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Europe orientale En Bulgarie, les germes d’une classe agricole moyenne et entreprenante

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Malgré les difficultés pour la Bulgarie pour combler le fossé entre les grands domaines céréaliers et les micro-exploitations, des chefs d’entreprise sont en train de semer les germes d’une classe agricole moyenne et entreprenante. C’est l’un des points forts qui ressortent d’une visite de quatre jours de journalistes français, organisée par le ministère bulgare de l’Agriculture et de l’Alimentation du 22 au 26 septembre. Suite de notre reportage après l’article paru dans le n° du 8 octobre.

Entre les gros investisseurs et les très petites exploitations de moins de cinq hectares, des entrepreneurs de dimension moyenne investissent dans l’agriculture bulgare. Cette classe d’entrepreneurs qui a été montrée par le ministère bulgare de l’Agriculture et de l’Alimentation du 22 au 26 septembre n’est ni issue de firmes internationales ou d’intérêts financiers ou d’États en recherche de terres arables. Ils ne sont pas non plus issus de milieux agricoles au sens où on l’entend couramment en France, dans la mesure où ce ne sont pas des descendants d’agriculteurs. Ce sont des entrepreneurs individuels, qui investissent quelques millions d’euros, au plus quelques dizaines de millions, mais pas des centaines. Ils exploitent quelques centaines d’hectares, parfois des milliers, mais pas des dizaines des milliers. Certains sont issus de milieux proches de l’agriculture, d’autres sont issus d’horizons éloignés. Tous ont un point commun : la conviction que l’agriculture est un secteur d’avenir.
L’un de ces entrepreneurs, Nicolas Zikitanov, travaille dans un fonds de pension américain. Diplômé d’un MBA, il a acheté 30 hectares de vignes dans la région montagneuse de Sandanski, dans le Sud-Est du pays, non loin de la frontière grecque. Il a commencé ses premières vendanges il y a cinq ans et sa cave est en construction. Un investissement de 800 000 euros, dont il espère la moitié du financement par l’UE. Il croit en la capacité productive de la région de Sandanski sur le plan viticole. « Notre région peut devenir la Toscane », parie-t-il.
 
Une ascension grâce à la location, aux prêts et à la « flat tax »
Atanas Kukovski, un autre entrepreneur, est tout l’opposé. Fils d’un ouvrier et d’une serveuse de restaurant, il a commencé à louer 20 hectares de légumes en 1996/97 à Tarnitchéné. « Je suis associé à trois partenaires, qui s’occupent de la production, tandis que je m’occupe de la finance. L’un des trois est sorti du lycée agricole. Aucun de nous n’a fait de longues études, nous nous sommes formés sur le tas », a-t-il témoigné. En 2002-2003 il a obtenu son premier prêt. « Laborieusement, car jusque là on n’était pas pris au sérieux quand on présentait un dossier agricole devant un banquier. Les choses ont heureusement beaucoup changé depuis ».
Atanas Kukovski exploite aujourd’hui 5 000 hectares, dont il possède seulement le dixième. Il exploite 50 hectares de poivrons, 80 hectares de pruniers, et le reste en céréales, et pour élever la valeur ajoutée de ces dernières, il met en service une petite usine d’aliments du bétail.
Parmi les facteurs d’ascension sociale en agriculture, les premiers cités par cet entrepreneur de 46 ans sont les crédits bancaires désormais généreusement accordés aux projets agricoles, et la taxe de 10% sur tous les revenus. Cette taxe, instituée en 2007, appelée aussi la « flat tax », présente un des taux de fiscalité les plus bas de l’UE, pour attirer l’investissement et réduire l’économie grise. En Bulgarie, pays sous surveillance, comme la Roumanie, de la Commission européenne en raison de la corruption, les investisseurs sont présentés comme des suspects par les médias bulgares. « Je suis révolté par cette façon de présenter les choses. J’ai sept ans d’emprunts bancaires, je dois cinq millions d’euros aux banques. Tout ceci n’est pas à moi », a-t-il indiqué, montrant plusieurs belles moissonneuses-batteuses John Deere dans ses hangars.
 
Une gestion des coûts de production au plus serré
Non issu du monde agricole, Jordan Balabanov, 48 ans, est lui aussi un investisseur qui a pu faire croître son entreprise (20 millions d’euros de chiffre d’affaires), en l’occurrence de serres et de vergers, par les crédits bancaires et les aides européennes à l’investissement. Fils d’enseignants, il a acheté à Parvomay en 2000, grâce à des prêts octroyés par les banques, une société de serres qui était en faillite. « Les serres étaient en ruine. Il a fallu les reconstruire ». L’UE a financé deux programmes de reconstruction de ces serres, de 1,5 million d’euros chacun, l’un étant financé à 50%, l’autre à 40%, a indiqué Jordan Balabanov.
Pour ne pas subir la cherté du gaz, les serres ne produisent pas de concombres ni de tomates en plein hiver, saison glaciale dans ce pays au climat continental. « Nous devons faire attention à tous les coûts de production, car nous sommes concurrencés par la Turquie et la Grèce ». L’entreprise a fait le choix de ne produire qu’au moment où la demande est la plus forte, c’est-à-dire en été.
Pour rentabiliser les serres, une petite centrale de co-génération toute neuve a été installée. Ainsi, en même temps que la chaleur produite (3,5 mégawatts), de l’électricité (3,3 mégawatts) est générée et vendue, comme les font de plus en plus les serristes français. Mais malgré cette gestion des coûts de production au plus serré, « il serait impossible de rembourser nos crédits sans les aides européennes à l’investissement ».
Pour lui la concurrence vient aussi des micro-producteurs qui vendent au bord des routes et qui ne payent pas la taxe.
 
Huile rose : la réhabilitation d’une entreprise nationalisée
Autre exemple d’investissement montré par le ministère bulgare de l’Agriculture, celui d’une des premières distilleries d’huile de rose, une spécialité du pays. Cette distillerie, située à Kazanlak, était déjà florissante il y a cent ans, avec de nombreux contacts de ses fondateurs en France et au Royaume-Uni, comme en attestent des photos en noir et blanc prises à Paris et à Londres, encadrées dans un couloir de l’entreprise. L’entreprise familiale a été nationalisée en 1947, et a porté le nom de « Rose Bulgare », a raconté Filip Lissicharov, patron de la PME. En 1967, elle a cessé son activité pour devenir un musée jusqu’en 1992. Puis elle a été restituée à la famille des fondateurs, ainsi que les 150 hectares qui sont autour.
Pendant que son père remettait l’entreprise sur pied, son fils Filip est allé étudier dans l’Illinois, renouant avec la tradition familiale de contacts fréquents à l’étranger. La société exporte 99% de sa production, principalement en France, aux États-Unis et au Japon. Pas d’inquiétude pour le débouché : la demande des parfumeurs ne faiblit pas, et un nouveau relais de croissance émerge avec des utilisations d’huile de rose en pharmacie et maintenant aussi en nutrition, comme par exemple dans les yaourts bulgares haut de gamme.

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