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Recherche Création de la première chaire de sociologie dédiée à l'agriculture

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L'Ecole supérieure d'agriculture (ESA) d'Angers est la première à oser l'aventure : en partenariat avec le Crédit agricole et les chambres d'agriculture des Pays de la Loire, de l'Aube et de Bretagne, elle a lancé le 4 octobre l'unique chaire de sociologie en France consacrée au monde agricole.

Au XIXe siècle, les sociologues les regardaient de très haut : les agriculteurs, « ces barbares ?, les qualifiaient-ils. Ont-ils un avenir ? Sont-ils résiduels ? Vont-ils disparaître ? ». Oui, pensaient-ils alors. Donc, « pourquoi s'en occuper ? » Ça n'est qu'après la Seconde guerre mondiale que les chercheurs – Henri Mendras en tête – se sont réellement intéressés au monde paysan comme à un « système civilisationnel », c'est-à-dire faisant civilisation avec un système d'échanges, de croyances et un système économique propre. Cela montre bien le chemin parcouru, a raconté le 4 octobre, le sociologue Bertrand Hervieu, lors du lancement de la toute première chaire de sociologie, en France, consacrée au monde agricole. L’innovation revient à l'ESA (Ecole supérieure d'agriculture) d'Angers. Le 4 octobre a été l'occasion non seulement d'inaugurer cette chaire, baptisée « Mutations agricoles », mais aussi d'annoncer officiellement son titulaire, le sociologue Roger Le Guen, principal artisan de ce défi qui aura nécessité trois ans de travail avant sa mise en oeuvre. Sous le pilotage de l'enseignant-chercheur, des travaux de recherche, des formations, des conférences, des séminaires, des publications, etc. seront ainsi désormais développés dans le grand Ouest. « Il s'agit de faciliter la compréhension des mutations agricoles : la chaire vise à apporter des éclairages aux organisations professionnelles et entreprises agroalimentaires qui s'interrogent sur les raisons des ruptures économiques, politiques et culturelles qui traversent l'agriculture », a expliqué Roger Le Guen.
 
Le point commun entre un médecin et un agriculteur?
Trois axes de réflexion seront privilégiés. Tout d'abord, les transformations du métier d'agriculteur. Quelles sont les perspectives de métier dans et autour de l'agriculture? De nouveaux métiers émergent, de nouvelles formes d'organisation aussi, qui viennent s'ajouter à un mouvement de féminisation qui s'accélère depuis les années 90, a décrit Roger Le Guen. Par ailleurs, des bulles sociales sont apparues au sein du monde agricole en raison d'une spécialisation accrue. Quels sont les éléments spécifiques au métier d'agriculteur ? Quels sont les points communs avec d'autres métiers ? Et, comment se redéfinit l'exploitation agricole avec ses partenaires industriels et commerciaux, que ces partenaires soient opérateurs ou privés ou du monde des services. Sur ce thème, des travaux sont déjà lancés : l'un est consacré aux producteurs de lait de l'ouest de la France, l'autre est une approche comparative du métier de l'agriculteur avec les métiers de l'artisanat et les métiers de la santé humaine. « Quand on compare les revendications des médecins généralistes et des agriculteurs, ainsi que leurs inquiétudes, on est toujours surpris des correspondances », a argumenté Roger Le Guen.
 
Les agriculteurs en politique
Autre axe soutenu au sein de la chaire : le processus d'engagement des agriculteurs dans et autour de l'agriculture. Mutualisme, cooperation, syndicalisme... seront étudiés. « Nous voulons aussi réfléchir à la question de l'engagement des agriculteurs dans le domaine politique », a poursuivi le sociologue. Si l'agriculture représente aujourd'hui 3% de la population active, elle continue d'occuper plus de 55% du territoire. Et les agriculteurs sont toujours très présents dans les mairies, mais aussi les collectivités en général. Un étudiant nantais, Philippe Binet, s'intéresse précisément aux maires agriculteurs du département des Deux-Sèvres. Seront aussi observés les changements en agriculture en termes d'innovation. Un thème qui se déclinera autour de l'énergie, de la construction de filière, du rapport aux marchés. Des projets de recherche sont en cours pour étudier la place des techniciens dans la transition agroecologique. D'autres observent comment se transforment les Cuma qui, depuis quelques années, renouvellent leurs champs d'activité.
« Nous prévoyions également de regarder les formes d'entrepreneuriat agricole qui se développent et leur rapport avec leur environnement économique et professionnel ».
 
Repenser les complémentarités animal/végétal
Lancée en partenariat avec le Crédit agricole de l'Anjou et du Maine et les chambres d'agriculture des Pays de la Loire, de l'Aube et de Bretagne, la chaire « Mutations agricoles » permettra avant tout d'anticiper les transformations à venir. Parmi les questions posées par l'assemblée, celle-ci : « Quelle issue face à l'opposition montante entre les éleveurs et les céréaliers? ». Bertrand Hervieu a été catégorique : « Il faut rompre avec la nostalgie des sociétés paysannes. Il faut rompre avec l'idée de recoller les morceaux, et inventer de nouveaux modèles qui recomposent des complémentarités notamment entre l'animal et le végétal. Faire un bond en avant ». La solution est de mettre des mots sur les phénomènes, « pour dédramatiser », a-t-il indiqué. Car seul l'affolement rend nostalgique, selon lui. « Notre anxiété c'est bien la gestion de l'incertitude ».

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