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Fin des néonicotinoïdes: la filière betteravière prise de court

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Suite à la décision de la CJUE, la France a renoncé à autoriser les néonicotinoïdes en enrobé de semences de betteraves. Le ministre de l’Agriculture Marc Fesneau a promis de  garantir aux planteurs qu’ils puissent être couverts intégralement des pertes en cas de jaunisse. Mais la filière betteravière s’estime « dans l’impasse », selon le président de la CGB Franck Sander, sans véritable solutions de remplacement.

« Il n’y aura pas de troisième dérogation pour les néonicotinoïdes », a déclaré Marc Fesneau à l’issue d’une réunion avec les professionnels de la filière betteravière le 23 janvier, quelques jours après la décision de la Cour de justice européenne (CJUE). « Je n'ai aucune intention de balader les agriculteurs et en particulier ceux qui sont inquiets, car c'est dans quatre à six semaines qu'ils vont prendre la décision d’implanter des semences. » Des semences qui, heureusement, n’avaient pas encore été enrobées en France, ce qui n’est pas le cas partout en Europe.

Du côté de la filière betteravière, l’on se dit « au pied du mur ». La CGB estime que les alternatives efficaces déployables en 2023 sont tout simplement « absentes ». « À un mois et demi des semis de betteraves, c’est une immense déception pour toute notre filière qui plonge les betteraviers dans un grand désarroi », s’alarme la CGB dans un communiqué de presse du 23 janvier. Et d’avertir que « les surfaces risquent de baisser sensiblement ».

En cas de jaunisse, la CGB appelle donc à une indemnisation totale, sous peine de « mettre en danger toute la filière » des 24 000 producteurs jusqu'aux usines qui transforment les racines en sucre, en alcool ou en carburant bioéthanol. « La catastrophe sanitaire de 2020 est toujours dans les esprits, avec une perte moyenne de rendement de 30 % au niveau national, les exploitations les plus touchées ayant perdu jusqu’à 70 % de leur récolte, dans certaines régions », rappelle la CGB dans un communiqué.

Risques d'importations

Sur un autre ton, la Confédération paysanne a aussi enjoint le ministre à « aller plus loin » en remplaçant la « béquille chimique par un accompagnement économique durable », explique le syndicat dans un communiqué de presse du 24 janvier. « Sans quoi, la filière continuera de réclamer des dérogations sans engager de transformations pour les producteurs et productrices », précise la Conf', opposée aux dérogations pour les néonicotinoïdes depuis leur mise en place.

Par ailleurs, la Conf’ demande « l'établissement d'une clause de sauvegarde au niveaux européen et mondial, pour accompagner les paysans et paysannes face à la concurrence déloyale ». Une revendication que partage la CGB qui redoute la concurrence européenne et notamment celle de l’Allemagne, qui a renoncé aux semences enrobées mais a autorisé un produit néonicotinoïde en pulvérisation.

Au-delà des frontières européennes, c’est surtout « le risque d’importations massives de sucre ou d’éthanol issus de cultures utilisant des produits phytosanitaires interdits chez nous depuis longtemps », qui inquiètent les producteurs de betteraves sucrières, rapporte le communiqué de la CGB. Une inquiétude partagée par le ministre de l’Agriculture, lui qui soutient que « si l’on aboutit à avoir du sucre et de l’éthanol de pays qui ne respectent pas nos normes, nous aurons tout perdu ».

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« Couverts intégralement »

Au ministère de l’Agriculture, les demandes des professionnels betteraviers semblent avoir été entendues. Interpellé à l'Assemblée par trois députés de départements betteraviers le 24 janvier lors des questions au gouvernement, il a convenu de la mise en place d’un dispositif permettant « de garantir aux planteurs qu’ils puissent être couverts intégralement des pertes due à l’apparition de la jaunisse en 2023 ». Il n'a pas précisé avec quels outils. Le ministre prévoit également « d’activer au niveau européen les clauses de sauvegarde pour qu’il n’y ait pas de distorsion de concurrence.

Face à ces annonces, Franck Sander reste prudent. « Je ne vois que ce que je vois. Nous nous donnons dix jours pour construire un dispositif robuste avec le ministre de l’Agriculture, avec la volonté qu’il annonce un mécanisme d’indemnisation dès la première tonne perdue, sans plafond ni franchise. » Dans tous les cas, le président de la CGB estime qu’il y aura « de la casse ».

Quelle sera l'attitude des planteurs ? La question est dans tous les esprits. Afin de rassurer la filière betteravière en France et de « stabiliser 2023 », Marc Fesneau a aussi réaffirmé la nécessité de trouver des alternatives aux NNI. Ces dernières sont explorées depuis trois ans dans le cadre du plan national de recherche et d’innovation (PNRI) intitulé « vers des solutions opérationnelles contre la jaunisse de la betterave sucrière », dans lequel 20 M € ont été investi.

Demandes de dérogation pour le spirotetramat

« Nous allons essayer d’accélérer les choses mais il nous manque une année », a soutenu le ministre. Parmi les solutions immédiatement disponibles, le ministère de l’Agriculture a notamment cité « les produits phytosanitaires alternatifs et autorisés en traitement foliaire en 2023 mais aussi « les plantes compagnes » qui seront utilisées « à l’horizon des semis 2023, sur le plus de surface possible ».

« Aujourd’hui, la flonicamide est le seul produit homologué disponible en France [pour lutter contre la jaunisse des betteraves NDLR] mais il a une durée d’action de douze à quinze jours et ne peut être utilisé que pour un passage », précise Vincent Laudinat, d.g. de l’Institut technique de la betterave. Les néonicotinoïdes en enrobage de semences fonctionnent, eux, entre 75 et 90 jours après les semis, « le temps que la plante soit suffisamment développée pour ne plus souffrir de conséquences dramatiques de la jaunisse ».

Selon le directeur général de l'ITB, une dérogation pour un autre produit, le spirotetramat, va être déposée. Ce pesticide n’est pas homologué en betterave, et pourrait compléter le passage unique de la flonicamide par deux ou trois passages de spirotetramat. "Mais il faut que le tir soit adapté, cela nécessite une observation quasi quotidienne des champs de betteraves pour voir si des pucerons sont présents ». En 2020, le développement de la jaunisse avait été « majeur malgré trois passages de spirotetramat et un passage de flonicamide », s’alarme le d.g. de l’ITB.

En France, les semences n’ont pas encore été enrobées

La CGB demande une indemnisation sans plafond, ni franchise