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Ania Du souci avec le consommateur et surtout avec ceux qui prennent sa défense

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Un an après son accession à la présidence de l’Association nationale des industries alimentaires (ANIA), Jean-René Buisson est entré au bureau exécutif du MEDEF. Il est trop tôt pour savoir si c’est là un vrai virage qui fera beaucoup pour l’image de l’agroalimentaire et infléchira le mode de fonctionnement de l’ANIA. C’est de toute façon en tant que porte-parole des industriels de l’alimentation qu’il nous livre ici l’état de santé et d’humeur de ses adhérents à un moment particulièrement ardu pour les entreprises qui se sentent montrées du doigt dans des campagnes gouvernementales voulues par le ministère de la Santé. Et à la veille de la reprise de négociations commerciales un peu inédites avec la grande distribution étant donné l’impact attendu de la réforme effective de la Loi Galland.

En direct avec … Jean-René Buisson,président de l’Ania

– Après la disparition d’un secrétariat d’Etat qui était chargé entre autres des industries agroalimentaires, voici que le Premier ministre a annoncé au salon de l’Elevage (Space) la création prochaine d’une «mission de suivi des IAA» dont sont chargés ensemble le ministre de l’Agriculture et celui de l’Industrie. Qu’en pensez-vous ?

Jean-René Buisson : J’ai découvert cette annonce, qui a été faite -paradoxalement- devant un parterre plutôt agricole, mais avant de me prononcer, je me félicite qu’il y ait dans l’actuel cabinet de Dominique Bussereau un conseiller spécialement chargé de donner un prolongement aux relations qui avaient été nouées entre Nicolas Forissier et notre profession. Ce ministère me semble finalement un peu plus mobilisé sur nos problématiques et plus conscient de l’importance des IAA dans l’ensemble de ses activités. Par ailleurs, François Loos a vu inscrit dans son décret d’attribution de ministre de l’Industrie une certaine compétence partagée sur l’agroalimentaire, et je ne peux que m’en réjouir car cela correspondait à une de nos demandes. Il n’était pas normal après tout que la première industrie française soit complètement déconnectée du ministère de l’Industrie car il y a quantité de sujets et de dossiers de sa compétence qui nous concernent (taxe professionnelle, etc…).

La question est de savoir si les IAA ne mériteraient pas d’avoir un ministère spécifique, pas forcément un ministère affecté à ce seul secteur, mais au moins qui se sente vraiment partie prenante dans son développement. Aujourd’hui le ministre de l’Agriculture s’est clairement prononcé pour exercer cette responsabilité, Dominique Bussereau nous l’a dit solennellement en nous recevant il y a quelques mois. Nous sentons que les choses se débloquent donc un peu : on voit ainsi la DGAL se renforcer dans un domaine qui nous est cher avec une équipe chargée des questions de nutrition et de santé.

Mais il reste à savoir si cela se traduira par un vrai rééquilibrage des activités et des contacts du ministère de l’Agriculture entre les problèmes des agriculteurs et les nôtres. Je n’ai rien bien sûr contre les agriculteurs dont nous transformons 70% des productions, mais ils ont leur propre problématique qui n’est pas exactement la nôtre et d’ailleurs ils savent bien le dire eux-mêmes.

En la matière, il ne faut pas être dogmatique : j’aime mieux que deux ministres nous soutiennent en réunion interministérielle plutôt que pas de ministre du tout.

– Le PNDIAA promettait quelques millions d’euros pour les entreprises du secteur… Tout cela n’est-il pas tombé aux oubliettes ?

J.-R. B. : J’avais dit que le PNDIAA ne pouvait être une bonne initiative qu’à la condition que l’argent et les mesures annoncés soient effectivement au rendez-vous. Je n’ai rien à changer aux propos que j’ai tenus lorsqu’a été annoncé le contenu de ce programme. On saura très bientôt si le prochain budget permettra de débloquer les sommes en question. Je reste prudent aussi pour la mise en route de certaines actions car les dossiers des industriels ne sont pas forcément prêts… De même, on nous avait soumis certaines bonnes idées pour promouvoir les métiers de l’agroalimentaire, mais ce que le ministère a d’abord prévu comme type de campagne en direction des jeunes n’était pas forcément le plus adapté, et nous n’étions pas prêts à suivre à ce moment-là. Sur la recherche, et sur nombre d’autres thèmes identifiés comme prioritaires dans le PNDIAA, il est certain que nous sommes demandeurs d’actions communes. Ainsi le «kit export» rejoint un dispositif auquel nous réfléchissions et aujourd’hui nous cherchons donc avec le ministère comment rapprocher nos efforts.

– Quelle attention portez-vous à l’évolution de la PAC et au dossier de l’OMC ?

