Le 12 mai, Stéphane Le Foll a laissé un mois aux membres de la filière viande bovine pour trouver des solutions afin de sortir l'élevage de la crise que le secteur traverse actuellement. La consommation de viande est en berne en France, la demande n'est pas là. Les bovins engraissés se vendent à bas prix mais les coûts de production sont toujours aussi élevés. Les éleveurs se retrouvent à vendre à perte ou presque. Les broutards, du fait de l'export, sont devenus si chers qu'ils en deviennent inabordables. La rentabilité n'est plus là. Et dans ce contexte, voilà que l'herbe s'est arrêtée de pousser depuis une dizaine de jours. Pour couronner le tout, un pic de chaleur est annoncé par Météo-France. La deuxième coupe de foin n'aura certainement pas lieu. Enquête d'Agra Presse.
Les prairies ne sont pas encore jaunes et desséchées. Pourtant, dans certaines zones d'élevage françaises, les éleveurs s'interrogent. L'herbe ne pousse plus. Enfin, plus autant qu'avant. Froid, vent, fort écart de température, manque d'eau par endroits, la météo pourtant clémente jusqu'alors s'est mise de la partie pour aggraver les inquiétudes d'un secteur déjà bien atteint. « Tout était normal jusqu'à la dernière décade », affirme Yves le Boulbin, conseiller élevage de la chambre d'agriculture de l'Yonne. Mais depuis, « la pousse de l'herbe a nettement fléchi », continue-t-il. De 86 kg/ha/jour, elle est passée à 30kg/ha/jour dans le département. Un constat partagé ailleurs. Dans les Deux-Sèvres, Gérard Hoppenreys, conseiller élevage de la chambre départementale d'agriculture, annonce un chiffre de 40kg/ha/jour contre 76kg/ha/jour auparavant. Globalement, la pousse de l'herbe est divisée par deux, voire plus depuis une dizaine de jours. « L'herbe commence à stagner », constate Victoire Depoix, conseillère fourrage de la chambre d'agriculture de la Vienne. Pierre Vergiat, conseiller herbe de la chambre d'agriculture de la Loire, constate de son côté que « cela tourne au sec ! ». Même dans l'Orne, l'herbe fait grève.
Les explications sont diverses. Le Cantal cumule par exemple tous les handicaps: « Des gelées tardives en mai, des écarts de températures importants, du vent du Nord, un manque d'eau par endroit et un pic de développement des campagnols terrestres », selon Christophe Chabalier, conseiller en agronomie de la chambre d'agriculture. Il semble que les régions situées au sud de l'axe Bordeaux–Annecy, en plein bassin allaitant, soient plus particulièrement touchées comme le confirme une note de conjoncture d'Agreste en date du 29 mai.
Un pic de chaleur prévu durant plusieurs jours
Et devant ce triste constat, Météo France annonçait au 4 juin non seulement quelques orages et de la grêle mais surtout un pic de chaleur de plus d'une semaine. De quoi stopper net les efforts de l'herbe pour reprendre le dessus dans cet environnement déjà hostile. Un peu à l'image des éleveurs de bovins à viande qui, s'ils devaient en plus de leurs difficultés économiques, faire face à une sécheresse et à un manque de fourrage, plongeraient pour beaucoup dans l'arrêt de leur activité. Cela dit, tout n'est pas noir non plus étant donné que la première fauche était plutôt bonne et que l'ensilage d'herbe s'est effectuée dans d'excellentes conditions. Unanimement, « la qualité est là ! ». Reste la quantité qui fait parfois défaut. « Nous n'avons pas les rendements attendus pour de la fauche en foin », note Francis Bougarel, conseiller herbe à la chambre d'agriculture de la Nièvre. Il conseille de faucher maintenant car à attendre, l'herbe monte, perd en valeur fourragère sans forcément gagner en quantité récoltée. Reste à savoir si les stocks des éleveurs de l'hiver dernier seront suffisamment importants pour affourager dès maintenant. Victoire Depoix n'est pas inquiète pour les éleveurs de son département : « Oui, les stocks sont bons ». Gérard Hoppenreys non plus : « Avec la première coupe de cette année, les éleveurs ne savaient plus où mettre le foin. Il n'y avait plus de place dans les hangars. » Dans la Nièvre, le Cantal ou la Loire, le son de cloche n'est pas le même : « C'est assez aléatoire. Cela dépend des exploitations ».
