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Emploi saisonnier : le marché se tend (mais ne rompt pas)

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Malgré quelques alertes médiatiques qui auraient pu laisser penser le contraire, 2023 n’a pas été une année de rupture sur le marché de l’emploi saisonnier. Principal employeur en contrats courts de la ferme France, la filière fruit décrit une situation globalement comparable à celle de l’an passé. En revanche, la situation se tend en légumes. Année après année, l’activité d’embauche mute et se complique pour le secteur agricole : demande croissante en maraîchage en raison des interdictions de pesticides, compétition accrue d’autres métiers comme le BTP, ou d’autres pays comme l’Allemagne, dont le Smic dépasse désormais celui de la France… À cela s’ajoutent des difficultés d’hébergement et de mobilité en zones rurales. Pour y faire face, certains opérateurs investissent, comme la Sica-Saint-Pol, qui se lance dans l’acquisition d’immobilier d’hébergement (bungalow, hôtel). La piste de la robotisation est, quant à elle, plus lointaine.

Fin mai, Denis Digel, maraîcher à Sélestat (Bas-Rhin) témoignait dans les colonnes du Figaro des difficultés à recruter du personnel saisonnier pour son exploitation. « On n’a pas assez de main-d’œuvre disponible. On va être obligés de laisser des cultures de printemps aux champs », se désolait-il. À la suite du quotidien national, d’autres articles de presse se sont fait l’écho des problèmes de recrutement de main-d’œuvre saisonnière en fruits et légumes, qui semblaient dessiner un point de rupture. Pour le vérifier, Agra a contacté les professionnels de ces filières.

Rappelons d’abord que le phénomène n’est pas nouveau. Le secteur agricole, qui recrute chaque année environ 150 000 personnes en contrat saisonnier (Insee), souffre d’un manque chronique de candidats. Cette pénurie dure et tend à s’accentuer année après année, d’autant que les besoins de certaines filières vont croissant. La dernière enquête annuelle sur l’emploi agricole de l’Ifop pour la FNSEA relevait que le pourcentage des exploitants rencontrant des difficultés de recrutement en CDD était passé de 16 % à 31 % sur la dernière décennie. Principale raison : un manque de candidats pour 74 %. En 2016, ce motif n’était avancé que par 47 % des employeurs.

Que s’est-il passé cette année ? Chez les producteurs de fruits, qui recherchent 72 000 personnes entre le mois de juin et d’octobre, pas de changement majeur. « Malgré des besoins en augmentation cette année, l’année 2023 n’est pas pire que l’année précédente pendant laquelle les tensions avaient été, en effet, fortes, explique Daniel Sauvaitre, président de l’Association nationale pomme poire. Raphael Martinez, directeur de l’AOP Pêches et abricots de France confirme : « Depuis le début de la saison, je n’ai eu aucune remontée de la part des producteurs sur ce sujet – je suis en contact avec une vingtaine d’entreprises par jour –, ce qui peut laisser à penser qu’il n’y a pas eu de difficulté particulière. Une situation très différente de ce que nous avions connu pendant la pandémie. »

Même constat dans des groupements d’employeurs diversifiés : « 2023 est tendu mais elle n’est pas plus mauvaise que l’année dernière », analyse Jennifer Marie, directrice du Groupement d’employeurs du Calvados. Nous traitons une centaine de postes, un volume similaire à 2022. Nous avons cette année répondu à toutes les demandes avec un taux d’abandon raisonnable. Sûrement parce que nous lançons notre campagne de recrutement dès janvier pour la récolte d’avril-mai. » Même son de cloche similaire dans le Maine-et-Loire, fort pourvoyeur de travail saisonnier (10 000 emplois par an) : « Nous connaissons toujours un peu de pénurie mais nous avons un volume de demandes et d’offres qui demeure constant chaque année", rapporte Emmanuelle Bodineau, coordinatrice du pôle recrutement d’Elioreso-anefa 49.

