Lionel Zinsou, président du comité exécutif du fonds d'investissement PAI Partners (1), est un fervent défenseur de l'investissement en Afrique. Ce Franco-Béninois détaille pour Agra alimentation les enjeux d'un continent qui pourrait bien être celui de la prochaine révolution agricole mondiale. « Toutes les entreprises se posent la question de l'Afrique », affirme-t-il. Les exemples de Cémoi et Cacolac montrent d'ailleurs que les marchés africains ne sont pas l'apanage des multinationales. Investir en Afrique n'est certes pas dénué de risques, mais il est rationnel de les prendre, plaide Lionel Zinsou.
Quel est le principal défi de l'agriculture en Afrique ?
Partout au monde, l'agriculture est le secteur économique le plus intensif en capital. Un attelage de bœufs, c'est du capital. Et ça manque en Afrique. Financer l'équipement nécessaire est démesuré pour l'agriculture familiale. L'Afrique est assez en retard pour la mobilisation de l'épargne en direction de l'agriculture, sauf au Nord et au Sud.
Après avoir financé l'agriculture, au début des années 2000, l'aide publique au développement a été dirigée vers d'autres secteurs comme les infrastructures. La révolution verte a été financée en Chine, en Inde et au Mexique, mais l'Afrique n'a pas eu cette chance. Les États se sont pas mal désengagés de l'agriculture et les acteurs privés prennent de plus en plus d'importance.
Quels sont les autres enjeux ?
Il y aussi un défi démographique. On observe à la fois un fort exode rural lié à la contraction des besoins en main d'œuvre et une expansion démographique dans les campagnes. C'est le paradoxe africain. Le phénomène est différent de ce que nous avons connu pendant les Trente Glorieuses. L'exode rural était accompagné de gains de productivité et d'une contraction de la population. Au moment de l'indépendance du Bénin, il y avait 2,5 millions d'habitants, dont peut-être 80 % de ruraux. Aujourd'hui on compte 10 millions d'habitants, dont encore 50 % dans les campagnes, donc beaucoup plus. Ce phénomène de transition rapide accompagné d'une forte hausse démographique, aucun autre continent ne l'a connu. Ceci dit, la situation varie beaucoup d'un pays à l'autre. Il y a aussi un défi environnemental. Le changement climatique n'est pas forcément dommageable ; on voit reverdir le Sahel. Mais le changement se gère plus facilement quand l'agriculture est riche et qu'elle peut gérer l'irrigation avec des lacs collinaires et des moyens de régulation. Il est plus difficile de s'adapter pour une agriculture familiale fragmentée. Et puis, avant même de parler de changement climatique, il faut aussi mentionner le problème de l'épuisement des sols. Il y a un problème de diffusion des connaissances agronomiques.
Comment est vécue la rapidité des changements opérés ?
La diffusion des gains de l'agriculture est plus ou moins égalitaire. La modernisation de l'agriculture crée des inégalités. Elle pousse des paysans sans terre à l'exode rural. Mais elle permet la production de produits qui apportent des bénéfices à toute la population. Les prix de la nourriture baissent et les revenus des agriculteurs augmentent. Cela réduit la pauvreté dans l'ensemble de la population.
Le défi est aussi culturel. Il y a beaucoup de transitions sur une seule génération. Il faut que les communautés paysannes acceptent les changements. Il faut faire cohabiter des immenses projets publics et des projets privés. Certains projets prennent en compte les externalités, d'autres, un peu plus agressifs, suscitent une opposition politique. On peut trouver certaines situations similaires à ce que l'on voit en Amérique du Sud, avec des paysans sans terre et le développement d'une agriculture privée. Il faut que les paysans acceptent le passage du droit coutumier au cadastre, et ces sujets de droit peuvent générer des conflits d'intérêts entre les paysans et l'agriculture privée. A contrario, la Côte d'Ivoire est un modèle équilibré entre des grandes plantations et des plantations familiales, sans oppositions fortes.
Que pensez-vous du phénomène d'accaparement des terres ?
Le développement de l'agriculture sera très largement endogène. La sécurisation des approvisionnements agricoles est un vrai souci pour un certain nombre de pays, c'est vrai.Mais les phénomènes d'accaparement des terres sont infinitésimaux par rapport aux réserves de terres arables en Afrique. L'impact de l'investissement étranger est faible. Il en faudrait même davantage pour mobiliser le plus de capital possible. L'enjeu, c'est quand même de faire régresser la faim. Même quand ça existe, ce n'est pas forcément le hold-up des ressources.
Tous les pays d'Afrique n'en sont pas au même stade de développement en matière agricole…
L'agriculture est très dépendante de tout le reste de l'économie. Une différenciation s'opère entre les pays qui ont une cohérence de leurs systèmes économiques et les autres. Dans les pays pétroliers, il est très difficile pour l'agriculture de survivre. Mais au Nigéria par exemple, la croissance est de plus en plus équilibrée et de plus en plus forte. Et on y voit la reprise de projets rizicoles et oléagineux. Le Maroc est de plus en plus efficace. Le Ghana offre un modèle de plantations qui fonctionne avec du café, du cacao, de l'hévéa et de l'huile de palme. On observe un développement sans précédent des zones côtières de l'Afrique de l'Ouest. Cela doit entraîner des progrès dans l'élevage sahélien.
