« Régionaliser les aides et utiliser les marges de modulation autorisées, possibles en fonction des objectifs de redistribution que l’on se fixe ». Telle est la manière dont François Hollande, premier secretaire du Parti socialiste, entend orienter les aides Pac au cas où le PS arriverait au pouvoir en 2007. Dans une interview à Agra Presse, il explique les grandes lignes de ce que serait une politique de gauche : redistribution « vers une très grande majorité d’agriculteurs», relance des CTE, soutien aux biocarburants dans une politique de développement durable, accès des syndicats minoritaires aux offices et interprofessions, refus des OGM, etc. De culture plutôt urbaine avec une attention en générale limitée à la question agricole et rurale, le PS entend rompre avec cette tradition. François Hollande, notamment, est convaincu que « la question agricole est une question de société ». C’est Germinal Peiro, secrétaire national à l’agriculture et aux affaires rurales qui devra porter le dossier pour les socialistes. Agra poursuit ainsi sa série d’interviews en prélude aux prochaines élections politiques, articles qui ont déjà fait s’exprimer plusieurs partis représentés à l’Assemblée nationale : l’UMP, les Verts et le parti commmuniste.
Les questions rurales et agricoles peuvent elles devenir un élément fort du programme du PS ?
La question agricole pour nous n’est pas seulement celle des agriculteurs s’interrogeant, légitimement, sur leur avenir. C’est une question de société, celle de savoir quelle alimentation nous voulons, quel environnement nous entendons préserver, quels territoires nous entendons occuper et comment, et quels produits nous entendons consommer et exporter. L’agriculture est un secteur particulièrement dynamique, important en matière d’emplois et de distribution ainsi que pour la balance commerciale. Ce n’est pas au moment ou nous connaissons un déficit préoccupant de nos échanges extérieurs que nous devrions négliger ce grand courant d’exportation et d’échange que représente l’agriculture en Europe.
A quel titre l’agriculture pourrait-elle être traitée dans vos propositions ?
Le projet du PS mettra l’accent sur l’emploi et le développement durable. Et donc l’agriculture y figurera à ce double titre. Il ne s’agit pas seulement de l’emploi agricole mais de celui qui est lié à l’alimentation sous toutes ses formes – et il y a une dynamique de cet emploi qui ne se dément pas ; de plus, les formations agricoles connaissent une fréquentation forte qui prouve l’engouement des jeunes pour les métiers de l’agriculture au sens le plus large du terme. L’agriculture c’est aussi le développement durable, et c’est en ce sens que nous devons réorienter nos politiques et les modes de production agricole. Elle doit être un secteur productif mais aussi une activité qui soit sûre de ses débouchés, soit respectueuse de l’environnement et utilise pleinement le territoire. C’est pour cela qu’on ne détache pas le développement rural de l’agriculture. Il n’y a pas de développement rural sans agriculture mais pas d’agriculture sans développement territorial harmonieux.
Jacques Chirac a souvent été considéré comme le « champion » de l’agriculture. Cette place laissée libre donne-t-elle une opportunité pour que le parti socialiste soit plus présent vis-à-vis du monde agricole ?
Je conteste la vision traditionnelle qui voudrait que la droite et notamment Jacques Chirac ait une attention et une réussite telle qu’elles vaudraient une fidélité électorale de la part de l’électorat agricole. Si celui-ci a voté majoritairement à droite, c’est plus par tradition que par récompense d’une politique de droite. En effet, que d’abandons en quelques années ! Jacques Chirac aura été l’homme politique qui aura accepté le plafonnement du budget européen, la réduction à terme du budget agricole. Il aura été celui qui aura mis en cause des politiques de soutien au produit, faute d’avoir pu défendre une vision de l’agriculture qui soit autre chose que la protection de quelques intérêts. Il aura été le président de la république ayant, pendant douze ans, avec le plus de constance, laissé décliné les politiques rurales, les politiques de service public et même les politiques de solidarité à l’égard des agriculteurs. Et ce ne sont pas des poignées de main au Salon de l’agriculture, même pendant douze ans qui pourront faire oublier ce bilan.
À l’inverse, la gauche ne « vend » pas suffisamment ses propres actions. C’est elle qui fait comprendre aux agriculteurs la nécessité d’un meilleur respect de l’environnement. Cela a donné lieu à la politique des CTE, qui, au départ, a été difficile mais qui ensuite a été bien admise. C’est la gauche qui a fait sortir le concept de multifonctionnalité à partir duquel, maintenant, l’ensemble des professions agricoles raisonnent. C’est la gauche qui a su mettre en œuvre la maîtrise de la production : souvenons-nous de ce qu’on disait à la mise en place des quotas laitiers, ces quotas qu’on redoute aujourd’hui de voir disparaître. C’est la gauche qui a mis en garde la profession quant au recours excessif à l’intensification, en proposant un modèle plutôt fondé sur la qualité. C’est la gauche qui a proposé le statut du conjoint et revalorisé les retraites agricoles. C’est elle, aussi, qui a proposé le plafonnement des aides que certains syndicalistes majoritaires regardent comme constituant une évolution irréversible.
