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Livre Émergence, vulnérabilité et capacité de rebond de l'agriculture allemande

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Le Déméter 2015, livre de près de 400 pages sur des tendances de fond de l'agriculture et de l'alimentation dans le monde, consacre une série d'articles sur l'émergence de l'agriculture allemande dès le début des années 1990, en indiquant ses points de vulnérabilités. Et tout en évoquant ses ressorts pour faire face à ses nouveaux défis.

LA dernière édition du livre annuel Déméter, publiée par le club éponyme, fait entre autres sujets, la lumière sur un thème qui hante les milieux économiques et politiques français : les succès de l'économie allemande, même là où la France était le leader, comme l'agriculture. Cette 21e édition, présentée le 13 novembre par le club Déméter, contient 118 pages sur les « clés pour comprendre le dynamisme de l'agriculture allemande ». Cette analyse entend démonter sereinement les éléments de solidité de l'agriculture d'outre-Rhin, malgré le fait que, contrairement à l'agriculture française, elle ne plonge pas ses racines dans la culture.

L'exceptionnelle résilience de l'agriculture allemande

« Alors qu'en France “l'agri-culture” proclame son lien avec la culture (les traditions), ce lien n'est pas présent dans les esprits d'une population allemande par ailleurs fortement urbanisée », a indiqué Michel Ferret, maintenant expert indépendant, et sous-directeur du service des marchés et études de filières à FranceAgriMer jusqu'en janvier 2014. Les succès rapides de l'agriculture allemande sont dus à son « exceptionnelle résilience », a-t-il développé : malgré son nombre d'exploitants deux moins élevé qu'en France, à 300 000, contre environ 600 000 dans l'Hexagone, elle repose sur deux amortisseurs : la « conduite de la main gauche » d'une bonne partie des exploitations, leurs chefs étant par ailleurs salariés, par exemple de l'industrie automobile. Et les tarifs élevés de l'électricité, qui offrent un complément de revenu appréciable aux éleveurs et aux céréaliers, via la production de biogaz.

La céréaliculture, « apportée par l'Allemagne de l'Est dans la corbeille », a servi essentiellement au développement des productions animales, tandis que les blés de qualité sont exportés, principalement sur les marchés solvables et de proximité de l'UE.

Allemagne, Danemark, Pays-Bas : la reconstitution d'un bassin hanséatique 

L'élevage hors sol (de porcs et volailles) a émergé récemment, grâce aux investisseurs danois (la coopérative Danish Crown, la coopérative Arla Foods, spécialisée dans les ingrédients) et néerlandais (le groupe Vion), a indiqué Yves Trégaro, chef d'unité « productions animales » à FranceAgriMer. À la mi-août, le groupe Vion a ainsi annoncé l'agrandissement de deux usines de transformation en Bavière, l'une de viande de bœuf, l'autre de viande de porc. « Il est frappant de voir l'interdépendance de l'agriculture du Danemark, des autres pays scandinaves, des Pays-Bas et de l'Allemagne, qui sont en train de recréer un bassin hanséatique », a commenté Michel Ferret.

Ces investissements dans l'élevage se sont réalisés du fait du manque de place et du fait des contraintes environnementales au Danemark et aux Pays-Bas. Des contraintes moins fortes en Allemagne, « malgré cinq ans de mandat de ministre de l'Agriculture Vert, de 2000 à 2005 », a souligné Michel Ferret.

Au bout du compte, le commerce extérieur agroalimentaire de l'Allemagne qui était déficitaire de 10 milliards d'euros il y a dix ans, ne l'est plus qu'à hauteur de six milliards.

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Les salaires augmentent, mais la robotisation aussi

Pour autant, des points de vulnérabilité commencent à apparaître dans l'agriculture allemande : la forte hausse des prix du foncier, l'augmentation du niveau du Smic, la montée des mouvements en faveur du bien-être animal. Ces facteurs relativisent le mythe de l'invulnérabilité de l'économie allemande, a fait remarquer en substance Michel Ferret. Des activités de transformation animale se délocalisent en Roumanie par exemple. Certes, « depuis 2000 la production de volailles a augmenté de 50% en Allemagne, mais ce mouvement semble s'essouffler », note un des articles du livre à propos de l'Allemagne. L'opposition à la création de nouveaux élevages dits « industriels » s'amplifie, à la fois pour des raisons de bien-être animal, à l'instar des mouvements scandinaves, et de pollution et de crises sanitaires qui ont émaillé ces dernières années.

Néanmoins, avertit Michel Ferret, il faut éviter de se faire des illusions et de croire que l'agriculture allemande n'a pas le ressort pour résoudre ses propres difficultés : « Les salaires s'élèvent, mais les Allemands ont déjà mis en place la parade : la robotisation est en marche ».

Le Déméter 2015 contient par ailleurs un dossier sur l'Égypte « entre insécurités alimentaires et inconnues géopolitiques » et un dossier sur « agriculture et bio-ressources : produire des aliments, de l'énergie, des molécules ? ». Il se termine par un chapitre sur les statistiques agricoles, « les chiffres les plus récents ».

L'ouvrage est en vente au club Déméter au prix de 25 euros. Renseignements : www.clubdemeter.com ».

La défiance vis-à-vis des OGM pourrait s'étendre aux nanotechnologies

Le premier article du Déméter 2015 est une analyse des mouvements contestant les technologies émergentes. L'auteur, Eddy Fougier, politologue chercheur associé à l'Institut de relations internationale et stratégiques (Iris), détaille le discours et les méthodes des opposants à ces technologies, qu'ils dénoncent comme étant des « technosciences ». La défiance vis-à-vis des OGM pourrait s'étendre aux nanotechnologies, indique-t-il dans sa conclusion. Les nanotechnologies représenteraient pour eux un risque pour la santé humaine, principalement du fait des emballages alimentaires, les nanoparticules migrant ensuite dans les aliments. Les opposants mettent en avant le risque de bioaccumulation, dans la chaîne alimentaire, de nanoparticules dans les organismes vivants.

L'auteur rappelle la rupture profonde qui est apparue entre la société des années 1960 et celle des années 1990 : rupture du contrat entre d'un côté l'État, le monde agricole, les industriels, les scientifiques, et de l'autre la société. « L'argument d'autorité de la science ne joue plus. La désillusion prédomine face au progrès technique, ce qui n'empêche pas les tablettes et les smartphones de se répandre ».