Les hommes et femmes politiques devaient une fois encore venir nombreux au Salon de l’agriculture édition 2008, du 23 février au 2 mars. Un rendez-vous politique obligé, non seulement à quelques jours des élections municipales, mais aussi en raison du renouveau de la question agricole, tant en France qu’à travers le monde. Le président de la République, en particulier, a tenu à soigner son inauguration, en affichant la rupture à l’égard de son prédecesseur, tout en marquant les esprits par un discours prononcé sur le grand ring. Cependant, pour les agriculteurs eux-mêmes, le millésime 2008 du salon sera aussi celui où la profession se trouve confrontée à des enjeux décisifs pour le long terme : réforme de la Pac, accord possible à l’OMC, conséquences du Grenelle de l’environnement, le tout dans un contexte de crises sectorielles (porc, fièvre catarrhale) de prix de vente élevés pour les uns mais de charges croissantes pour les autres.
En apparence, la fête. Le grand public qui se rendra au Salon de l’agriculture 2008, tout au long de la semaine du 23 fevrier au 2 mars, devrait s’attendre à trouver des agriculteurs gonflés à bloc par des prix records des matières premières. Il y verra un hall de l’élevage transformé, avec un espace « terre d’élevage »pour la deuxième année consécutive ainsi qu’une « Odyssée végétale » entièrement reconçue. Il y verra plus de 1 000 exposants, 3 000 animaux sur une surface de près de 140 000 m 2. Et pourtant : derrière cette vitrine et cette conjoncture, bien des enjeux, bien des inquiétudes et même des difficultés réelles feront l’objet de toutes les discussions entre professionnels. Bien des attentes, aussi, notamment à l’égard de Nicolas Sarkozy qui devait y faire sa première prestation, le 23 février en tant que président de la République. L’importance de l’agriculture pour nourir la planète mais aussi les enjeux environnementaux, l’ambition agricole européenne mais aussi les distorsions de concurrence… tels devaient être les points forts de sa déclaration, préparée dans le plus grand secret de son cabinet, écoutée attentivement par des professionnels invités sur le grand ring du Hall 1 consacré à l’élevage. Des professionnels ayant des soucis bien concrets en tête : la préparation du bilan de santé de la Pac, les suites du Grenelle de l’environnement pour l’agriculture, l’impact d’un accord possible à l’OMC, le sort réservé par la France aux biotechnologies, la crise du porc, les conséquences de la fièvre catarrhale ovine, etc. Revue de détail :
Réformer la Pac dès 2009
Nicolas Sarkozy, par son annonce en septembre 2007 à Rennes, de sa volonté de « refonder la Pac » en anticipant 2013, a bousculé le calendrier au nom de la rupture. Défendant une nouvelle diplomatie européenne, le ministre de l’Agriculture s’est employé depuis la rentrée à définir une position française dans le cadre du bilan de santé de la Pac. Il a installé les assises de l’Agriculture dans le cadre du CSO (Conseil supérieur d’orientation). Fin novembre la commission européenne a publié sa communication en proposant trois questions sur l’évolution du régime de paiement unique, sur la pertinence d’instuments de soutien de marché et sur la prise en compte de nouveaux défis. Afin que les acteurs de terrain puissent participer aux débats, ie ministre a provoqué des sessions extraordinaires des chambres d’agriculture. Au CSO du 20 février, les premiers éléments issus de ces discussions « décentralisées » ont été présentés. La priorité de Michel Barnier, à savoir l’introduction de dispositifs assurantiels de gestion des risques, semble acceptée sans grand enthousiasme. La difficulté réside dans le financement de ce système par le premier pilier « grâce à un prélèvement sur toutes les aides couplées et découplées » notamment par l’article 69 réécrit. Il y a, par contre, quasi unanimité pour le découplage total des aides de productions végétales. Même pour les productions animales, le découplage totale semble envisageable à la condition de renforcer les aides spécifiques à l’élevage. Et, la volonté du président d’anticiper 2013 est plébiscitée. Chacun s’accorde à dire qu’il ne faut pas s’arrêter au seul bilan de santé de la Pac mais prendre le virage pour après 2013.
Grenelle de l’environnement : beaucoup de flou
Depuis bientôt un an, le Grenelle de l’environnement hante le monde agricole. Première confrontation avec les ONG en mai dernier, intense réflexion commune de juillet à octobre au sein des groupes de travail, et depuis fin 2007, élaboration de mesures concrètes dans le cadre des comités opérationnels. Le contact avec les organisations environnementalistes continue de déconcerter les représentants du monde agricole, d’autant plus que l’oreille du gouvernement ne leur semble plus très favorable. Inutile de revenir sur la bise de José Bové à Nathalie Kosciusko-Morizet, qui a déclenché un tollé de protestation et d’incompréhension chez les professionnels de l’agriculture en janvier. Aujourd’hui, une partie des 33 comités opérationnels qui portent les enjeux du Grenelle semblent patiner. Mis à part des sujets non conflictuels comme l’autonomie énergétique des exploitations, rares sont les mesures arrêtées pour l’instant, faute de temps pour se comprendre et trouver des consensus. Certains projets inquiètent le monde agricole, comme la gestion des périmètres de captage à l’aide de l’agriculture biologique ou la réduction de 50 % des produits phytosanitaires. Le ministre du Développement durable Jean-Louis Borloo attend des conclusions pour le 15 mars et une loi de programmation doit sortir au printemps. Des choix politiques devront être faits. Difficile de dire ce qui va l’emporter. Une impression de flou règne sur ce dossier, qui peut s’avérer pourtant déterminant.