Qu’est-ce qu’une politique de gauche en agriculture ?
C’est une politique qui fait de l’alimentation de qualité son principe fondateur. Ne pas produire dans n’importe quelles conditions n’importe quel produit. Nous sommes pour la maîtrise fondée sur la qualité. Nous défendons aussi la politique agricole commune. Nous ne voyons pas comme une perspective heureuse la renationalisation de la Pac. En revanche, nous pensons que, dans le cadre du second pilier, nous pouvons prendre en compte davantage la dimension territoriale à travers une régionalisation des aides. Enfin, nous sommes pour une organisation de l’agriculture sur le plan mondial qui permette de nourrir la population. Nous devons favoriser l’émergence d’autres agricultures et donc remettre en cause nos subventions à l’export. Par contre, il faut qu’il y ait des règles communes appliquées par tous au sein de l’OMC. Il faut éviter que certains pays puissent soutenir leur agriculture sans condition et d’autres, l’Europe surtout, être harcelés de contraintes et parfois d’accusations injustes. Enfin, il faudra toujours des aides : elles doivent non seulement être conditionnées, notamment à des règles de qualité et de protection de l’environnement, mais elles doivent aussi être modulées et plafonnées. Ce sera d’ailleurs la seule façon de les faire accepter, à l’échelle européenne comme à l’échelle nationale. Les agriculteurs ne veulent pas être des assistés. Ils ont raison, mais ils ne veulent pas non plus qu’on laisse penser qu’il y aurait des privilégiés.
Cela veut donc dire une redistribution des aides à l’agriculture en utilisant les 20 % de modulation que permet la Pac ?
Cela veut dire régionaliser les aides et utiliser les marges de modulation autorisées, possibles en fonction des objectifs de redistribution que l’on se fixe.
Cependant, on sait que les aides sont parfois supérieures au revenu même, notamment dans les zones d’élevage que vous connaissez bien. Ne risquez-vous pas de compromettre le revenu d’agriculteurs qui ne sont pas des privilégiés, loin de là ?
D’abord, les agriculteurs préfèrent vivre des prix de leurs produits que des aides. C’est pourquoi nous devons continuer d’avoir une politique d’organisation commune de marché. De manière à ce que le revenu vienne de la vente des produits. Prenez l’exemple de l’élevage bovin : les prix sont devenus plus rémunérateurs, sans doute aussi parce qu’il y a eu un effort de qualité, sûrement également à cause des difficultés des autres productions animales. Les aides doivent correspondre à un mode de production. Le pire serait que les aides soient liées à des situations acquises sans lien avec la production. Une situation où il suffirait d’être utilisateur du sol pour bénéficier d’une sorte de rente foncière. On s’y oriente et ce n’est pas souhaitable. Nous travaillerons pour qu’il reste un lien entre l’aide, d’une part, la production et l’emploi d’autre part.
Malgré cela, ne risquez-vous pas de pénaliser trop fortement certains producteurs dans des zones difficiles ?
Non. Ils ont tout avantage à la politique que nous recommandons. Ils font de la qualité, ils occupent le territoire, ils respectent l’environnement, ils ont un taux d’emploi qui est généralement élevé. Ils doivent être les principaux bénéficiaires de la redistribution. En revanche, les grosses productions céréalières ou oléagineuses auront à faire un certain nombre d’efforts. Globalement, c’est une très grande majorité d’agriculteurs qui vont bénéficier de cette politique de modulation et de répartition des aides. Ce ne sont pas des soutiens qu’on va retirer aux agriculteurs pour les distribuer à d’autres. Ces aides resteront au sein du monde agricole.
Donc, pour 2013 et au-delà, vous plaiderez pour le maintien des aides en agriculture ?
Absolument. Nous voulons que au-delà de 2013, il y ait une politique agricole commune. Il faudra en faire un grand enjeu, non pas de la France en Europe, mais un enjeu pour l’Europe elle-même qui doit concevoir son agriculture comme une chance. Bien sûr, il est normal de réorienter la construction européenne sur la recherche, l’éducation, l’industrie, mais il faut bien comprendre qu’avoir son indépendance alimentaire est une garantie. Que pouvoir nourrir aussi au-delà de ses frontières c’est une solidarité que nous devons avoir à l’égard du reste du monde, dès lors que nous ne le faisons pas au détriment des autres agricultures. Enfin, la qualité et la sécurité alimentaire sont des impératifs réclamés par les consommateurs. Nous devons présenter nos perspectives en matière de Pac non pas comme une défense de nos propres intérêts mais pour une conception de l’Europe dans le monde.
