 4,2 % en 2014, elle était de 4,7 % en 2016.
« L’embargo n’est pas le seul facteur de croissance » de l’agriculture
« L’embargo n’est pas le seul facteur de croissance [de l’agriculture Russe] : les crédits de l’État au secteur ont sensiblement augmenté, la dévaluation du rouble depuis 2014 aide le producteur national et les récoltes ont été bonnes », insiste cependant Tatiana Kastoueva-Jean. En protégeant les producteurs nationaux d’une partie de leurs concurrents, l’embargo semble avoir accompagné un mouvement visible depuis plusieurs années et initié par les montants d’argents fédéraux injectés dans l’agriculture russe. « L’État, le gouvernement est la première source, le premier élan à ce rebond de l’agriculture », explique ainsi Stephen Wegren, directeur des études internationales de la South Methodist University (États-Unis), et spécialiste des enjeux agricoles en Russie.
"L’État, le gouvernement est la première source, le premier élan à ce rebond de l’agriculture"
Après avoir déclaré l’agriculture « priorité nationale » en 2005, Vladimir Poutine a formalisé en 2010 la « doctrine sur la sécurité alimentaire ». Celle-ci définit la sécurité alimentaire comme la capacité à reposer au minimum sur les importations pour satisfaire les besoins nationaux. Des objectifs d’autosuffisance à l’horizon 2020 sont ainsi définis par production : 95 % pour les céréales, 95 % pour les pommes de terre, 90 % pour le lait et les produits laitiers, 85 % pour la viande… Ses traductions politiques sont les programmes quinquennaux de « développement de l’agriculture ». Le dernier pour 2013-2020 prévoit de dépenser près de 52,5 Mrds € que ce soit sous formes de primes à l’hectare, de crédits subventionnés aux producteurs ou de primes à la qualité. Un chiffre important, mais à mettre en parallèle avec les 62,4 Mrds € dont la France devrait bénéficier au titre de la PAC sur la période 2014-2020. Abondé à moitié par l’État fédéral et à moitié par les régions, le programme russe met l’accent sur la production primaire mais également de plus en plus « sur la nécessité d’une structuration des filières avec le développement et la modernisation de l’aval », note le ministère de l’Agriculture français dans sa note consacrée à la Russie.
L’autosuffisance, en se basant sur les statistiques du ministère de l’Agriculture russe, était déjà une réalité en céréales ou en pomme de terre dès 2010. Elle est désormais atteinte également en viande, ce résultat global masquant l’augmentation de la production en viande de volaille (+200 % en 15 ans) ou en porc (+100 %) alors que le cheptel bovin continue de diminuer. En lait, malgré une hausse de la production et des aides ciblées de l’État, celle-ci reste au-dessous des objectifs fixés. « Les fermes ont du mal à gagner de l’argent sur l’élevage bovin. Le prix du marché ne couvre pas le coût de production. Le nombre de bœufs à viande ou pour le lait continue de décliner, malgré les aides pour la nourriture animale ou pour acquérir des animaux », note Stephen Wegren.
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Les Russes regardent vers l’export
La perspective d’une Russie totalement autonome au niveau alimentaire doit d’ailleurs être tempérée. Le pays importe toujours 21 % de ses besoins agroalimentaires en 2017, même si celles-ci ont considérablement baissé (les importations représentaient 36 % de ses besoins en 2013). Et même si elle est labellisée « Made in Russia », une partie de la production agricole du pays est produite avec du matériel agricole, des semences ou des engrais d’origine occidentale qui ne sont pas soumis à l’embargo.
"La Russie va devenir un acteur majeur du commerce agroalimentaire mondial"
Malgré cela, les Russes affichent désormais des ambitions à l’export. « Non seulement ils vont être autosuffisants, mais la Russie va devenir un acteur majeur du commerce agroalimentaire mondial », prévient une source diplomatique française à Moscou. Devenu le premier exportateur de blé au monde en 2017, la Russie est également le 5e exportateur de céréales, notamment vers l’Egypte, la Turquie ou l’Iran. Le pays souhaite représenter 20 % du marché mondial à l’export d’ici 10 à 15 ans.
En viande de porc et de volaille, la Russie espère devenir exportatrice dès 2020. En 2017, le pays a déjà exporté près de 110 000 tonnes de viande de volaille, mais en en a importé 98 000 tonnes, soit 10 % de la consommation du pays. « La Russie vise désormais les marchés chinois et indiens, ou encore les pays du Golfe avec la production halal », détaille Tatiana Kastoueva-Jean. Dernier secteur visé : le marché des huiles de soja, de colza ou de tournesol, ce qui explique l’importance donnée dans le dernier plan de développement au secteur de la première transformation (meunerie, trituration…). De manière plus globale « le président Poutine souhaite qu’en 2024 les exportations agricoles doublent et atteignent 45 milliards de dollars, rappelle Tatiana Kastoueva-Jean. Il y a 15 ans c’était difficile à imaginer, la Russie était importatrice nette de la plupart des produits alimentaires ».
La Russie, toujours déficitaire en fruits et légumes
S’ils ne font pas partie des objectifs de la « doctrine sur la sécurité alimentaire », les fruits et légumes restent un défi pour la production agricole Russe. Le pays reste « structurellement déficitaire » dans le secteur, note le ministère de l’Agriculture Français. Si la production de légumes a augmenté de 11% entre 2013 et 2017, celle de fruits a baissé l’année dernière. Les fruits sont d’ailleurs la principale denrée agricole importée par la Russie en 2016, pour près de 3,8 Mrds €. Hors saison estivale, les producteurs russes ne couvrent que 50% des besoins des consommateurs en fruits et légumes. Ce qui expliquerait des tentatives d’investissements dans ce domaine, notamment vers la production de pommes. « Quelques milliers d’hectares seront bientôt en production » en 2019, avec du matériel d’origine française, explique ainsi une source diplomatique française à Moscou.