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Interview Comment les pays en développement peuvent s’en sortir

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C’est surtout la brutalité de la hausse des prix agricoles qui est un drame pour les pays pauvres, estime Laurence Roudart, enseignante à l’Agro Paris-tech, spécialiste et consultante en matière de politiques agricoles. Selon elle, cette hausse peut constituer une chance pour la production agricole des pays pauvres, à condition d’être progressive. Elle définit quatre séries de dispositifs qui pourraient permettre à ces pays de devenir autosuffisants pour leur alimentation.

Si la hausse des prix des matières premières agricoles frappe tant les pays en développement, n’est-ce pas d’abord en raison de leur difficulté à soutenir leur propre agriculture ?

Ce qui frappe l’opinion actuellement, ce sont les difficultés qui se présentent dans les villes. Elles sont, en fait, la conséquence des politiques menées depuis des décennies et surtout depuis le début des années 1980. Beaucoup d’Etats ont privilégié une alimentation à bas prix pour les habitants des villes car c’était surtout cette population qu’ils craignaient, plus que les populations rurales moins sujettes à des révoltes. Pour cette alimentation à bas prix, ils ont eu recours à des bas prix agricoles chez eux et à des importations, notamment lorsque les prix des marchés internationaux étaient très bas. C’est ce que certains économistes agricoles appellent le biais urbain des politiques.

L’objectif d’autosuffisance alimentaire, proclamé souvent lors des indépendances, restait en fait lettre morte. Il y a évidemment des différences entre les pays. L’Inde, par exemple, a vraiment mis en place une politique d’autosuffisance, même si sa population compte encore 20% de personnes sous-alimentées. C’est vrai aussi pour d’autres pays en développement qui ont mené des politiques de révolution verte.

La communauté internationale n’est-elle pas largement responsable de cette difficulté ?

Oui, elle l’est, mais il faut être nuancé. Les politiques de révolution verte ont été appuyées par des financements internationaux. Le contexte de guerre froide incitait alors l’Occident à ce type d’assistance. Suite à l’éclatement de la crise de la dette au début des années 1980, de nombreux pays du tiers-monde ont été contraints de réduire leurs dépenses, y compris en direction de l’agriculture. Puis ils ont été fortement poussés à libéraliser leur commerce agricole. La Banque mondiale a une lourde responsabilité dans ces politiques, plus grande d’ailleurs que l’OMC. Tout cela a conduit à encourager des importations dont les prix étaient bas. En contrepartie, ces pays ont développé la production de denrées d’exportation pour lesquelles ils étaient censés avoir un avantage comparatif.

Certains pays n’étaient-ils pas contraints à importer des produits alimentaires, comme l’Egypte qui a une faible surface agricole et une population en forte croissance ?

Contrairement à ce qu’on croit souvent, l’Egypte a de très bons rendements agricoles, comparables à ceux de l’Europe. Son agriculture est à peu près en mesure de fournir un minimum vital à sa population. Mais le gouvernement a comme priorité d’assurer une alimentation plus abondante que ce minimum. C’est pour cela qu’il subventionne des produits alimentaires comme le pain, l’huile ou le sucre, et que les importations de céréales sont devenues extrêmement importantes : elles sont achetées à l’étranger, ou apportées par l’aide alimentaire américaine. D’autres denrées alimentaires sont importées aussi. Or, les prix de ces importations augmentant, les prix alimentaires ont augmenté eux aussi, alors même que les revenus n’ont pas suivi. C’est ce qui a provoqué les émeutes.

Jacques Diouf affirme que la hausse des prix aujourd’hui peut finalement représenter une chance pour les agricultures du tiers monde. A quelles conditions ?

Je suis d’accord. Cette hausse des prix arrive dans un contexte nouveau, notamment au sein des organisations internationales, où l’agriculture tend enfin à être considérée pour ce qu’elle est, à savoir un secteur vital, stratégique. Il faut rappeler que la sous-alimentation est d’abord un phénomène rural, qui existe principalement chez les paysans. Une sous-alimentation silencieuse, en quelque sorte, mais bien réelle, qui est pour partie le résultat des prix très bas auxquels les agriculteurs ont été payés pour leurs produits dans de nombreux pays. Dans ces conditions, ils sont d’autant moins capables d’avoir une chance de nourrir les citadins de leur pays. Le fait que les prix agricoles augmentent peut enrayer cette mécanique. Mais pour que cela profite effectivement aux agriculteurs pauvres, y compris ceux qui sont acheteurs nets de nourriture, il faudrait que cette hausse soit progressive. Ce qui est dangereux aujourd’hui, c’est la brutalité du phénomène. Car dans ces conditions, eux aussi subissent le choc de la hausse des prix alimentaires.

Comment décririez vous les mesures le plus essentiel à mettre en place pour développer les agricultures locales : protection douanière, subventions, prix agricoles ?