Saison délicate en maraîchage

La situation semble par contre s’être tendue dans la filière maraîchère, en raison notamment d’une demande croissante. Légumes de France, le syndicat des producteurs de légumes (FNSEA), a interrogé ses adhérents sur le nombre d’ETP manquants cette année. « Nous l’avons estimé à environ 15 000 postes. L’interdiction de certaines matières actives pour le traitement phytosanitaire, développant une action mécanique, a entraîné de facto une augmentation de la demande en main-d’œuvre », analyse son directeur Sylvestre Bertucelli. (voir notre enquête « Légumes : le retour du désherbage manuel », Agra hebdo n°3844).

Les récents épisodes de canicule compliqueraient d’ailleurs les recrutements dans le sud de la France. « Nous avons des difficultés qui tiennent à la pénibilité du travail dans notre département, à cause des températures rencontrées, même au printemps, dans les serres, explique Sandrine Robail, responsable d’Agriemploi 30, groupement d’employeurs dans le Gard. Au point que certains saisonniers en arboriculture et en viticulture déclinent des postes en maraîchage. »

Dans le Calvados, « on sent poindre une vraie lassitude sur ce sujet chez les producteurs qui appréhendent toujours ce qui peut arriver, étaye Jennifer Marie. Il n’est pas rare que l’on nous appelle en amont des cultures pour nous demander s’il y a des candidats, et planter en fonction de la disponibilité. L’an dernier, nous avons entendu des maraîchers vouloir broyer leurs salades car ils n’avaient pas pu les récolter. Le discours est là mais pas encore l’action. »

Image et baisse du chômage

Au-delà du cas particulier du maraîchage, d’autres facteurs tendent à compliquer l’embauche des travailleurs saisonniers ces dernières années. Premier constat, le métier serait moins apprécié, notamment dans les villes, surtout depuis le Covid. « L’image de l’agriculture et des IAA reste globalement négative, biaisée, pour une population française de plus en plus urbaine, avec moins d’attaches avec le milieu agricole. C’est pourtant vers ce vivier que ces secteurs doivent se tourner pour satisfaire leurs besoins de recrutement, au risque de renoncer à produire », avertissait le CGAAER dans un récent rapport.

Emmanuelle Bodineau (Elioreso-anefa 49) abonde : « Il y a un vrai déficit d’image. Par exemple, en filière arboriculture, les saisonniers sont réticents à accepter un travail dans ce secteur par rapport à la médiatisation autour de l’usage de produits phytosanitaires. On constate aussi une méconnaissance des outils existants par les exploitants. » « Nous devons repenser notre façon de communiquer, surtout auprès des plus jeunes, abonde Laurent Paillait, président de l’Anefa (emploi agricole). Il faut adopter une approche différente montrant que le travail saisonnier est respectable. » L’Anefa lancera en septembre un concours sur le réseau social TikTok visant l’enseignement agricole.

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Les professionnels ont par ailleurs ressenti un vrai creux dans l’offre après le confinement, phénomène qu’ils attribuent à un changement de regard sur le travail. Pour Sylvestre Bertucelli (Légumes de France), « le virage s’est produit post-confinement : le regard porté sur les valeurs du travail a évolué. Les emplois de base – restauration, livraison, manutention – ont été les plus touchés. Tout comme nos métiers, qui impliquent une intensité physique forte et sont peu mécanisables. »

Plus concrètement, le taux de chômage a significativement baissé sur la période, et la concurrence entre corps de métiers s’est accrue. Selon l’Insee, le taux de chômage au deuxième trimestre 2023 était en Pays de Loire et en Bretagne, zone fruitière et maraîchère, respectivement de 5,6 % et 5,7 %. « Dans une zone de production comme l’Ouest, le niveau de salaire proposé par le BTP – supérieur à 2 300 euros net – n’est pas comparable avec le Smic que peut proposer un producteur », explique le directeur de Légumes de France.

Saisonniers européens moins présents

À l’instar des fruits et des légumes, une partie des travailleurs saisonniers se placent sur un marché européen, sensibles aux différences de salaires en vigueur entre les États membres, constatent les professionnels. C’est notamment le cas des saisonniers étrangers, qui peuvent représenter près de 80-90 % de la main-d’œuvre pour certaines productions, selon le CGAAER.

