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Entretien Dacian Ciolos attentif à ne pas « décrédibiliser » les mesures de gestion

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Dacian Ciolos aurait-il quelque aversion à soutenir les marchés en grande difficulté ? Il s’en défend dans un entretien accordé à Agra Europe. « Je n’ai pas un caractère à tergiverser », assure-t-il, ajoutant toutefois que les instruments disponibles ne doivent pas être utilisés à la légère, au risque de les « décrédibiliser ». La nécessité d’asseoir la « crédibilité » de la Pac est d’ailleurs une des principales préoccupations du commissaire européen à l’agriculture, qui évoque à ce propos ses orientations pour la réforme de la Pac, notamment le plafonnement des aides directes.

La gestion des marchés ressort comme le parent pauvre de la communication de la Commission européenne sur l’avenir de la Pac. Aujourd’hui, l’Espagne ne parvient toujours pas à obtenir le déclenchement du système d’aide au stockage privé pour l’huile d’olive qu’elle réclame depuis plusieurs semaines. Pour le porc, l’instauration de cette mesure a pris du temps. Pourquoi ces réticences ?
Beaucoup de mécanismes de marché ont été révisés lors du bilan de santé de la Pac, en 2008. Le Conseil agriculture a assoupli ces mécanismes avec pour objectif d’orienter davantage l’agriculture européenne vers le marché. Mon objectif est de proposer le maintien des mécanismes de marché que nous avons aujourd’hui, mais de les rendre plus réactifs, comme véritables « filets de sécurité ». Je souhaite aussi proposer un rôle renforcé pour les organisations professionnelles et interprofessionnelles dans la gestion de marché. Nous travaillons dans ce sens en vue des propositions législatives pour la future Pac.
Concernant la deuxième partie de votre question, la Commission ne peut pas déclencher un instrument d’intervention juste parce qu’un Etat membre le réclame, si les conditions juridiques réglementaires ne sont pas remplies. Je rappelle qu’il s’agit d’un règlement du Conseil, donc arrêté par les Etats membres. Pour l’huile d’olive, en Espagne, les prix actuels sont supérieurs au prix de déclenchement du stockage privé. En 2009, quand le stockage privé a été utilisé la dernière fois, le prix de marché a été inférieur au prix de déclenchement du stockage privé, ce qui n’est pas le cas actuellement. Si la Commission utilise de manière abusive les mécanismes d’intervention, en dehors du cadre juridique prévu par le règlement, nous risquons de décrédibiliser ces instruments, utilisés maintenant comme « filet de sécurité » plutôt que comme instruments destinés à répondre de manière ponctuelle à un problème structurel. Nous suivons toujours attentivement l’évolution du marché et je peux vous assurer que si les conditions sont réunies, je n’hésiterai pas à agir. Pour le porc, je ne crois pas qu’on puisse dire que la décision de déclencher le stockage privé ait pris du temps. Après quelques jours, une fois que la crise en Allemagne a affecté de manière claire le prix du porc sur le marché européen, la Commission a agi sans hésiter. Nous avons tiré les leçons des crises qui ont eu lieu avant 2010. Je suis convaincu qu’il est nécessaire d’apporter des réponses rapides et fortes dès lors qu’une situation justifie une réaction sans délai. J’ai montré, depuis mon arrivée, notamment dans le secteur du porc, que je n’ai pas un caractère à tergiverser.

Le prochain cadre financier pluriannuel de l’UE s’annonce extrêmement étroit. Peut-on imaginer une réelle réforme de la Pac dans un contexte budgétaire aussi peu porteur ? Vos propositions législatives ne devront-elles pas être très en deçà de vos ambitions ?
La réforme que nous proposons n’est pas liée seulement au contexte budgétaire et ne dépend pas seulement de celui-ci. L’agriculture européenne doit être préparée pour mieux répondre aux défis concernant la sécurité alimentaire, au développement de la compétitivité agricole sur des bases durables. La Pac doit prendre en compte la diversité des agricultures européennes à 27 Etats membres. Nous devons encourager le développement d’une agriculture éco-efficace, compétitive sur le long terme, une agriculture de la connaissance, tournée vers l’innovation. Ce sont des dynamiques essentielles si nous voulons une agriculture performante sur le plan économique, social et environnemental en Europe. Sans ces adaptations et sans cette réforme, la Pac risque de perdre pied et de perdre sa crédibilité de politique publique européenne, et ce en quelques années. Il est clair cependant que ces ambitions pour l’agriculture européenne, soumise à des attentes de plus en plus grandes de la part de la société, ne peuvent pas être envisagées sans un soutien financier tout aussi ambitieux. Cette ambition budgétaire devra prendre en compte la réalité économique et financière actuelle, mais aussi, en fin de compte, nous allons devoir assurer un équilibre réaliste entre les ambitions pour la Pac et les moyens que nous lui accordons.

Les récentes conclusions de la présidence du Conseil agricole de l’UE sur l’avenir de la Pac confortent-elles vos orientations ?
Comme je l’ai dit à l’issue du Conseil, ces conclusions donnent une orientation claire à la Commission. Elles sont une bonne base de travail pour préparer les propositions législatives.

Ces conclusions font état de « l’opposition ferme de certains Etats membres » à un plafonnement des paiements directs...
Comme vous dites, de « certains Etats membres ». La Pac doit être représentative de l’ensemble des Etats membres et surtout être à l’écoute de l’ensemble ou du moins de la majorité des citoyens européens. Nous devons pouvoir les regarder droit dans les yeux quand nous leur disons que leur argent est utilisé de manière efficace, avec une vraie valeur ajoutée européenne. Ce type de déclaration doit être prouvé par les faits. Pour ma part, je reste convaincu que nous devons avancer sur ce dossier. Il est clair qu’au-delà d’un certain seuil, le rapport coût/efficacité des soutiens publics perd en intensité. Nous devons avancer vers une solution équilibrée, qui prenne bien entendu en compte les spécificités de certaines agricultures européennes, notamment lorsqu’il s’agit de grandes structures génératrices d’emplois. Et nous pouvons, peut-être, trouver d’autres instruments, plus efficaces, d’appui au développement des performances de ces grandes exploitations, qui ont sans aucun doute une contribution importante à la production agricole européenne, mais qui doivent trouver leur bonne place au sein de la Pac, pour que cette dernière ne perde pas de sa crédibilité.

Le projet du rapporteur sur l’avenir de la Pac, Albert Dess, a jeté le trouble au sein de la commission de l’agriculture du Parlement européen. Ne dessert-il pas également votre projet, en préconisant un système de « verdissement » très éloigné de celui que vous envisagez ?
Je vois que le « verdissement » suscite beaucoup de passions, mais ce n’est pas le seul élément au cœur de cette reforme. Je n’ai pas l’impression que le projet de rapport Dess dans son ensemble est très éloigné de ce que la Commission a proposé dans sa communication de novembre dernier. Il diffère sur certains points, mais encore faut-il voir quelle va être la forme finale de ce rapport, adoptée par une majorité au Parlement. Il me semble que le chemin à parcourir est encore long jusqu’à sa forme finale, compte tenu du nombre d’amendements qui sont en discussion.

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