On peut définir quatre séries de mesures essentielles. Il faut d’abord une politique de prix. L’Etat doit se demander quel est le pourcentage d’agriculteurs qu’il estime nécessaire de maintenir en activité. Une fois ce choix fait, il doit définir des prix qui permettent aux moins productifs de couvrir leurs coûts, de vivre décemment de leur travail, et de dégager un minimum d’épargne pour investir et progresser. Cela va de pair avec des taxes à l’importation, ces taxes étant variables pour stabiliser aussi les prix de marché. De pair aussi avec des impôts progressifs en fonction des volumes produits par les exploitations.

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En second lieu, il faut favoriser l’accès aux facteurs de production que sont la terre, le crédit et l’eau. La question cruciale sous-jacente est de savoir si on veut privilégier des grandes exploitations mécanisées avec quelques salariés, ou un grand nombre d’exploitations paysannes. Or, c’est bien une agriculture paysanne qui permet de maintenir des emplois dans les campagnes et d’éviter un gigantesque exode vers les villes. En troisième lieu, il faut réorienter la recherche et le développement agricoles vers les besoins des petites exploitations. Cela implique une recherche plus spécifique et plus liée aux territoires que celle qu’on a connue avec la révolution verte. Enfin, les pays du Sud peuvent constituer des alliances régionales, car il est plus facile de protéger ses frontières, d’avoir une recherche efficiente, dans le cadre d’une zone de pays homogènes qu’en étant isolé.

La nouvelle contrainte environnementale ne va-t-elle pas déstabiliser un peu plus les gouvernements locaux dans leur effort à faire de la politique agricole ?

Pas forcément. La révolution verte a été efficace mais aussi très coûteuse, en termes économiques et écologiques du fait du recours aux intrants. Avec une recherche mieux adaptée aux paysans pauvres, on peut avoir recours à une production plus intensive mais en s’appuyant sur les fonctionnalités écologiques des écosystèmes, comme par exemple la fixation de l’azote de l’air par des microorganismes liés aux plantes légumineuses, ou encore la lutte biologique. Le critère à utiliser est la production par unité de surface, et non par travailleur. Car le facteur limitant n’est pas la main d’œuvre.

Quel peut être le rôle des pays occidentaux pour que ces agricultures se mettent en place ?

D’abord, les pays occidentaux doivent se convaincre que vouloir être exportateurs de denrées alimentaires à bas prix vers les pays en développement est une vision à court terme. Ensuite, ils doivent réorienter leur aide au développement en faveur de l’agriculture et de la sécurité alimentaire. Aujourd’hui, l’aide à l’agriculture ne représente que 4% de l’aide publique au développement. Celle-ci doit de toute manière être plus élevée que les 0,25% actuels, en moyenne pondérée, par rapport au revenu national brut des pays développés. Il faut rappeler qu’après la Seconde guerre mondiale, le Plan Marshall à destination de l’Europe a représenté, pour les Etats-Unis, 5% environ de leur PIB pendant plusieurs années. Parallèlement, l’idée que la libéralisation du commerce mondial est, pour l’agriculture, une solution, doit être abandonnée. Notamment au niveau des grandes organisations comme la Banque Mondiale, le FMI ou l’OMC.

Les organisations internationales semblent soudain remettre l’agriculture et le problème alimentaire en tête de priorité. Croyez vous que cette orientation peut être durable ?

Cette reconnaissance est bienvenue. Il y a sans doute là une certaine sincérité, notamment dans le dernier rapport de la Banque mondiale qui contient des choses intéressantes. Il parle notamment des difficultés d’accès aux facteurs de production que sont la terre, l’eau et le capital. Mais il envisage toujours, comme solution, la libéralisation du commerce mondial. A mon sens, cela reste une grave erreur d’analyse.

Mais il y a une urgence alimentaire. Que faut-il faire ?

Bien sûr, il faut faire faire face à cette urgence. Mais en restaurant des prix rémunérateurs pour les paysanneries locales. En contrepartie, pour les consommateurs pauvres, citadins notamment, les gouvernements peuvent financer, avec l’aide de la coopération internationale, des systèmes de bons d’achats alimentaires. L’idée est d’augmenter le pouvoir d’achat alimentaire des pauvres sans réduire les prix agricoles, afin que les paysans soient incités à produire. Les Etats-Unis financent de tels bons chez eux.

Vous êtes optimiste ou pessimiste ?

Il faut être optimiste. Il y a une prise de conscience de plus en plus large du fait que la libéralisation ne peut être une fin en soi. La hausse des prix est favorable à la production alimentaire, c’est sa brutalité qui est dangereuse. Il faut que cette hausse soit la plus progressive possible. Et puis, un autre aspect me rend optimiste : dans beaucoup de pays, les paysans eux-mêmes s’organisent et font entendre leurs voix. Cela laisse espérer que les politiques agricoles ne se feront plus sans tenir compte de leurs besoins.