Eau : le méga-coût des métabolites
Les métabolites de pesticides et notamment le R471811 du fongicide chlorothalonil cristallisent les inquiétudes des services publics d’eau potable ces derniers mois. Entre fermetures de forages et dérogations temporaires aux limites de qualité, obtenir une eau conforme en bout de robinet est plus ardu que jamais. La molécule pourrait accélérer un tournant en cours dans la gestion des pesticides dans l’eau. Pour les gestionnaires de réseau interrogés par Agra, l’approche par la dilution ou la fermeture de forages atteint ses limites, et de nombreuses collectivités envisagent d’investir dans le traitement. Equiper l’ensemble des collectivités de charbons actifs coûterait 4 à 6 milliards d’euros avec d’importants coûts de gestion, 12 milliards d’euros pour la technique d’osmose inverse, qui laisserait les plus petites communes sur le bord du chemin. Face à cela, les élus poussent pour une solution préventive, protéger les aires d’alimentation de captages.
Dernière victime en date de la pollution au métabolite de chlorothalonil R471811, l’agglomération de La Rochelle en Charente-Maritime vient d’annoncer la fermeture temporaire de quinze forages de la plaine d’Aunis. Les concentrations du dérivé de fongicide mesurées durant l’été dépassent largement la limite de qualité de 0,1 microgramme par litre (0,1 µg/L) avec des taux entre 1,4 et 2,9 µg/L, juste au-dessous de la valeur sanitaire de 3 µg/L au-delà de laquelle l’eau est impropre à la consommation. « On craint que ces taux remontent pendant l’hiver à cause du lessivage des sols, donc on a fermé les captages de manière préventive pour observer comment la molécule évolue car ça n’a jamais été fait auparavant », explique le vice-président de l’agglomération, Guillaume Krabal.
Guère de chances que la série s’arrête là. Environ deux tiers des masses d’eau en France sont contaminés par ce métabolite dont un tiers dépasse la limite de qualité, selon un rapport d’évaluation de l’Anses publié en avril. Pour l’instant, toutes les agences régionales de santé (ARS) n’ont pas intégré ce métabolite au contrôle sanitaire. Beaucoup de communes sont dans l’expectative.
Si les autorités venaient à confirmer l’obligation de traitement de ce métabolite, les gestionnaires de l’eau auraient à accélérer le tournant qu’elles sont déjà en train de prendre depuis plusieurs années : la fin d’une gestion des pesticides par la fermeture des forages ou la dilution, et la transition vers un système de traitement, ou de prévention.
Jusqu’à présent pour faire baisser les teneurs en pesticides et métabolites, il suffisait de diluer l’eau contaminée avec celle d’autres captages jusqu’à redescendre sous la limite de qualité. Mais, aujourd’hui, trouver de l’eau suffisamment propre pour diluer est devenu difficile. « On s’aperçoit que les pollutions sont tellement importantes qu’on ne peut plus faire ça, on est au maximum de la résilience », affirme Mickaël Derangeon, vice-président du syndicat d’alimentation en eau potable Atlantic’eau, en Loire-Atlantique. La contamination est particulièrement généralisée « dans les deux tiers nord-ouest de la France, de la Nouvelle-Aquitaine jusqu’au Grand-Est », renchérit Régis Taisne, chef du département Cycle de l’eau à la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR).
Le cas le plus emblématique est celui de la Vienne, où la détection du métabolite fait partie du contrôle sanitaire depuis juin 2023. Dans ce département, les 2/3 des captages présentent des limites de qualité entre 0.1 et 3 µg/L, selon le syndicat Eaux de Vienne qui recouvre l’essentiel du territoire. Face à cela, le préfet a récemment accordé une dérogation à 65 unités de distribution de l’eau qui ont trois ans pour se mettre en conformité. Mais avec « deux nappes principales qui sont contaminées » et « une fragilité quantitative » pendant l’été à cause de la sécheresse, la tâche s’annonce ardue. « Je ne peux pas décider, par une interconnexion [des réseaux], de prendre de l’eau ici car il y en beaucoup et de l’amener là, parce qu’en réalité j’ai rarement trop d’eau sur un secteur », explique le directeur général Yves Kocher.
Sans possibilité de diluer, la seule solution curative est de traiter. Généralement pour nettoyer l’eau de ses micro-organismes pathogènes, on utilise le chlore ou l’ozonation. Mais « le chlore ne fait strictement rien sur les pesticides et les métabolites de pesticides » et « il faut être prudent avec l’ozone, un oxydant très puissant qui peut créer des métabolites », explique Régis Taisne.
