Abonné

Luiza Lima, Greenpeace Brésil « Contre la déforestation, le défi reste immense »

- - 5 min

Référente politiques publiques pour Greenpeace Brésil, Luiza Lima analyse pour Agra Presse les engagements et tâches à venir du nouveau gouvernement Lula en matière de déforestation et d’agriculture. Au-delà de la remise en état des institutions de surveillance et d’analyse, l’attention au contexte politique local sera cruciale, prévient-elle, pour assurer leur mise en œuvre.

Qu’avez-vous pensé du discours d’intronisation de Lula, le 1er janvier, estimant que le Brésil n’avait pas besoin de poursuivre la déforestation pour développer son agriculture ?

C’est une déclaration honnête, et qui s’appuie sur les résultats de nombreux scientifiques. Lula avait d’ailleurs déjà pris cet engagement dans l’entre-deux tours de la présidentielle. De nombreux membres de son gouvernement l’ont repris à leur tour, notamment à Davos, évoquant la nécessité de travailler en interministériel sur cet enjeu. On assiste à un retour du Brésil sur ces sujets au niveau international, comme cela avait été le cas entre 2003 et 2010 durant les premiers mandats de Lula. Nous avions alors notre place dans les débats, et nous avions reçu des fonds conséquents de la part de l’Allemagne ou de la Norvège pour avancer.

Durant ces premiers mandats de Lula, la déforestation en Amazonie avait effectivement chuté de 28 000 à 7000 km2 par an. Comment expliquez-vous ce succès ?

Il y avait alors une politique coordonnée par le secrétariat général de la présidence, le plan d’action pour la prévention et le contrôle de la déforestation en Amazonie (PPCDAm). Près d’une dizaine de ministères étaient impliqués, et la transversalité a bien fonctionné. Il a pu par ailleurs s’appuyer sur le moratoire sur le soja amazonien de 2006, grâce auquel la société civile et les traders se sont engagés aux côtés du gouvernement. Nous avons atteint le plus faible taux de déforestation annuelle en 2012, puis le cadre a commencé à montrer des failles. Dès que le PPCDAm est revenu aux mains du ministère de l’Environnement, la déforestation a recommencé à légèrement augmenter, avant de bondir avec l’arrivée de Jair Bolsonaro. Des signes étaient donnés au plus haut de l’État pour encourager l’impunité : la criminalité et les accaparements de terres ont bondi.

Quels sont les chantiers prioritaires pour Lula en matière de déforestation et d’agriculture selon vous ?

Nous sommes convaincus qu’en montrant de l’intérêt et de la volonté politique dès ses premiers mois, il peut accomplir beaucoup de choses. Il s’agit d’abord de reconstruire le cadre institutionnel qui a été délibérément démantelé par l’administration précédente. Je pense notamment à l’Ibama, l’institut chargé d’appliquer les sanctions en matière de déforestation, ou à l’ICMbio, l’organisation gérant les réserves naturelles, et à l’INPE, l’agence qui effectue le suivi satellitaire du couvert forestier. Il faudra aussi réaffirmer la transversalité du sujet de la déforestation entre les ministères : nous avons besoin, entre autres, que l’agriculture soit pleinement impliquée dans les discussions. Lula a nommé un ministre du développement agricole, Paulo Teixera, qui sera aussi en charge de l’agriculture familiale. C’est un signal positif pour la valorisation de l’agroécologie, dans la mesure où les immenses exploitations que nous avons ici n’arrivent pas vraiment à remettre en cause leur système.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

Institutions
Suivi
Suivre
gouvernement
Suivi
Suivre

Dans son discours d’intronisation, Lula n’a en revanche pas mentionné le Cerrado : est-ce une mauvaise nouvelle pour les défenseurs de l’environnement ?

Alors que le Cerrado avait commencé à faire parler de lui depuis une dizaine d’années, la reprise de la déforestation en Amazonie a une nouvelle fois détourné l’attention comme les aides. Mais le décret publié le 1er janvier pour relancer le PPCDAm mentionne bien les autres biomes : les prairies de la Pampa, la savane humide du Pannatal, les forêts du Mata Atlantica, les déserts du Caatinga, ainsi que le Cerrado. Pour ce dernier, le gouvernement a même créé une nouvelle sous-commission interministérielle, qui devra gérer un plan d’action spécifique, avec un renforcement attendu par rapport à la précédente version du PPCDAm.

Notre plus grande déception concerne le règlement sur la déforestation importée adopté au niveau européen début décembre. Alors que de nombreuses organisations brésiliennes ont tenté de faire évoluer la définition pour inclure les savanes, la rédaction finale est restée centrée sur la forêt. Ce n’est pas un hasard : cette version exclut le Cerrado et les autres biomes. Nous avons raté cette première bataille, mais nous ne désespérons pas de rouvrir le débat dès que cela sera possible.

Les émeutes à Brasília début janvier ont à nouveau montré les divisions entre les partisans de Jair Bolsonaro et le reste du pays. Pourraient-elles freiner les efforts sur la déforestation ?

Les zones qui ont montré les votes les plus favorables à Jair Bolsonaro correspondent parfaitement au front de déforestation en Amazonie. Les défis à relever restent immenses localement, notamment pour lutter contre la criminalité. En plus de la reconstruction des institutions, et du maintien du dialogue entre ministères, le nouveau gouvernement devra donc mener des discussions pour mieux composer avec cette extrême droite.

« Le gouvernement a créé une nouvelle commission dédiée au Cerrado »

« Notre plus grande déception concerne le règlement européen sur la déforestation importée »