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Etienne Bouquet (Corteva) : « Les nouvelles directives CAD représentent un nouveau marché pour le monde agricole »

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Etienne Bouquet est responsable Développement Semences, chez Corteva Crédits : © Corteva

Corteva travaille à un niveau pilote sur la culture d'une nouvelle variété de tournesol, dédiée aux biocarburants. Une solution facile à mettre en place qui arrive à point nommée alors que depuis le 1er janvier 2026, la législation européenne impose aux compagnies aériennes d'incorporer progressivement des sources d'origine durable dans leur carburant. Reste à obtenir certains éclaircissements de la part du législateur européen, avant de pouvoir mettre en place cette nouvelle filière de tournesol. Étienne Bouquet, responsable développement semences chez Corteva, fait le point sur ce dossier pour Agra Innovation.

En qualité de responsable Développement Semences chez Corteva, notamment sur les futurs marchés, sur quels types de sujets travaillent vos équipes actuellement ?

L'actualité concerne le carburant durable d’aviation (CAD) ou SAF en anglais (Sustainable Aviation Fuel), un sujet urgent et pour lequel Corteva a la solution. Il faut savoir que depuis le 1er janvier 2025, la législation européenne impose aux compagnies aériennes d'incorporer dans leur carburant des sources d'origine durable, avec un planning assez agressif, puisqu’elles devront passer à 70% de leur consommation annuelle en CAD en 2050. L’échéancier prévoit d’être à 2% de CAD depuis le 1er janvier 2025, puis 6% en 2030 et 1/3 en 2040. Pour rappel, 32 millions de tonnes de kérosène a été consommés dans l'espace aérien européen en 2024. Et toujours en 2024 seulement 0,6% du kérosène consommé en Europe intégrait des carburants d'aviation durable, dont 80% de ces 0,6% étaient des huiles de friture usagées en provenance majoritairement d'Asie. 

Et quelle solution propose Corteva ? 

Il se trouve que le kérosène est un carburant qui peut être substitué par des carburants durables d'origine lipidique, notamment le tournesol et le colza, qui sont les oléagineux les plus classiques en Europe.

Ce qui intéresse Corteva dans ce débat, c’est que nous avions travaillé dans le passé sur un tournesol à cycle court, qui prend, entre le semis et la récolte, entre 90 et 100 jours. Trois mois de cette culture qui pourraient s’intégrer par exemple dans des rotations avec un orge d’hiver que se récolte fin mai, début juin. 

Corteva a inscrit ce genre de tournesol hybride à cycle court ou très précoce au catalogue européen, que nous utilisons pour des preuves de concept. 

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Corteva est donc en mesure de proposer dès aujourd’hui une solution de CAD qui intéresserait aussi les agriculteurs ?

En effet, ces nouvelles directives CAD représentent un nouveau marché pour le monde agricole qui n'existait pas jusqu'à présent, à conditions d'avoir une directive qui fixe des objectifs et des obligations clairs pour permettre la mise en place de la filière. 

Or, cette demande se heurte au niveau agricole à la directive Red (Renewable Energy Directive) mise en place en 2010 et qui permet de définir des quotas sur des cultures alimentaires pour éviter que ces cultures deviennent 100% non alimentaires. Lors de la troisième révision de cette directive, l'annexe 9 a ouvert un champ pour permettre d’utiliser des cultures comme source de carburant d'aviation durable. Cette annexe 9 a défini la notion de culture intermédiaire comme éligible à la certification CAD.

Tout l’enjeu aujourd’hui porte sur la définition exacte de ce qu’est une culture intermédiaire pour pouvoir ouvrir un nouveau débouché pour les agriculteurs avec tous les bénéfices que cela engendre au niveau agronomique, mais aussi la possibilité, pour eux, d’une source de revenus additionnels.

Corteva participe à des échanges avec les acteurs de la filière oléagineuse française pour créer ce nouveau marché, mais aussi avec les législateurs parce que certaines choses dans cette fameuse annexe 9 ont besoin d’être précisées. Nous demandons une clarification de ce qu’ils entendent par culture intermédiaire avant de nous lancer. 

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Qu’attend exactement la filière de cette clarification ?

En fait, ces huiles végétales produites à partir du tournesol sont aujourd'hui les méthodes à court terme, les plus simples et les moins coûteuses pour produire du carburant d'aviation durable. C'est concret et facile à mettre en place. Les agriculteurs connaissent le tournesol et les triturateurs savent faire de l’huile. Et rien ne se perd puisqu’une fois l'huile est extraite, le tourteau peut être valorisé comme source de protéines en alimentation du bétail. 

De façon réaliste, on peut estimer qu’en France uniquement, cela pourrait représenter à brève échéance 100 000 hectares de tournesols supplémentaires en cultures intermédiaires. Et à moyen terme, le potentiel hectares est significatif.

Ne reste que la clarification par le législateur européen de ce qu'il appelle vraiment une culture intermédiaire, notamment parce qu’entre le Portugal et la Pologne par exemple les pratiques culturales ne sont pas les mêmes et les rotations très différentes. Il est donc indispensable d’avoir un cadre précis pour permettre une identification de ce genre de culture, qu’elle puisse être identifiée pour pouvoir être valorisée.

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Et vous avez une idée du délai pour obtenir ces clarifications ?

Dans nos discussions avec la DG Agri, nous insistons sur le fait que c’est maintenant qu’il faut agir puisque la directive est déjà en place depuis le 1er janvier 2025 et surtout que nous sommes prêts. Le tournesol est une culture très identifiée et facile à mettre en place et opérationnelle immédiatement. 

Nous espérons que d’ici la fin de l’année les règles du jeu soient clarifiées sur le sujet de la définition des cultures intermédiaires, mais aussi sur la certification. Cette demande émane plutôt des triturateurs qui veulent s’assurer que les graines qu’ils achèteront proviendront bien de semis qualifiés de cultures intermédiaires et donc que l’huile qu’ils produiront devra être reconnue comme alignée avec les CAD. C’est un problème de traçabilité qui doit être défini dans un cadre précis. 

Une fois toutes ces certifications obtenues, cela enverrait un signal fort à l’ensemble du marché, depuis le semencier jusqu’à la compagnie aérienne.

Et en attendant ces clarifications, que fait Corteva ?  

Nous travaillons à un niveau pilote avec plusieurs acteurs de la chaine de valeur française et nous contribuons à soutenir des groupes d'agriculteurs et des distributeurs pour commencer à former la filière. Nous avons déjà la preuve du concept, grâce aux campagnes sur 2024 et 2025 avec des agriculteurs participants au projet. Et cette année encore, il y aura une campagne avec ce type de tournesol précoce. Cela nous permet d’accumuler de l’expérience, de caler les pratiques agronomiques et de générer de la donnée sur les rendements. De leur côté, les triturateurs peuvent comparer ce qui a été semé avec ce qui est récolté. Ce sont autant de données qui serviront demain, quand la filière pourra se lancer.