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Changement climatique Enjeu renouvelé pour l'agriculture

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Plus de vingt ans après la conférence de Rio, les indicateurs sont toujours au rouge : la température terrestre va augmenter d'environ 4°C d'ici à 2100, l'eau va se faire plus rare dans le Sud, les épisodes climatiques extrêmes seront plus fréquents (sécheresses, inondations). Pour l'agriculture, l'enjeu du changement climatique reste incontournable puisqu'elle est à l'origine de près d'un cinquième des émissions de gaz à effet de serre. Mais en même temps, elle est une des premières victimes de ce changement. En France, les efforts fournis par les agriculteurs français portent d'ores et déjà leurs fruits avec une réduction des émissions de GES depuis 1990. Mais ce n'est pas le cas, loin de là, si l'on considère l'agriculture mondiale. Des orientations politiques et économiques sont plus que tout nécessaires pour accompagner un changement significatif des pratiques agricoles.

En 2015, Paris accueillera la 21e conférence internationale sur le climat et la 11e session de réunion des Parties au Protocole de Kyoto. Le ministère français des Affaires étrangères rappelle l'objectif : « Que tous les pays – pays développés comme pays en développement – soient engagés par un accord universel contraignant sur le climat ». L'enjeu est de taille : en moins de deux semaines, deux rapports alarmants de plus ont été rendus publics sur le réchauffement climatique (Giec, mars 2014) et sur les gaz à effet de serre (FAO, avril 2014). Le diagnostic réunit un consensus dans la communauté scientifique : en 2013, Slate publiait également une étude analysant près de 12 000 articles de revues scientifiques professionnelles. 97% d'entre eux concluaient à une réalité du réchauffement climatique et de la responsabilité des activités humaines.

Pour l'agriculture française, l'enjeu est double. D'une part, Audrey Trévisiol, ingénieur au service agriculture et forêt de l'Ademe (1), rappelle que l'agriculture est à l'origine de 20% des émissions de GES (gaz à effet de serre) en France. Dans un rapport publié en 2013 sur l'agriculture et les émissions de GES (2), les experts soulignent également que « compte tenu de son poids dans les émissions globales, l'agriculture est appelée à contribuer à l'effort général de réduction des émissions de GES ». D'autre part, 604 000 chefs d'exploitation agricoles (3) en France devront adapter leurs pratiques agricoles, si ce n'est pas déjà fait. Un défi complexe, d'autant que les conséquences du changement climatique varient selon les régions. « Dans certaines régions et sous condition d'un changement climatique limité, de nouvelles opportunités pourraient émerger, explique Audrey Trévisiol, dans d'autres régions, notamment le sud, le manque d'eau va devenir de plus en plus important ». En moyenne, la température va augmenter, les pluies seraient plus abondantes en hiver et moins en été. Les épisodes de sécheresses risquent de devenir de plus en plus fréquents.

Spécificité agricole

« Le rôle de l'agriculture dans la lutte contre le changement climatique est d'autant plus spécifique que les émissions sont extrêmement diffuses et variables selon les situations », explique Jérôme Mousset, chef du service agriculture et forêt de l'Ademe. Autrement dit, les sources d'émissions que sont les exploitations agricoles sont très dispersées sur l'ensemble du territoire. Cette spécificité ne facilite pas l'évaluation et le suivi des actions. C'est moins le cas dans les autres secteurs d'activité où les émissions sont principalement d'origine énergétique (dioxyde de carbone). En outre, le secteur agricole doit en premier lieu réduire des émissions liées à des processus biologiques complexes et naturels (protoxyde d'azote et méthane).

Limiter les émissions

Toutefois, les experts proposent de jouer sur plusieurs leviers pour diminuer les émissions agricoles de GES. Parmi eux, ils préconisent la poursuite de l'optimisation de la fertilisation azotée, notamment substituer aux engrais chimiques azotés les engrais organiques. « Les effluents d'élevage pourraient être valorisés pour fertiliser les sols », explique Audrey Trévisiol. Et pour cause, la production d'engrais minéral est extrêmement énergivore. Jean-Baptiste Fressoz, spécialiste de l'histoire de l'environnement au CNRS (4), rappelle que la production de ces engrais consomme énormément d'énergie : « Limiter l'utilisation de ces engrais minéraux permet de limiter la consommation énergétique en aval ». Plus globalement, l'Ademe rappelle la complémentarité de l'élevage – producteur d'azote organique – et des productions végétales – consommatrices d'azote organique. Autre levier d'action pour diminuer les émissions de GES : le stockage du carbone dans les sols et la biomasse. Les changements d'affectation des sols, comme le retournement des prairies, peuvent entraîner des déstockages de carbone. « En France, le sol des prairies peut stocker en moyenne 80 tonnes de carbone par hectare dans les trente premiers centimètres du sol. Pour les cultures, cette capacité tombe à 50 », indique Thomas Eglin, ingénieur à l'Ademe. A noter que l'agroforesterie et la plantation de haies permettent d'augmenter la capacité de stockage du carbone. De plus, les experts préconisent des ajustements sur les rations alimentaires, tant des ruminants que des monogastriques (porcs). Il s'agit notamment de réduire les apports protéiques riches en azote pour limiter les émissions de protoxyde d'azote. Par ailleurs, des actions existent pour réduire les consommations énergétiques (engins agricoles, bâtiments d'élevage et serres). Enfin, l'agriculture joue aussi un rôle clé pour le développement des énergies renouvelables (méthanisation, biomasse), même si Jean-Baptiste Fressoz assure qu'elles ne pourront combler totalement les besoins totaux en énergie. « Elles pourraient remplacer 30% de l'énergie fossile. Mais elles ne pourront pas assurer l'ensemble des besoins en énergie », explique-t-il. Pour le reste, le défi majeur est d'économiser et de raisonner l'utilisation de l'énergie.