Ce serait singulièrement le cas des ressortissants d’Europe de l’Est, dont la présence tend à se raréfier en France ces dernières années, rapportent les professionnels. « L’Allemagne est devenue plus intéressante côté salaire, explique Sylvestre Bertolucci, chez Légumes de France. Compte tenu de la proximité géographique, elle attire les saisonniers est-européens. Les recrutements sur cette zone sont en chute libre. » Le salaire minimum légal en Allemagne est passé à 12,00 € bruts de l’heure au 1er octobre 2022 (il est de 11,52 € en France en 2023). Travailleurs roumains et bulgares se font plus rares, tant et si bien que ce sont les travailleurs saisonniers originaires de pays tiers qui alimentent le plus la croissance du recours aux travailleurs étrangers. Selon la MSA, ils sont aujourd’hui 130 000 à travailler dans les exploitations françaises, contre 95 000 en 2010.

Tout ne concourt pas à tendre le marché de l’emploi – certains publics seraient de retour cette année. « En arboriculture, nous avons constaté cette année beaucoup plus de demandes d’étudiants par rapport aux années précédentes, certainement en raison des difficultés économiques qu’ils rencontrent », note Sandrine Robail, dans le Gard.

Autre tendance à confirmer : les jeunes seniors semblent être une population en progression : « Nous avons remarqué que les demandes venant de ceux-ci, pour compléter une retraite faible, sont plus nombreuses, remarque Jennifer Marie. Les exploitants apprécient cette main-d’œuvre car elle a un rapport au travail différent par rapport aux plus jeunes générations. Ils gagnent en relations humaines une possible baisse de rendement. »

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Métiers en tension et assurance chômage, réformes à surveiller

Dans le cadre du projet de loi Immigration, qui devrait être discuté à l’automne, le gouvernement veut créer un titre de séjour « métiers en tension », permettant de régulariser les personnes sans papiers volontaires. Il existe déjà une liste nationale des métiers en tension, révisée en 2021, qui inclut maraîchers, horticulteurs et arboriculteurs salariés. Mais il a été décidé, pour l’heure, de laisser aux Régions le choix des métiers en tension sur leur territoire : « Leur liste ne doit pas dépasser dix familles professionnelles. En juin dernier, seules Auvergne-Rhône-Alpes et Occitanie incluent le maraîchage », explique Sylvestre Bertucelli. Ces deux régions et Nouvelle-Aquitaine ont inclus aussi « arboriculteur salarié ». L’impact de la réforme de l’assurance chômage est aussi à considérer à terme. La situation est suivie par les producteurs comme le confirme Daniel Sauvaitre : « Nous restons très attentifs aux effets de la réforme. Le changement du régime chômage est peut-être une bonne chose mais, un producteur préférera toujours un travailleur qui vient de son plein gré et non forcé par l’évolution réglementaire ».

Saisonniers étrangers des pays tiers : un recrutement dématérialisé

Depuis avril 2021, les procédures de demandes d’autorisation de travail pour le recrutement d’un ressortissant étranger hors de France (introduction pour demande de visa) ont été dématérialisées. L’organisation s’articule autour d’une plateforme « saisonniers » de compétence nationale. Cette nouvelle organisation n’a pas fait l’unanimité chez les producteurs. « Le système marche mais il n’offre aucune visibilité, explique Daniel Sauvaitre (Association nationale Pommes Poires). Les producteurs demeurent dans l’incertitude de disposer de la main-d’œuvre en temps et en heure, c’est-à-dire au début du chantier ». On notera aussi la signature fin juin d’une convention entre Légumes de France, l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) et l’agence marocaine de promotion de l’emploi et des compétences, visant à faciliter l’embauche et sécuriser le parcours de travailleurs saisonniers marocains mais aussi réduire le travail illégal (voir Agra hebdo n° 3895).