Reste le traitement au charbon actif, solution la plus accessible bien que coûteuse. Le représentant de la FNCCR estime « à la louche » qu’il faudrait 4 à 6 milliards d’euros pour équiper toutes les collectivités. « La majorité des usines de production d’eau potable en France ne sont pas équipées de traitement par charbon actif, même si c’est de plus en plus le cas », précise Synteau, le syndicat des entreprises de traitement de l’eau.
Plusieurs collectivités se sont déjà lancées, pas toujours pour les mêmes molécules. Et les investissements se chiffrent en millions. A Nort-sur-Erdre près de Nantes, Atlantic’eau a investi plus de 6 M€ pour rénover l’usine qui produit 60 0 m3 d’eau potable par heure. Lancé à l’été 2022, le chantier visait avant tout à purifier l’eau du métabolite ESA métolachlore qui faisait régulièrement l’objet de dépassements. Non loin de là, proche de Redon, le syndicat investit près de 4 M€ pour réhabiliter et agrandir d’un puit l’usine de Massérac, qui aura une capacité de 160 m3/h, là encore à cause de l’ESA métolachlore.
À l’autre bout du pays, dans le Bas-Rhin, le Syndicat des eaux et de l’assainissement Alsace-Moselle (SDEA) envisage pour la première fois d’équiper quatre unités de production d’eau potable de charbon actif. Les usines ont obtenu, en juin 2022, une dérogation de trois ans pour se mettre en conformité sur les teneurs en métabolite de chloridazone desphényl. « Cela va coûter plusieurs millions d’euros par unité de traitement selon la capacité des stations. Une unité de 250 m3/h serait de l’ordre de 5 M€ », indique la responsable maîtrise d’ouvrage Valérie Savey.
À ces investissements il faut ajouter les coûts d’exploitation, notamment le surcoût de recharge en charbon actif. D’après les personnes interrogées pour cette enquête, le chlorothalonil R471811 est le métabolite le moins facile à absorber ce qui implique de régénérer ou renouveler les charbons plus fréquemment. « Cela peut-être deux, trois, quatre fois plus souvent », selon le type de charbon et les caractéristiques de l’eau (dureté, minéralisation, conductivité…), explique Régis Taisne. « Je dirais que si on change le charbon actif deux fois plus souvent, les coûts de fonctionnement vont augmenter de 50 % ».
Sur le terrain, chacun fait ses modélisations. Dans l’usine actuelle de Massérac, un nouveau « bain de charbon » coûte « entre 120 000 et 170 000 euros en fonction des cours », indique Mickaël Derangeon « Dans un contexte normal, pour une usine de cette taille, on devrait changer le charbon actif tous les deux ans. À cause de l’ESA métolachlore, on est obligé de le changer tous les 9 mois pour rester au-dessous de 0,1 µg/L. Depuis qu’on fait le suivi du R471811, il faut changer le charbon tous les six mois ».
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À Nort-sur-Erdre, Atlantic’eau a enregistré des pics de chlorothalonil R471811 jusqu’à 1,2 µg/L dans les eaux brutes cet été. « Selon nos premières projections, pour abattre de 0.1 µg/L, c’est 100 000 euros de plus de traitement par an », assure Mickaël Derangeon.
De son côté, Eaux de Vienne estime à « 2,5 millions d’euros par an » le surcoût en charbon actif pour revenir en conformité sur une eau de forages qui atteint 3,5 µg/L de chlorothalonil R471811, à Saint-Genest d’Ambière. « Il faudrait qu’on change les charbons tous les 8 jours, à 50 000 euros le renouvellement, pour 2 500 habitants desservis », détaille Yves Kocher. Un scénario « faisable sur le papier » mais « totalement irréaliste » sur le plan technique et économique. « Pour des valeurs relativement faibles jusqu’à 0,5 ou 0,7 µg/L dans les eaux brutes, le charbon actif peut fonctionner même s’il faut le renouveler assez souvent. Mais si vous dépassez 1 µg/L, ça ne marche plus. Nous, on a des valeurs à 2, 3, 4 µg/L… ».
Autre problème pour les années à venir : le charbon actif ne suffira peut-être pas à traiter les nouveaux métabolites, non identifiés aujourd’hui, qui alourdiront la charge de l’eau en micropolluants. « Plus la connaissance va s’améliorer, plus on va détecter des polluants. Il y a urgence à préparer l’opinion publique au fait qu’on n’arrivera plus à atteindre les normes », prévient le vice-président d’Atlantic’eau.