Pensez-vous pouvoir convaincre le grand public de la nécessité de cette politique agricole ?
Ce ne sera pas facile, et ce sera d’autant moins facile que l’on paraîtra défendre simplement des intérêts nationaux. Il faut être capables de montrer que notre conception de la politique agricole n’est pas liée au nombre d’agriculteurs en France mais qu’elle est liée à une conception de la qualité de la vie, à un équilibre de territoires et à une gestion de l’environnement et de la planète.
Que répondez-vous aux pays qui, comme l’Angleterre veulent remettre en cause la Pac?
Je leur réponds d’abord qu’on ne peut pas rester au niveau actuel du budget européen, soit un peu plus de 1 % de la richesse européenne. Si on en reste là il y aura contradiction entre les dépenses agricoles et rurales, la solidarité à l’échelle européenne avec les fonds sociaux structurels et ce qu’on présentera comme des dépenses d’avenir, la recherche, les politiques éducatives. Tony Blair est lui-même devant cette contradiction. Comme il ne veut pas relever le budget européen il s’en prend à la politique agricole. Au risque d’atteindre l’Europe elle-même puisqu’aujourd’hui quelles sont les politiques communautaires si ce n’est la politique agricole ? Remettre en cause la politique agricole c’est remettre en cause une grande part des politiques européennes. La grande bataille pour l’avenir, c’est donc la bataille budgétaire. Combien voulons-nous consacrer pour notre avenir en commun dans l’Europe à vingt-cinq ou davantage ? Si nous en restons au plafonnement actuel, alors, il n’y aura pas d’Europe intégrée, il n’y aura pas d’Europe politique il n’y aura qu’une Europe des marchés et l’agriculture ne sera plus qu’un marché.
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Autre remise en cause de la Pac, celle qui émane de l’OMC. Quelle attitude prônez-vous à cet égard ? Que dites-vous aux pays les moins développés qui nous demandent d’ouvrir l’Europe à leurs produits et de réduire nos aides agricoles.
Il y a une légitimité de la part des pays émergents à demander une suppression de nos aides à l’exportation. Nous y sommes prêts, à condition que cette règle vaille aussi, notamment, pour les États Unis d’Amérique. En revanche, nous voulons considérer l’agriculture comme une exception. Nourrir les hommes n’est pas une activité comme les autres qui obéirait à des règles pures de marché, au risque d’ailleurs d’empêcher des agricultures émergentes de se développer. Il faudra donc démanteler les restitutions mais aussi permettre la constitution d’ensembles régionaux qui puissent développer leurs propres modèles agricoles.
Les pays en développement demandent aussi le libre accès à l’Europe et la suppression des soutiens internes à nos agriculteurs. Que leur répondez-vous ?
Je leur dis que les règles de soutien internes sont de notre propre responsabilité. En effet, ces aides correspondent à une gestion de notre territoire, à une protection de nos matières premières ou de nos facteurs de production, comme l’eau par exemple, et qu’eux-mêmes doivent soutenir leur agriculture. Nous avons, en plus, des règles sanitaires, environnementales qui devraient valoir partout dans le monde. C’est pourquoi, si on s’oppose à telle ou telle importation de produit sur lequel nous avons des doutes, ce n’est pas qu’on protège nos marchés, c’est qu’on protège la santé de nos consommateurs.
Les CTE, mis en place par un ministre de l’Agriculture de gauche, Jean Glavany, sont-ils des outils à remettre en vigueur ? Ils avaient été jugés très lourds et compliqués à l’époque ?
En matière agricole, tout est toujours jugé très compliqué. Les aides exigent des formulaires et font des agriculteurs des « fonctionnaires sans la garantie d’emploi ». Les contrôles sont souvent draconiens, parfois tatillons et sont extrêmement compliqués à mettre en œuvre. C’est pourquoi la logique du contrat me semble être un facteur de simplification ; c’est aussi une logique de clarification des rapports entre l’agriculteur et la société ; c’est, enfin, un facteur de respect des engagements : pour que les aides distribuées le soient en fonction de contreparties bien identifiées. Cette logique de contrat doit d’ailleurs être mise en œuvre également en dehors de l’agriculture. Il n’y a pas de raison, par exemple, que les exonérations de cotisations sociales qui sont versées aux entreprises ne soient pas fonction des efforts d’embauche. Chaque fois que l’État ou une collectivité publique intervient pour soutenir ou appuyer, cela doit se faire dans le cadre d’un contrat. Et non pas dans l’opacité d’aides ou de subventions qui font, à un moment ou à un autre, l’objet de contestations. Cependant, il est vrai que les CTE ont été critiqués au début. C’était pour leur lourdeur et le délai trop long pour le versement de la première aide. Il faudra changer la méthode, la simplifier et déconcentrer au maximum.