On trouve aussi de nouvelles cultures d'exportation. Après le Kenya, l'Ethiopie exporte des fleurs. On trouve des filières d'huiles essentielles en Afrique de l'Ouest. L'Egypte est un gros exportateur de riz…
Quelle est la première étape pour accélérer le développement agricole de l'Afrique ?
L'Afrique perd encore une partie importante de sa production parce que les systèmes économiques autour ne sont pas performants. Le premier mode de résolution du manque de capital, c'est la réduction des pertes matière. Des routes, des stockages, des abattoirs doivent permettre d'améliorer le rendement matière. Ces facteurs de cohérence se mettent en place partout. La valorisation des coproduits est aussi une piste à étudier.
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L'Afrique va vraisemblablement faire en trente ans ce que l'Europe a fait en un siècle ! Les grands besoins nutritionnels vont être couverts en une génération. La production de lait sahélienne ne dépasse pas 0,5 l de lait par animal et par jour. Sans gros travail génétique, en améliorant l'alimentation et la gestion de l'eau, on peut facilement passer à 12 litres. Le potentiel de densification des rendements de céréales est sans commune mesure avec les autres zones du monde.
L'Afrique sera le grenier du monde, elle produira plus que ses besoins. Elle va prendre la relève sur les oléagineux, les céréales et l'élevage, même si ce dernier secteur est plus compliqué d'un point de vue environnemental. Il y a une révolution du riz en Afrique de l'Ouest. Dreyfus développe par exemple un projet de rizière de 200 000 ha au Sénégal. Le maïs progresse partout…
Le développement des industries agroalimentaires en Afrique est-il confronté à des défis similaires à ceux qui caractérisent l'agriculture ?
Les IAA sont moins intensives en capital que l'agriculture. La différence de coefficient de capital par rapport à l'agriculture est de 1 à 2 voire 1 à 4 dans l'agroalimentaire selon les secteurs. A titre d'exemple, la minoterie et la brasserie sont moitié moins intensives en capital que l'amont. Dans la transformation du lait et de la viande, le rapport est d'un tiers voire un quart. L'aval agroalimentaire est donc plus créateur d'emploi que l'agriculture.
Lionel Zinsou : Les acquéreurs ne sont pas les mêmes pour les snacks et les biscuits. Nous avons scindé l'entreprise et cédé l'activité snacks, pensant en maximiser la vente. Nous avons maintenant une entreprise homogène de biscuits. Le processus de cession n'est pas engagé mais nous n'avons pas vocation à rester éternellement au capital, dans lequel nous sommes entrés en 2006. Pour céder United Biscuits, il vaut mieux avoir une meilleure conjoncture européenne de consommation notamment anglaise. Les années 2009 ou 2012 par exemple, n'étaient pas idéales. Quand nous avons cédé Yoplait, en 2011, il y avait une embellie.
Les entreprises françaises sont-elles suffisamment présentes en Afrique ?
Danone, Unilever, Nestlé… toutes les multinationales vont investir. Le mouvement est lancé, toutes les entreprises peuvent y participer. Il faut de la compétence technique en amont sur l'agronomie et en aval sur le marketing, le stockage, la chaîne du froid. Il faut faire un petit exercice de simulation, et prévoir où on sera dans 20 ou 30 ans. L'Afrique n'exportera pas que des produits tropicaux, des roses et des légumes de contre-saison. C'est un roman-fiction assez intéressant pour les entreprises françaises. Il y aura 2 milliards d'habitants à nourrir en Afrique en 2044. Le Brésil a réussi à nourrir sa population dans un écosystème qui n'est pas si différent.
Les entreprises françaises sont à la manœuvre. Même les coopératives s'y mettent. En Afrique francophone, les marques françaises sont connues et répandues. Limagrain est en train de devenir un leader des semences en Afrique. Toutes les entreprises se posent la question africaine. Et ça c'est nouveau.
Le Nigéria, le Kenya, le Ghana, le Maroc, l'Algérie un peu, la Tunisie, l'Egypte… Tous ces pays correspondent à une demande solvable en croissance.
N'est-ce pas risqué d'investir dans certains pays africains ?
Avant on considérait que c'était risqué et dangereux d'aller en Afrique. Le regard a changé.
Le continent n'est pas très cher en coût d'investissement. Le foncier n'est pas cher (sauf en Angola et en Ouganda). L'investissement industriel n'est pas nécessairement élevé. Selon une étude de la Cnuced, c'est la région du monde où le taux de rentabilité est le plus élevé. Globalement, la propriété intellectuelle est respectée, contrairement à l'Asie. Il n'y a plus de restrictions au rapatriement des dividendes, sauf dans quelques pays.
Il y a des risques, mais il est rationnel de les prendre.
Lionel Zinsou : Le marché de la glace croît de 3 % par an en volume en Europe. C'est dans le haut de la fourchette des IAA. L'Europe est donc un marché satisfaisant dans ce domaine, mais il reste saisonnier et volatile. Il y a toujours intérêt à diversifier sa géographie et ses risques.
(1) Lionel Zinsou prendra la présidence du conseil de surveillance à la suite d'Amaury de Sèze fin 2015. Il sera remplacé à la présidence du comité exécutif par Michel Paris.