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Affourager durant l'été ?
Or, si la météo des jours à venir confirme un mois de juin plutôt sec, il faudra affourager les animaux aux champs, au moins jusqu'à la mi-août. L'herbe pousse peu ou pas durant les deux mois d'été. Pour les éleveurs aux faibles stocks, le risque est donc de voir disparaître cet été la récolte de foin de ce printemps, prévue pour l'hiver prochain. Face à ce constat, des solutions existent, autres que la décapitalisation du troupeau, comme l'explique Francis Bougarel : agrandir les zones de pâturages, miser sur des cultures en dérobée, prévoir de l'ensilage de maïs. Tout va dépendre du nombre d'animaux à l'hectare (chargement) et de la conduite de l'exploitation. « Certains ont lâché leurs animaux un peu tard au printemps », estime également Yves Le Boulbin. « L'herbe a poussé vite et tout n'a pas été consommé par les animaux. Elle se gâche aujourd'hui », observe-t-il. Une bonne gestion du pâturage est un exercice de haute volée, pourtant une clef d'entrée technique sur les exploitations d'élevage où les charges pèsent lourd ces derniers temps. Nourrir et engraisser son troupeau avec de l'herbe reste toujours ce qu'il y a de plus économique. Une récolte de fourrage en septembre est également possible. Rien n'est donc perdu pour l'instant. Et puis tous les départements ne sont pas atteints. La Meuse, par exemple, semble « avoir de l'herbe, même s'il faut reconnaître que les niveaux de pluviométrie sont très hétérogènes ces derniers mois », selon Arnaud Deville, conseiller élevage à la chambre d'agriculture. Dans tous les cas, « un coup de chaud » ne sera pas le bienvenu. Pour Guilène Duboc, conseillère pâturage à Orne conseil élevage, « tout va se jouer en juin. Si des grosses chaleurs s'annoncent, on risque d'être mal cet été ! ». Christophe Chabalier, à l'inverse d'autres techniciens moins anxieux, est plus pessimiste : « Ce coup de chaud va accentuer les problèmes des élevages ». Et des problèmes, en élevage, il y en a effectivement déjà pas mal.
Des prix de vente inférieurs au coût de production
David Bourdin, président des Jeunes agriculteurs de la Sarthe, le rappelle : « Nous sommes la seule profession à vendre nos produits en dessous de nos coûts de production. Aujourd'hui, l'éleveur perd 0,10c/l de lait vendu et la vache charolaise est presque au même niveau de prix que la vache de réforme ». Selon lui, certains élevages venaient d'achever le remboursement, en décembre dernier, du prêt de trésorerie mis en place sous Nicolas Sarkozy en 2009, pour aider le secteur déjà bien en peine à l'époque. Et voilà que les six premiers mois de 2014 redeviennent difficiles. « Les filières d'élevage ne se sont pas refaites depuis », fait-il-remarquer. Il note également que fin novembre 2014, les aides Pac n'étaient pas encore versées que les banques débloquaient déjà des avances sur les aides Pac 2015 ! « Cela n'a jamais été aussi tendu », affirme-t-il, avec une pointe de tristesse dans la voix. Il s'interroge sur « ce que vont devenir ceux qui ont des arriérés de paiement ou des difficultés techniques...». Dans la Sarthe aussi, il fait sec. Les éleveurs vont-ils en être réduits à vendre leur bête et donc à encombrer encore un peu plus le marché des bovins? C'est ce qu'anticipent déjà certains abatteurs qui se préparent à un afflux d'animaux, de quoi faire baisser toujours un peu plus les cours, selon certaines sources. Un cercle vicieux... Jean-Pierre Fleury, président de la Fédération nationale bovine est bien conscient du problème, mais se refuse à « l'affolement » pour l'instant. « Dans quinze jours nous serons fixés », analyse-t-il rapidement. Il parle de culture en dérobé, de stocks, et achève son constat par une sentence qui prend un écho tout particulier dans la filière bovin à viande : « Tout va dépendre du professionnalisme des éleveurs ! ».