Les biocarburants sont-ils une voie intéressante pour l’agriculture et que vous envisagez de soutenir ?
Je pense qu’ils doivent participer à une politique de diversification de la production agricole avec tout ce qui tourne autour des énergies renouvelables comme des produits non alimentaires biodégradables (nouveaux plastiques à base d’amidon et autres…). L’après pétrole est devant nous et nous devons nous y préparer. Les biocarburants sont un élément de la réponse mais celle-ci doit s’inscrire dans une politique de développement durable global et d’aménagement du territoire qui constitue pour l’agriculture un moyen d’être plus autonome au niveau énergétique.
Concernant la concertation, les syndicats minoritaires demandent à êtremieux représentés et consultés. Est-ce une priorité pour vous ?
Oui. Il faut, pour l’agriculture, appliquer ce qui existe en matière de démocratie sociale. C’est-à-dire le fait qu’il y ait plusieurs organisations représentatives mais, qu’en même temps, l’État doit signer des accords avec un syndicalisme majoritaire. Encore faut-il que ce pluralisme soit effectif. Plus il sera reconnu, plus la dimension majoritaire sera respectée. Il faut d’ailleurs remarquer que le pluralisme n’est pas une atteinte au syndicalisme majoritaire, c’est même une reconnaissance. Quant à la cogestion, ce n’est pas la démocratie sociale. C’est la confusion.
Les syndicats minoritaires doivent-ils être présents dans les interprofessions, par exemple ?
Oui. Exactement comme pour les salariés. Dans les organismes de salariés, toutes les organisations jugées représentatives sont présentes, même s’il y en a une, à un moment donné, qui préside. Cette règle doit également valoir en agriculture.
Dans le cas où la gauche arrive au pouvoir en 2007, quelle serait la première mesure que vous désireriez prendre ?
Il faudrait tout de suite ouvrir, comme nous allons le faire avec les salariés et employeurs, une grande conférence agricole et rurale, élargie aux distributeurs, coopérateurs, mutualistes, à l’industrie agroalimentaire, de manière à ce que nous puissions engager ensemble, pour les cinq ans qui viennent, des actions qui seront de notre responsabilité. J’y associerais aussi les régions.
Quelle est la position du PS sur les OGM ?
Nous considérons que ces productions OGM n’ont pas leur place dans notre pays, mais la recherche peut-être poursuivie, dans un cadre strictement contrôlé pour éviter qu’il puisse y avoir des effets sur l’environnement et la biodiversité. Nous sommes hostiles à la production en plein champs.
Seriez-vous favorable à un regroupement entre le ministère de l’Agriculture et celui de l’Environnement ?
Non. Il doit y avoir un ministère du développement durable et de l’écologie qui doit être transversal, pour pouvoir agir sur d’autres domaines et d’autres ministères, comme l’industrie ou les transports. Laisser penser que le développement durable est le prolongement de l’agriculture, du territoire, me parait une vision trop réductrice. Ce serait induire que seule l’agriculture devrait faire effort de développement durable. Elle doit en être un élément mais pas le seul.
Quelle est votre réaction face à la déclaration de candidature possible de la part de José Bové ?
S’il pense qu’il peut rassembler la gauche de la gauche pour permettre la victoire d’un candidat de gauche au second tour, pourquoi pas ? Si c’est au contraire pour figer les frontières entre une gauche de gouvernement et une gauche protestataire, alors je ne vois pas là ce qui pourrait être utile pour les élections de 2007. C’est à José Bové de savoir s’il veut permettre une mobilisation unitaire de la gauche ou si au contraire, poussé par des forces qui ne veulent pas gouverner, s’il veut empêcher le parti socialiste d’accéder aux responsabilités en 2007.
Exergues : La question agricole est une question de société il faudra toujours des aides c’est une très grande majorité d’agriculteurs qui vont bénéficier de cette politique de modulation et de répartition des aides Nous voulons que au-delà de 2013, il y ait une politique agricole commune Les productions OGM n’ont pas leur place dans notre pays Les biocarburants doivent participer à une politique de diversification de la production agricole Pas de regroupement entre les ministères de l’agriculture et de l’environnement