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Focus Tunisie Genèse du pluralisme syndical agricole en Tunisie

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Depuis la Révolution de jasmin fin 2010, de nouveaux syndicats se mettent en place, en agriculture et ailleurs. Le Sat (Syndicat des agriculteurs tunisiens), créé en 2011, revendique son indépendance vis-à-vis du pouvoir en place.

Au programme du voyage de Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture, en Tunisie les 4 et 5 juillet, la visite de l’exploitation agricole de Karim Daoud, vice-président du Syndicat des agriculteurs tunisiens (Sat). Fraîchement créé en décembre 2011, le Sat rassemble 2000 agriculteurs de 11 régions tunisiennes (14 d’ici la fin de l’été 2014) sur les 24 du pays.
« Au lendemain de la Révolution de Jasmin et dans l’esprit de démocratisation, des syndicats indépendants du pouvoir se sont mis en place », explique Karim Daoud, également co-fondateur du Sat. L’agriculture n’est pas la seule à voir pousser ces nouvelles organisations professionnelles indépendantes du pouvoir : « C’est aussi le cas pour les représentants du patronat et des travailleurs qui mettent en place de nouveaux syndicats ». Avant la Révolution, il n’y avait qu’un syndicat agricole : il s’agit de l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (Utap). Ce syndicat rassemble toujours le plus grand nombre d’agriculteurs. Mais Karim Daoud assure que seuls 30 à 40% des agriculteurs tunisiens adhèrent à un syndicat. Et pour ceux qui le sont, il s’interroge : « Ils sont adhérents, mais le sont-ils pour de bonnes raisons ? ». En agriculture comme dans d’autres secteurs productifs, les pouvoirs publics mettent à disposition des filières des subventions. « Pour y avoir accès, les agriculteurs doivent obtenir une attestation de la part d’un syndicat. Sans quoi, ils ne peuvent pas toucher les aides de l’État », poursuit Karim Daoud. Jusqu’à la Révolution de jasmin, le seul moyen pour les agriculteurs d’avoir accès à ces aides était donc d’adhérer à l’Utap.
 
Indépendance en danger
Le Sat revendique son indépendance vis-à-vis du nouveau pouvoir. De l’autre côté, le premier président de l’Utap élu depuis la Révolution de Jasmin est Abdelmajid Zar, un ancien membre du conseil de la Choura du mouvement Ennahdha, parti politique tunisien islamiste. Le parti a été légalisé après la fuite du président Zine el-Abidine Ben Ali et est devenu la première force politique du pays. « L’Etat distribue aussi des aides aux syndicats. Avant la Révolution, les seuls bénéficiaires étaient donc les syndicats majoritaires », raconte Karim Daoud. Récemment, le syndicat minoritaire du patronat formé après le Printemps arabe a touché ces aides publiques. Pour Karim Daoud, le signal est inquiétant et l’indépendance revendiquée menacée. « D’un autre côté, si tous les syndicats touchent cet argent, nous souhaitons être traités sur un même pied d’égalité », concède Karim Daoud. Une solution qui semble aller à l’encontre du principe d’indépendance des syndicats naissants. « Aujourd’hui, nos adhérents cotisent pour financer le syndicat. Mais dans l’idéal, nous souhaiterions une révision complète du financement », précise-t-il.
 
Enjeu commercial
De cette restructuration syndicale et politique en Tunisie pourrait dépendre les relations commerciales avec le nord de la Méditerranée. « À la suite du printemps arabe, le projet Mena (Middle East and North Africa ) s’est fortement ralenti », explique le ministère français de l’Economie. Le projet a tout de même abouti à la signature d’un accord de libre échange entre le Maroc et l’Union européenne en 2011. Les fruits et légumes marocains peuvent donc entrer sans droit de douanes en UE : ce pourrait être un sérieux coup de frein aux exportations tunisiennes qui ne bénéficient pas d’un tel accord. Malgré tout, des quotas sans barrières tarifaires sont ouverts entre la Tunisie et l’UE. « Nous exportons des oranges, de l’huile d’olive, poursuit Karim Daoud, mais les périodes négociées ne sont pas adaptées. Parfois, ce sont des périodes où nous avons peu de fruits». Pour la Tunisie, un point-clé des négociations serait les quotas et les périodes d’ouverture de ces quotas. « Il faut que les organisations professionnelles puissent participer aux négociations », revendique Karim Daoud.
Et pour cause, les négociations ne se font pas que dans un sens et Karim Daoud craint pour l’avenir des agriculteurs tunisiens qu’il entend représenter : « Ils n’ont pas les mêmes moyens de production que les agriculteurs européens ou français ». En viande bovine ou en produits laitiers par exemple, le Sat soutient que la Tunisie n’aurait pas intérêt à céder trop de terrain. En attendant, le ministère français de l’Economie rappelle que « les négociations avancent très peu en Tunisie». Le ralentissement est lié à l’instabilité politique du pays qui ne permet pas de répondre aux revendications de la population. Pour Karim Daoud, une chose est sûre : les agriculteurs sont toujours en colère. « La Révolution n’y a rien changé », juge-t-il.

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