J.-R. B. : Tout d’abord, nous sommes favorables à la politique agricole commune, et je le dis en étant conscient qu’il n’est pas si fréquent d’entendre soutenir cette position. L’ANIA considère en effet que les réformes actuelles et la complète refonte de la PAC qui est dans l’air auraient pour nos industries plus d’inconvénients que d’avantages. En effet, cette politique, en assurant le maintien d’un tissu d’agriculteurs partout sur le territoire, conforte l’existence d’un vrai tissu industriel agroalimentaire, sans lequel on verrait des usines se déplacer hors de certaines régions, ou seulement près des ports voire même hors de France. La production agricole à proximité de nos industries permet un certain suivi de la qualité et une traçabilité plus faciles qu’avec des produits importés. La PAC, enfin, a été jusqu’ici relativement favorable à la France, sa remise en cause aurait donc des effets économiques tout à fait négatifs.

– Mais cette refonte est déjà très engagée, on le voit dans la filière lait puisqu’on a remplacé l’aide aux produits que valorisent les transformateurs par une aide directe aux éleveurs. Cette évolution imposée, dit-on, par l’OMC peut-elle être viable ?

J.-R. B. : Sur les problèmes propres au secteur laitier, je ne me prononcerai pas tant les choses sont compliquées : il faudrait tout mettre sur la table, y compris le prix des vaches de réforme (c’est toute la question du secteur de la viande), l’aide perçue par les producteurs de lait, etc. Mais je n’ai pas à donner mon avis sur le pouvoir d’achat des éleveurs !

Sur les débats de l’OMC, soyons très prudents, car les seules modifications induites par les précédentes négociations ont surtout affecté l’agriculture et l’agroalimentaire alors que toutes les autres secteurs n’ont donné encore aucun gage. Aussi demandons-nous aux pouvoirs publics d’être extrêmement vigilants : jusqu’ici, «on a donné pour voir», comme au poker, … Il ne faudrait pas être les seuls à faire des concessions car c’est bien comme cela qu’on perd du terrain à l’exportation.

Nous souhaitons aussi être épaulés sur ce dossier par la CIAA, à Bruxelles, dont les priorités ne devraient pas totalement différer des nôtres sur ce plan.

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– Sur le marché intérieur, où en est le pouvoir d’achat et la relance de la consommation dont on a tant parlé pour justifier la réforme de la Loi Galland ?

J.-R. B. : Je n’ai pas d’avis sur le pouvoir d’achat des Français mais – ce qui est un peu différent – sur la consommation. Ce que je constate, c’est que depuis quasiment un an, la consommation alimentaire est en baisse en partie à cause de l’idée que se font les Français de l’évolution de leur pouvoir d’achat. Mais la réalité est plus complexe, ils font des arbitrages au profit des voyages, des produits high tech, et maintenant de l’essence ou du chauffage. Donc, malgré une politique extrêmement volontariste et agressive de baisse des prix, tant de la part des industriels que des distributeurs, nous souffrons tous d’un manque de consommation. Pour notre part, nous avons baissé les prix de 3 à 4% - sans réglementation des prix - du seul fait des accords Sarkozy, cela est démontré par tous les panels. Et ce, malgré certaines hausses sur les emballages puis surtout sur le fuel. Or, ce qu’on en attendait c’était une relance de la croissance qui ne s’est pas produite, car notre effort tombait à un mauvais moment. Aussi les résultats des entreprises, du moins celles qui ne vendent qu’en France, sont extrêmement négatifs.

Dans le même temps l’environnement législatif et réglementaire ne nous favorise pas, en particulier maintenant avec la loi de santé publique qui va entraîner une imposition supplémentaire à travers la taxe sur la publicité. Quand en plus le consommateur est matraqué par une campagne à l’encontre de nos produits que l’on présente comme trop gras et sucrés, le résultat ne peut être que négatif. Au lieu de travailler, comme nous l’avions toujours demandé, en partenariat avec les pouvoirs publics pour faire de l’éducation nutritionnelle du consommateur, on nous applique une politique d’interdiction et de taxation, de dissuasion et de dénigrement des produits. Et je le déplore tout en ayant obtenu que, au niveau de la réalisation de ces campagnes, une certaine modération dans le ton l’emporte quand même. Car sur le fond cela reste malsain, on ne parle que des produits industriels, jamais des produits artisanaux comme les pâtisseries que l’on achète au coin de la rue… Cela revient à crier, une fois de plus, « haro » sur les industriels ; ceci est préoccupant et ne fait qu’en rajouter au pessimisme ambiant…

– Pour en revenir à la réforme de la loi Galland, le but recherché était de rendre les marques plus accessibles au consommateur et donc de relancer la machine… Qu’en sera-t-il vraiment, ne peut-on craindre une réduction trop brutale des écarts de prix entre marques et MDD qui déstabiliserait tout le monde ?