La négociabilité sans contrepartie et sans exception
Autre dossier majeur pour la profession agricole, celui de la négociabilité des tarifs. Par ce terme, il faut entendre la possibilité pour les grandes et moyennes surfaces de négocier les tarifs des fournisseurs. Coop de France, qui suit de près ce dossier, met l’accent sur l’absence de contrepartie dans ce projet prôné par les rapports Hagelsteen et Attali, alors que la loi Chatel offre de nombreuses possibilités de négociations en dehors du seul aspect du tarif : conditions particulières de vente « vraie » coopération commerciale, remises quantitatives. La FNSEA dénonce l’absence d’exception pour le monde agricole dans le cadre de la mise en place de ce dispositif qui, une fois déployé, mettrait en branle « la loi du plus fort ». Or, l’exception agricole faisait partie des promesses de Nicolas Sarkozy, au dernier Space de Rennes.
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L’Ania (Association nationale des industries alimentaires) craint un retour en arrière, alors que les lois Galland, puis Dutreil, avaient engagé un long processus de réforme, atténuant l’inégalité des rapports de force entre fournisseurs et distributeurs.
Bertrand de Kermel, directeur de la Fédération des coopératives laitières et chargé du dossier « industrie-commerce » pour Coop de France, estime que les politiques devraient prendre en compte un aspect peu connu du rapport Hagelsteen, et pourtant fondamental : ce rapport pointe l’insuffisance de la concurrence entre distributeurs dans les zones de chalandise comme étant une des principales causes qui empêchent les consommateurs de bénéficier d’une réelle baisse des prix. « On ne s’étonnera pas de ce constat, puisque les enseignes sont une demi-douzaine, face à 10 000 entreprises agroalimentaires et à un demi-million d’agriculteurs », souligne Bertrand de Kermel.
OGM : le projet de loi dans toutes les têtes
S’il ne s’affiche nul part en lettres capitales – aucun colloque ne lui est consacré –, le dossier OGM sera dans tous les esprits lors de cette édition du Salon de l’agriculture. Le projet de loi piloté par Jean-Louis Borloo est en effet au milieu du gué. En partie remodelé sous la houlette du rapporteur Jean Bizet lors de son examen en première lecture au Sénat, le texte arrive devant les députés à compter du 1 er avril dans une ambiance loin d’être apaisée par le dépôt de la clause de sauvegarde sur le maïs transgénique MON 810. Les opposants aux OGM ont fermement l’intention de faire pression pour amender un texte qui, à leurs yeux, avalise la contamination de l’agriculture conventionnelle ou biologique par les cultures transgéniques. De leur côté, les défenseurs des OGM ne restent pas inactifs. Les producteurs de maïs (AGPM) ont déposé le 20 février deux recours au Conseil d’Etat contre l’arrêté qui interdit la culture du maïs MON 810 en France. Ils s’alarment également, avec une partie de la profession agricole, des rétorsions commerciales que les Etats-Unis pourraient prendre à l’encontre de l’Union européenne dans le différend sur les OGM. La sanction pourrait être lourde : entre plusieurs centaines de millions d’euros et 1 milliard d’euros, selon les chiffres qu’avancent certains professionnels.
L’élevage français partagé entre la crise du porc et la fièvre catarrhale
Si l’année 2007 a bien profité aux céréaliers, elle ne laissera pas un bon souvenir aux éleveurs français. Et l’année 2008 ne semble pas mieux partie pour ces derniers… Deux problèmes majeurs de l’élevage occuperont les esprits lors de ce salon : d’un côté la fièvre catarrhale ovine (FCO) et de l’autre la crise du porc. Aujourd’hui, plus de 17 000 foyers de FCO sont répertoriés en France. Michel Barnier a annoncé que, dès cette semaine, un vaccin pourrait être disponible en quantité limitée pour les départements les plus anciennement touchés. Mais le gros point noir reste l’exportation vers l’Italie. Le pays a indiqué qu’il fermerait ses frontières à nos broutards français au 3 mars s’ils n’étaient pas tous vaccinés. Or le vaccin ne pourra pas être disponible en quantité suffisante et les temps d’incubation ne pourront être respectés à cette date. La France pourrait donc se retrouver avec de nombreux bovins sur les bras sans savoir quoi en faire. Deuxième dossier difficile pour l’élevage français : la crise du porc. Les éleveurs français sont dans l’incapacité de répercuter sur l’aval la forte augmentation des coûts de production qu’ils subissent depuis un an. L’amélioration des cours attendue pour le printemps pourrait arranger légèrement les choses mais pas de manière pérenne. Les représentants des éleveurs craignent de lourds dégâts dans la production française avec de nombreuses cessations d’activités. C’est d’ailleurs au salon de l’agriculture que la filière porcine devait expliquer ses difficultés, la vieille même de l’ouverture des portes au grand public. Au-delà d’une nouvelle crise économique pour ce secteur qui n’en est pas épargné, cette situation a une valeur test, structurelle : selon qu’elle dure ou non, elle montrera si l’élevage fortement consommateur d’aliments industriels est capable de résister à des prix des matières premières durablement élevés.