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« On est en train de vivre ce qu’a vécu la sidérurgie ou le textile »

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Le dépôt Total du port de Gennevilliers a fait partie des quatre sites bloqués par la FRSEA d’Île-de-France dans le cadre de la mobilisation nationale contre « les distorsions de concurrence » impulsée par la FNSEA à partir du 10 juin. Parmi les agriculteurs présents devant le site, domine l’impression d’être soumis à de plus en plus de « contraintes » face à leurs concurrents internationaux.

Un baril rouge siglé Total avec une peluche en forme d’orang-outan et des pots de Nutella ont été posés devant l’entrée. Derrière, de grandes banderoles rouges et noires barrent les grilles du dépôt appartenant au géant pétrolier. « Halte aux distorsions de concurrence », « Oui colza local, non huile de palme », annoncent-elles, alors qu’un mélange de gravats et de terre a également été déversé pour barrer définitivement le portail. « On voulait venir avec nos tracteurs mais on savait qu’on serait sûrement bloqués, alors on a pris 5 semi-remorques », explique François Lecoq, responsable local de la FRSEA à Houdan, dans les Yvelines. Le site est situé au bout de la troisième presqu’île du port de Gennevilliers, longé par le pont de l’autoroute A15, sous lequel défilent les poids lourds dans cette zone commerciale où se trouvent de grandes entreprises comme Paprec, Sita ou Suez.

« Total, c’est un symbole de quelque chose plus global »

« Actuellement on est 120 d’Eure-et-Loire. L’Oise viendra ce soir pour tenir ce camp. Les gens ont du boulot sur leurs exploitations. Il faut se relayer si on veut tenir dans la longueur », détaille François Lecoq alors que depuis l’installation le lundi 11 juin au matin, les équipes se sont partagées entre ce dépôt et un autre un peu plus loin, lui aussi situé à proximité du port.

Ce mardi après-midi, ils sont une vingtaine à tenir l’entrée de ce site, sous des tentes blanches pour les protéger du ciel qui menace. « L’idée de cette mobilisation, c’est de communiquer auprès du grand public. Total c’est aussi un symbole de quelque chose plus global. Ce qui est inadmissible pour nous, c’est de nous dire de produire d’une certaine manière et de faire rentrer des productions pas conformes à nos normes de production », insiste François Lecoq, céréaliers exploitant 200 hectares et produisant notamment du colza, alors que l’Etat a autorisé Total le 16 mai dernier à importer 300 000 tonnes d’huile de palme par an pour produire du biocarburant à sa raffinerie de la Mède, aux dépens de l’huile de colza française.

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Pour les agriculteurs présents, cette décision est représentative de ce qu’il se passe dans d’autres secteurs. « S’ils signent le traité avec le Mercosur, c’est fini pour nous », estime ainsi Pascal Trécul, qui élève 90 mères charolaises sur 103 hectares dans le Perche. « La viande du Brésil c’est une catastrophe. Ils utilisent des hormones, des OGM, ils ont des troupeaux énormes alors qu’on a des cahiers des charges déments. Les éleveurs brésiliens disent qu’ils respectent les normes mais personne ne vérifie là-bas, c’est la grosse mafia », insiste-t-il, alors que son exploitation est en déficit depuis cinq ans. Pour lui le gouvernement devrait renoncer à cet accord négocié actuellement par l’UE. « Je fais 10 hectares de lentilles, enchaîne François Lecoq, et je n’arrive pas à les vendre à la restauration collective par ce qu’on me répond qu’on peut les acheter à 12 centimes en Roumanie. On nous renvoie tout le temps à ce qui est produit moins cher à l’étranger. » « En fait on est en train de vivre en agriculture ce qu’ont vécu la sidérurgie ou le textile. On va aller vers une agriculture environnementale qui fera vivre peu de gens et le reste sera importé », estime-t-Il.

« Ce qu’on veut, c’est qu’on puisse travailler tous pareil »

« On est bien conscients qu’il faut aller vers des productions qui protègent plus la nature. Mais ce qu’on veut c’est qu’on puisse travailler tous pareil. On a un cours mondial mais pas les mêmes contraintes. Nous, en plus des contraintes européennes, on en a une bonne couche française », explique Christelle Bois, céréalière sur 240 hectares, dont une partie en production de blé sans insecticides. Pour elle, le gouvernement devrait annoncer des mesures faisant baisser les charges des agriculteurs, notamment sur la main-d’œuvre. « La main-d’œuvre nous coûte trop cher, du coup de plus en plus d’agriculteurs travaillent seuls sur leurs exploitations et finissent par faire des burn-out. On a le sentiment d’être de plus en plus décalés au niveau du style de vie par rapport au reste de la société », constate-t-elle.

« Il faut qu’il y ait une reconnaissance au niveau du prix. On ne fait pas forcément la même production que les autres pays », rebondit Pascal Trecul, alors que la plupart des agriculteurs présents se disent unanimement déçus par le projet issu des Etats généraux de l’alimentation. « Lorsque Macron avait été élu, je trouvais que c’était une bonne chose qu’ils parlent des agriculteurs mais au final je me rends compte qu’il est incohérent », estime-t-il. Et ils n’ont pas beaucoup d’espoirs sur ce qu’ils pourront obtenir grâce à cette mobilisation. « Ils ne vont pas pouvoir nous donner de réponses, juge François Lecoq alors que les représentants de la FNSEA devaient rencontrer le gouvernement dans l’après-midi. On pourra manifester autant qu’on veut, au 1er juillet on devra faire les moissons. Ils savent qu’on devra rapidement reprendre le travail. »