J.-R. B. : Les marques, face à la vogue de «l’achat malin», ne s’en sortent pas bien, pour l’instant. Or, ce sont elles qui créent de la valeur par l’innovation, la recherche, …, toutes choses qui doivent se payer. Et ce sont elles, on vient d’en parler, qui vont voir leurs efforts de publicité prochainement taxés !

– Cela étant, tout le monde anticipe dès maintenant la réforme de la loi Galland, et sans attendre le 1er janvier ne devrait-on pas voir apparaître de vrais avantages pour le consommateur ?

J.-R. B. : La réforme Jacob-Dutreil s’applique en effet dans la mesure où une certaine tolérance est admise jusqu’au 1er janvier sur le seuil de revente à perte, mais, j’y insiste, ce n’est pas du tout une loi destinée à faire baisser les prix, c’est une réforme voulue pour clarifier les rapports industrie-commerce et créer des relations un peu moins perverses grâce à une mise à jour des règles du jeu. Il se trouve que, en plus, les pouvoirs publics voudraient que les prix baissent dans les prochains mois et qu’ils avancent le chiffre de 5%. Mais, quoi qu’en dise Renaud Dutreil, les prix ont déjà baissé. D’accord, les industriels qui voudraient baisser leurs prix le peuvent désormais dans le cadre de leurs négociations, et c’est bien un apport de la nouvelle loi. Mais ce n’est pas forcément la clé d’une forte reprise. On l’a bien vu, les baisses enclenchées depuis octobre 2004 n’ont pas permis de relance…

Je dirais seulement que le contexte actuel ne me paraît pas très favorable à une baisse des prix très forte…

Et qu’il ne sert à rien, comme le fait le ministre du Commerce et …des PME d’opposer les PME qui joueraient le jeu de la baisse à travers les MDD qu’elles fabriquent et les grandes marques qui n’en feraient pas autant !

– Taxer les publicités renchérira-t-il vraiment les produits, alors que, dans le cadre de la Loi de santé publique, l’industriel préférera peut-être mettre un bandeau comportant un message nutritionnel plutôt que s’acquitter de la taxe ?

J.-R. B. : C’est tout le problème des modalités d’application du texte de loi sur les messages nutritionnels à insérer dans la publicité sont encore en discussion La loi de santé publique du 9 août 2004 impose aux annonceurs, à compter du 1e janvier 2006, d’intégrer dans les publicités alimentaires une «information à caractère sanitaire» ou bien de payer une taxe de 1,5% des achats d’espaces. Cette taxe financerait des campagnes d’éducation et d’information nutritionnelle réalisées par l’INPES (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé). Le décret d’application a été promis pour la fin de l’année par l’actuel ministre de la Santé.. Le dossier devrait être bouclé rapidement, nous dit-on. Quoi qu’il en soit, nous nous réjouissons d’avoir échappé à la première version du projet qui nous paraissait insupportable car on obligeait pratiquement l’annonceur industriel à opter pour la taxe plutôt que pour des messages dont le contenu et la taille par rapport à la publicité étaient démesurés. Si cela s’est amélioré depuis c’est grâce à de fermes discussions que nous avons eues avec le ministère.

– Le successeur de Philippe Douste-Blazy vous a-t-il promis mieux et sur quoi, plus généralement, sur quoi voulez-vous qu’il fasse bouger les choses ?

J.-R. B. : Monsieur Xavier Bertrand, en nous recevant, s’est inscrit tout à fait dans la ligne de son prédécesseur : il estime qu’il doit mettre en œuvre la nouvelle loi. Il s’approprie complètement le rôle de gardien de la santé du consommateur. Nous l’admettons sans mal, à ceci près que nous voulons être associés comme de vrais partenaires à la définition de ces actions, et le plus en amont possible. Il ne nous convient pas du tout d’être dans cette situation de taxation, de soupçon et de prohibition avec seulement le droit de rester passif. Les pouvoirs publics ne doivent pas nous juger comme un lobby d’industriels qui auraient une volonté d’ingérence dans les missions de service public. Nous devons les convaincre que nous sommes des partenaires de confiance. C’est ce que nous nous employons à dire à nos nouveaux interlocuteurs, notamment à la nouvelle directrice de l’AFSSA : celle-ci, d’ailleurs, s’est montrée réceptive à notre demande d’une plus grande transparence du fonctionnement de l’agence, d’une meilleure utilisation de l’expertise professionnelle dans les travaux préparatoires des groupes, et d’un droit de saisine élargi aux organisations professionnelles. Dans ces différents domaines nous avons fait nos propositions et nous attendons maintenant des réponses plus précises.