Il existe deux autres moyens pour purifier l’eau des métabolites de pesticides. La nanofiltration combinée au charbon actif peut-être très efficace pour de légers dépassements de la limite de qualité. « Si vous avez déjà une installation avec de l’ultrafiltration ou de la nanofiltration, le passage sur charbon actif sera probablement plus efficace, ou nécessitera un peu moins de renouvellement de charbon actif », explique Régis Taisne.
Mais la solution par excellence pour une eau parfaitement propre, c’est l’osmose inverse basse pression. Une technologie utilisée « plutôt pour le dessalement ou dans l’industrie qui a besoin d’une eau quasiment pure », poursuit le directeur de la FNCRR. Selon lui, basculer toutes les collectivités en osmose inverse coûterait « environ 12 milliards d’euros ».
En Ile-de-France, le syndicat des eaux (Sedif) qui dessert 4 millions d’usagers investit 870 millions d’euros pour équiper, d’ici 2032, deux usines de traitement d’un « mix » d’osmose inverse et de nanofiltration, et moderniser l’usine de Méry-sur-Oise qui accueille déjà cette technologie. « On estime que l’augmentation du prix de l’eau sera autour de 30 à 40 centimes d’euros/m3 », précise Sylvie Thibert, ingénieure au Sedif. Mais cet investissement sans précédent n’a pas seulement pour objectif de revenir à la conformité sur les métabolites de pesticides. « Nous voulons diminuer fortement la présence de calcaire dans l’eau et, à terme, distribuer une eau sans chlore pour encourager au maximum l’eau du robinet comme eau de boisson pour nos usagers », explique-t-elle.
D’autres territoires se sont emparés de l’osmose inverse, qui semble réservée aux grosses intercommunalités. L’agglomération de Valenciennes a commencé à déployer cette technologie en 2019. Auxerre lui a récemment emboîté le pas en annonçant, le 6 septembre, la construction de deux usines pour fin 2026 avec un plan de 140 M€ d’investissements sur vingt ans. « Sur les très gros services urbains, il y a une taille technique qui permet de faire des économies d’échelle et d’être dans des gammes d’augmentation du prix de l’eau à la consommation de 20 à 30 %. Sur les villes moyennes on est plutôt sur un doublement du prix de l’eau. Et sur les tout petits services, honnêtement, il n’y a pas de solution », résume Régis Taisne.
Au-delà de ces dépenses d’investissements, l’osmose inverse et la nanofiltration présentent plusieurs contraintes : des coûts énergétiques importants et « 10 à 20 % » des volumes d’eau surchargés en polluants dont il faut se débarrasser. « On ne se sait pas quoi faire des concentrats de polluants, c’est des centaines de mètres cubes que vous devez remettre dans la nature tous les jours ! », s’émeut Mickaël Derangeon.
Face à ce constat, la FNCCR appelle à protéger l’eau à la source en interdisant les pesticides près des captages. « Il faut vraiment qu’on engage une trajectoire zéro pesticide de synthèse dans les aires d’alimentation des captages. Ça ne se fera pas du jour au lendemain mais il faut avoir une vraie trajectoire, avec peut-être des objectifs intermédiaires sur une dizaine d’années », affirme Régis Taisne.
Même revendication chez Atlantic’eau qui estime que « ce n’est pas utopique » d’atteindre le zéro pesticide sur les zones de captages « qui correspondent à 3,5 % de la surface agricole utile du département » de Loire-Atlantique.
Pour l’heure, les initiatives pour réduire l’utilisation de pesticides dans les aires de captages sont d’ordre volontaire. C’est le cas du programme Re’sources déployé avec les agriculteurs de Nouvelle-Aquitaine. « On a eu des effets très rapides à des endroits où les infiltrations sont préférentielles : sur certains captages on a vu des gains en deux ans », indique Yves Kocher. « Sur d’autres, en dix ans, on voit une légère tendance à la stagnation ou à la baisse. C’est parfois lié à des changements de pratiques qui ne sont pas suffisants, et c’est parfois lié au temps qu’il faut pour que ce soit efficace ». En lien avec ce dispositif, l’agglomération de La Rochelle a « sanctuarisé » 100 ha au moyen de baux ruraux environnementaux avec des agriculteurs en bio, polyculteurs et éleveurs. « Au regard des 22 000 ha d’aires d’alimentation de captage, on est sur une petite surface », reconnaît Guillaume Krabal.
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