L’agroforesterie reste au stade « expérimental » dans le vignoble bordelais, où la plupart des projets sont récents. Maints pionniers se lancent peu à peu, en s’intéressant d’abord au sol, et en s’inspirant de leurs confrères. Mais la généralisation de la pratique, préviennent les producteurs, supposera d’éclaircir la réglementation en matière de calcul des droits à produire, pour que l’arbre n’entraîne pas de réduction des volumes autorisés.
Pour l’heure, dans le vignoble bordelais, « l’agroforesterie en est au stade expérimental », résume Bernard Farges, vice-président du Comité interprofessionnel des vins de Bordeaux (CIVB), et président du comité national des interprofessions (Cniv). Car après ces décennies de suppressions des haies ou des fruitiers au milieu de parcelles, le retour en arrière paraît encore difficile pour la plupart des viticulteurs. « Je fais moi-même partie de ces générations de viticulteurs qui ont arraché les arbres dans les vignes », reconnaît Bernard Farge.
Dans un dossier de presse récemment publié, le service presse du CIVB énumère une quinzaine de châteaux du Bordelais qui ont planté des arbres entre leurs ceps. Si les précurseurs, dont le plus célèbre, Émile Grelier, ont sauté le pas depuis plus de quinze ans, la plupart des projets ont quelques années à peine, et se concentrent dans les appellations les plus prestigieuses. « Certains modèles d’exploitation ont plus de mal à supporter des pertes de production », souligne Bernard Farge.
Les principaux atouts, peu à peu, commencent cependant à être compris. Régulation du cycle de l’eau, abaissement de la température, retour de la biodiversité, valorisation des fruits ou du bois, mais également image de marque pour le château : « C’est un élément de plus à valoriser vis-à-vis de clients potentiels », souligne Bernard Farge. « Le public y est sensible, cela permet d’aborder concrètement notre lien avec l’écosystème », abonde Jean-Baptiste Cordonnier, propriétaire des 36 hectares du château Anthonic (Moulis). Pour l’heure, seuls quelques pionniers comme lui se jettent dans l’aventure, vue comme point d’orgue d’une transition plus longue. Mais la généralisation de ce modèle, préviennent tous les acteurs interrogés, passera par une clarification du statut de l’arbre par rapport aux droits de productions.
Les arbres, suite d’une longue transition
Ingénieur agronome et forestier, Jean-Baptiste Cordonnier estime avoir « exploré toutes les impasses jusqu’au mur du fond » avant de se mettre à l’agroforesterie. Reprenant le château de son père au début des années 1990, il poursuit quelques années sans s’interroger les épandages d’engrais minéraux, et de pesticides. Mais le taux de matière organique dans les sols, 2 % à peine, le conduit à s’interroger. « Je faisais tout le contraire de ce que j’avais appris en tant que forestier. » Pour remettre du carbone dans les sols, il décide alors de commencer à broyer les sarments. Viendront ensuite l’enherbement naturel entre les rangs, puis l’arrêt des désherbants et celui des molécules classées CMR au début des années 2000.
Les premiers arbres arrivent en 2010, d’abord sous forme de haies autour des parcelles. Le gel de 2017, qui force Jean-Baptiste Cordonnier à arracher et replanter plusieurs hectares, est alors une occasion de développer son propre système agroforestier. Erables, ormes, frênes, alisiers : « Nous supprimons deux rangs de vigne tous les vingt rangs pour implanter une haie, avec un arbre tous les six à huit mètres. » Avec ces arbres entre les rangs et les haies autour des parcelles, « chaque cep est à 15 mètres maximum d’un arbre », poursuit l’exploitant. Actuellement, un tiers de la propriété a déjà été plantée sur ce modèle. Et lorsque viendra le temps de replanter à nouveau la vigne, la vente du bois des plantés entre les rangs pourra alors éventuellement financer les travaux.
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Victor Moreaud, ancien architecte paysagiste reconverti, reconnait lui aussi qu’il a dû « faire un chemin » avant d’accepter de planter des arbres entre les rangs de vignes des 25 ha du château Cormeil-Figeac (Saint-Emilion). Après avoir repris l’exploitation de leur père en 2012, lui et sa sœur ont d’abord expérimenté les couverts, aujourd’hui généralisés entre les rangs avec une douzaine d’espèces de légumineuses et graminées. Avec la suppression progressive des engrais et des pesticides, la ferme a ensuite été convertie à l’agriculture biologique en 2018. Les 2000 arbres fruitiers plantés depuis 2020 sur l’exploitation certifiée biologique ont donc représenté là aussi le « prolongement » d’un processus plus long, retrace Victor Moreaud.
Défendre les arbres comme infrastructure de production
« J’ai longtemps pensé que je n’étais pas prêt, que les arbres allaient gêner la mécanisation, que mes vignes allaient attraper le pourridié. » Comme beaucoup d’autres dans le Bordelais, Victor Moreaud a fait taire ses craintes en prenant conseil auprès de Benoît Vinet, au domaine Émile Grelier, avant d’affiner son projet avec une association, l’Afac-Agroforesterie. La plupart des pommiers, pruniers, poiriers et cerisiers ont ensuite été plantés en 2021 et 2022 sur une surface totale de 7,5 ha, à raison d’une cinquantaine d’arbres par hectare. Dans les prochaines années, Victor et sa sœur prévoient de poursuivre les plantations afin d’atteindre 5 000 ou 6 000 arbres plantés, pour un projet agroforestier occupant 12,5 ha au total.
À raison d’environ cinquante arbres par hectare, l’achat et les coûts de plantation des arbres ne semblent pas un réel frein au développement de l’agroforesterie en viticulture. L’augmentation des charges ne survient qu’au bout de quelques années, lorsque les arbres deviennent plus grands et doivent être entretenus. Le principal problème, à ce moment-là, est alors celui de la mécanisation. Victor Moreaud le sait déjà : « Les rangs sous les arbres devront être récoltés à la main. » Cette contrainte pourrait cependant se transformer en atout commercial, alors qu’il réfléchit, tout comme Jean-Baptiste Cordonnier, à proposer des cuvées issues de l’agroforesterie.
L’enjeu central, dans ces appellations prestigieuses, est celui des droits à produire sous appellation. Chaque exploitant se voit en principe attribuer un certain volume de vin par rapport à sa surface. Les chemins permettant de circuler autour de la parcelle, par exemple, ne sont pas retirés, étant considérés comme des infrastructures nécessaires à la production. Mais le statut des arbres plantés dans les parcelles n’est pas encore clair vis-à-vis de l’administration. « Retirer les surfaces que j’ai plantées avec des arbres sur la propriété pourrait mettre mon exploitation en danger », alerte Jean-Baptiste Cordonnier. « Si le sujet n’est pas éclairci, les haies et les arbres ne se planteront pas », prévient Bernard Farges.