Prise de conscience

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Les connaissances techniques sont d'ores et déjà mises en pratique. Et les recherches se poursuivent, assurent les chercheurs, toujours mobilisés pour apporter de nouvelles connaissances. Néanmoins, les agriculteurs n'arriveront pas à bout du défi climatique, accompagnés du seul bagage technique. Antonin Pottier, chercheur en économie de l'environnement au CIRE (1), écrit dans Le climato-scepticisme, réflexions sur la confusion des genres (2011) qu' « au niveau individuel, la perspective de devoir lutter contre un phénomène global et intangible peut susciter un sentiment d'impuissance ». Pour les experts, le défi, c'est aussi de rendre perceptible le changement climatique aux acteurs de terrain : « l'augmentation d'environ 4 degrés à l'horizon 2100 reste un indicateur peu perceptible au quotidien ». Certains ont voulu rendre le changement mieux perceptible. La Chambre régionale d'agriculture de Poitou-Charentes, accompagnée de l'Ademe, a mis en place un Observatoire régional sur l'agriculture et le changement climatique (Oracle). « L'objectif est d'identifier et de suivre des indicateurs agroclimatiques perceptibles par les agriculteurs eux-mêmes : évolution du contexte hydrique, date des vendanges, rendement, faisabilité d'une adaptation… », précise Frédéric Levrault, chargé de programme changement climatique pour la Chambre d'agriculture de Poitou-Charentes. En 2013, ce sont 17 indicateurs qui ont ainsi été proposés.

Retombées économiques

Connaissances techniques, prise de conscience collective…et retombées économiques. Jean-Baptiste Fressoz rappelle que la lutte contre le changement climatique, « c'est en dernier ressort une affaire de modèle économique ». Car sans l'assurance de retombées économiques ou de préservation d'une rentabilité économique, les agriculteurs ne se lanceront pas ou du moins très prudemment. Jusque-là, les politiques ont mis en place des programmes de soutien aux changements de pratiques agricoles. À l'échelle européenne, la Politique agricole commune (Pac) a mis en place le principe du verdissement, plutôt mal accepté par les agriculteurs. Mais elle met aussi à disposition des agriculteurs des aides pour l'évolution de pratiques agricoles en faveur de l'environnement. « Les changements de pratiques pour lutter contre le réchauffement, souvent, sont en cohérence avec celles préconisées pour la préservation de la ressource en eau, des sols ou de l'énergie », ajoute Jérôme Mousset. À l'échelle nationale, la machine politique est aussi en marche à travers le plan de performance énergétique reconduit en 2014. Il s'agit, depuis 2009, d'une traduction concrète du Grenelle de l'environnement. L'objectif : « Atteindre un taux de 30% des exploitations agricoles à faible dépendance énergétique ». Les investissements des agriculteurs peuvent être subventionnés pour des travaux liés aux économies d'énergie en priorité. Parallèlement, Stéphane Le Foll, ministre de l'Agriculture, cale sa politique sur ces objectifs. C'est l'agroécologie ainsi que le plan énergie méthanisation autonomie azote. L'idée est de soutenir les investissements pour la production d'énergie renouvelable en agriculture. Mais l'objectif sera difficile à atteindre : avoir 1000 méthaniseurs installés en exploitations agricoles en 2020 contre 140 début 2014. Par ailleurs, le projet de loi sur l'Energie doit être présenté en Conseil des ministres avant l'été 2014, selon le chef du gouvernement Manuel Valls. Selon le ministère de l'Ecologie, le projet de loi doit permettre à la France d'atteindre les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre ou encore de l'amélioration de l'efficacité énergétique (-50% de consommation d'énergie à l'horizon 2050). De son côté, Ségolène Royal, ministre de l'Ecologie, a assuré le 14 avril que « lutter contre le changement climatique constitue une opportunité ». Le défi climatique ne doit plus être un « partage du fardeau », selon les termes de Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, à propos de la conférence climat Paris 2015. Un fardeau, peut-être plus. Mais une charge, si.

(1) Agence de l'environnement et de maîtrise de l'énergie

(2) « Quelle contribution de l'agriculture française à la réduction des émissions de gaz à effet de serre ? » (Pellerin S. et al, 2013). Etude réalisée par l'Inra avec la collaboration de l'Ademe, le ministère de l'Agriculture, le ministère de l'Ecologie

(3) Chefs d'exploitations agricoles et co-exploitants / Recensement agricole 2010

(4) Centre national de la recherche scientifique