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Emmanuel Macron promeut les protéines végétales africaines

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En déplacement dans l’Eure le 12 janvier au lendemain du One Planet Summit, le président de la République a indiqué son intention d’aller chercher des approvisionnements en protéines durables sur le continent africain, en complément d’un futur plan protéine européen.

C’était l’annonce la plus marquante du One Planet Summit du 11 janvier. Sous les encouragements de la France, près de 14,3 milliards d’euros ont été collectés pour la période 2021 à 2025 afin d’accélérer la création de la « grande muraille verte ».

Le projet, lancé en 2005, vise à développer une ceinture d’agroforesterie de 7 000 km de long sur 15 km de large d’un côté à l’autre de l’Afrique pour lutter contre l’avancée du désert sahélien. « En quinze ans, l’initiative de la grande muraille verte a connu des hauts et des bas, mais elle fait partie des réponses dans la région, et pour le continent africain », a estimé Emmanuel Macron, évoquant les défis du changement climatique et du terrorisme.

Le président a poursuivi en effleurant un sujet inédit. « L’Europe doit chercher à réduire sa dépendance vis-à-vis des protéines issues de la déforestation, tout en bâtissant des stratégies avec des protéines qui participent à l’agroécologie », a lancé le président, évoquant « un agenda positif euro-africain ».

Un travail déjà en cours

Ce n’est que le 12 janvier, lors de son déplacement dans l’Eure, que le président a finalement dévoilé les détails de cette ambition. « Je souhaite que nous puissions regarder toutes les protéines que nous pourrons produire sur le continent africain, afin de lui permettre de déployer plus vite son modèle agricole », a confié le président, répondant à une question d’Agra Presse.

Loin d’être une simple annonce, le sujet figurerait même déjà sur le programme de travail gouvernemental : « Nous regardons en ce moment comment faire avec le plan protéines pour aller chercher des protéines de reforestation », a assuré Emmanuel Macron.

Cette transition sera facilitée, espère-t-il, par la politique de soutien aux protéines végétales que le gouvernement a récemment dévoilé à l’échelle française. « Le plan protéine est avant tout un plan de souveraineté française mais il se décline au niveau communautaire. Et je tiens à ce que nous obtenions une grosse avancée sous la présidence française de l’Union européenne », a indiqué le président.

Des enjeux techniques et fonciers

Les pays visés sont aujourd'hui loin de pouvoir approvisionner l'Europe. Sur la campagne 2019-2020, l’ensemble des pays de l’Union européenne auraient importé 6,6 millions de tonnes de soja brésilien selon les chiffres d’Eurostat. Or, pour la récolte 2019, selon les données de la FAO, l’ensemble des pays de la future muraille verte n’auraient produit à eux tous que 190 000 tonnes de soja, concentrées en Éthiopie, au Mali et au Sénégal. Une impossibilité numérique qui se vérifie même en ajoutant le niébé (Vigna unguiculata), l’une des légumineuses les plus cultivées du continent africain. Là encore, l’Europe peinerait à satisfaire ses besoins, même si elle achetait l’ensemble des 4 millions de tonnes produites sur le continent.

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Paolo Salgado, chercheur du Cirad basé au Sénégal, insiste sur le délai que nécessitera une telle transition. « La muraille verte est intéressante, puisqu’elle apporte de la pluviométrie et de la matière organique. Mais avant de pouvoir cultiver des légumineuses dans la zone, nous aurons besoin de temps », relativise le chercheur.

Et le problème n’est pas que technique mais également politique, avec des enjeux fonciers importants, souligne de son côté Christian Corniaux, autre chercheur du Cirad. « La grande muraille a mis en défens certaines terres qui étaient à l’origine des zones pastorales. Si le projet demeure très limité, il a déjà pu gêner des éleveurs », rappelle le chercheur. L’empreinte encore faible du projet est confirmée par le dernier rapport des Nations Unies publié en septembre 2020. Seuls 3,9 millions d’hectares de terre auraient été restaurés entre 2007 et 2019 dans le cadre de la grande muraille verte, sur les 152 millions d’hectares prévus par le projet.

Avant l’export, l’alimentation des populations

Dans le même temps, la sécurité alimentaire demeure un défi localement. En décembre 2020, les experts du Réseau de Prévention des Crises alimentaires (RPCA) ont ainsi alerté sur l’une des crises alimentaires « les plus graves de ces dernières décennies », avec 16,7 millions de personnes en situation de crise alimentaire aiguë dans les quinze pays du Sahel et d’Afrique de l’Ouest.

« L’Afrique de l’Ouest est encore déficitaire en protéines », confirme Christian Corniaux. « On importe beaucoup de lait, de poulet, de blé, et on exporte très peu de cultures riches », souligne le chercheur. Des tourteaux d’arachide et de coton, nuance-t-il, seraient parfois envoyés à destination de l’alimentation animale européenne.

Pour Arnaud Gauffier, directeur des programmes au WWF France, l’Europe doit donc avant tout se concentrer sur ses propres champs et ses propres assiettes avant d’espérer acheter des légumineuses « de reforestation ». « Faisons en sorte d’être autonomes avec les protéines végétales que nous produisons sur place, et essayons de moins consommer de viande pour faciliter cette autonomie. Pour la suite, on verra. »

« L’Afrique de l’Ouest est encore déficitaire en protéines »

Les fourrages, une question régionale au Sahel

« Aujourd’hui, les pays sahéliens ne sont pas capables de produire assez d’aliments pour leur bétail. C’est pour cela qu’ils transhument vers les pays côtiers », souligne Christian Corniaux, du Cirad. Les éleveurs burkinabés ou togolais se rendent donc au Nigéria ou en Côte d’Ivoire, là ou la pluviométrie facilite la pousse de l’herbe. Or ces pays, pour des questions sanitaires ou sécuritaires, souhaiteraient limiter les flux des troupeaux. « La grande question aujourd’hui, c’est d’inverser le modèle à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest, pour que ce soient les fourrages qui se déplacent vers les animaux. Le tout est de savoir à quel prix, et avec quels types d’éleveurs », s’interroge le chercheur. Traditionnellement, rappelle-t-il, les compléments donnés en plus de l’herbe sont constitués essentiellement de résidus de cultures, dont les fanes de légumineuses, ou les tourteaux d’arachide et de coton. « Ça fait des décennies qu’on parle de culture fourragère, mais ce qui est vraiment adopté ce sont les cultures mixtes », explique le chercheur.