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Rumen Porodzanov, ministre de l’Agriculture de Bulgari « Il y a consensus dans l’UE pour maintenir le budget de la Pac »

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Dans une interview accordée à Agra Presse le 24 février au Salon de l’agriculture, Rumen Porodzanov, le ministre de l’Agriculture de Bulgarie, pays qui préside l’UE au premier semestre, a indiqué que lui et ses homologues sont d’accord sur au moins un point décisif, la nécessité de maintenir le budget de la Pac, « seule politique stable et vraiment structurée » dans l’UE. Un affaiblissement de la Pac par un budget agricole plus bas serait périlleux, estime-t-il. Il appuie les propositions en faveur d’une augmentation de la contribution des États pour éviter une baisse du budget agricole. Il compte par ailleurs faire avancer le projet de la Commission de règlement sur les pratiques abusives de la distribution.

Monsieur le ministre, vous avez pris début janvier la présidence d’un secteur en crise au niveau européen : enlisement des prix du lait, prix faibles de la viande bovine, accords de libre-échange qui inquiètent, fin des quotas sucriers, prix durablement déprimés des céréales face aux grains de Russie et d’Ukraine. Seul le secteur viticole est dynamique à l’export et procure du revenu aux producteurs. Quelles pistes pour sortir de cette crise profonde ?

Tout d’abord je ne suis pas d’accord pour dire que l’agriculture européenne est en crise. Car si vous dites qu’il y a crise maintenant, que dire de la situation de ces dernières années, dans le secteur laitier ainsi que dans d’autres ? Il existera toujours des problèmes de ce genre. Le secteur agricole européen est certes un secteur sensible, exposé à une énorme concurrence, mais c’est pour cela que la Pac a été conçue. L’agriculture nécessite beaucoup d’attention et d’examen de ses marchés. Ce n’est pas par hasard que dans l’UE il existe une politique commune de l’agriculture, qui, je dois le dire, est la mieux structurée et la plus réussie de l’Union.

Je puis vous assurer que nous allons observer les marchés et faire part de nos observations au Commissaire à l’agriculture. Nous allons continuer à exiger des informations et scruter le marché intérieur. Il ne faut pas oublier que les accords de libre-échange ont permis à l’Europe d’accroître ses exportations agricoles de 6 % en 2017, dont + 13 % en viande bovine vers le Japon et + 20 % vers la Corée du Sud. Les pays producteurs de viande bovine comme l’Irlande, la France, la Pologne, la Finlande s’inquiètent des négociations avec le Mercosur. Il faudra trouver des mécanismes protecteurs en imposant des quotas d’importations raisonnables pendant sept à dix ans et exercer un contrôle strict de la qualité. Il faut se rappeler que l’accord avec le Mercosur n’est pas uniquement agricole, mais qu’il recouvre d’autres enjeux économiques et aussi des enjeux politiques.

Un défi se présente à vous : la nécessité d’activer les discussions sur la prochaine Pac. Qu’est ce qui semble se profiler selon vous ? Une Pac affaiblie et en recul dans les priorités de l’UE ?

Je ne pense pas que la Pac est en train de perdre de son importance. Je pense qu’il faut la moderniser. Les discussions sur la Pac post 2020 avancent. Elles portent sur les priorités de la Pac et sur son budget. Au cours de la session d’Agro Fish en janvier, nous, les ministres de l’Agriculture de l’Union, avons désigné les principaux sujets sur lesquels nous allons discuter, et parmi eux, l’augmentation de la valeur ajoutée des produits agricoles. Les débats ont été très professionnels et chacun de mes collègues s’est exprimé très clairement. Sur de nombreux sujets nous sommes du même avis : la nécessité de maintenir les paiements directs ; le souhait de ne pas s’orienter vers un cofinancement de la Pac par les États membres.

Nous avons souligné aussi l’importance du programme de développement des régions rurales, l’importance d’y créer des emplois et d’y améliorer les infrastructures. Toutes ces discussions prendront corps dans les plans stratégiques qui seront élaborés par les pays membres. Cela dans la plus grande subsidiarité, mais surtout sans conduire à une renationalisation de la Pac.

Sans vous prononcer sur le contenu de la Pac 2020, quelles grandes lignes se dégagent ?

Nous avons discuté sur le plafonnement des paiements directs aux gros producteurs et sur les mesures à prendre en faveur des petits et moyens producteurs. Ces débats ont été très fructueux et j’espère qu’en mars-avril nous finaliserons les orientations d’Agro Fish. Nous les présenterons au Parlement européen, à la Commission et au Conseil européen.

Un autre point fort de nos entretiens est l’accord sur un financement adéquat de la Pac. S’il fallait en diminuer le budget, ce serait vraiment une forte secousse pour le secteur agricole, qui pourrait provoquer des manques de compétitivité et entraîner des problèmes économiques, sociaux et politiques. C’est pourquoi le cadre budgétaire pluriannuel pour la période de la prochaine Pac est très important.

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Jugez-vous inévitable une baisse du budget de la Pac après 2020 compte tenu du Brexit et du choix de l’UE de renforcer d’autres politiques (défense, migrations,…)? 

Le Brexit provoque un déficit de 12 à 13 milliards d’euros annuellement. Et le déficit est creusé par les politiques de sécurité et de migration. C’est pourquoi je pense qu’il serait opportun de penser à augmenter les cotisations des États membres car cela permettra de compenser le déficit et de maintenir un bon financement de la Pac et de la politique de cohésion. J’espère que la responsabilité politique prendra le dessus quand il s’agira de trancher sur l’avenir de la Pac. Au-delà de toutes les analyses financières, ce sera à mon avis une décision politique qui s’imposera. L’UE est stable parce que c’est toujours la raison qui finit par l’emporter.

La Commission européenne compte proposer prochainement des mesures contre les abus des enseignes de distribution. Légiférer dans ce domaine vous paraît-il nécessaire ?

C’est un sujet très sensible. Nous devons élaborer des règlements qui régissent la répartition de la valeur ajoutée dans la chaîne alimentaire, car c’est le producteur qui est le plus lésé. Ce serait une bonne avancée effectivement de prendre des mesures pour que les intérêts des producteurs, qui ont la responsabilité le plus haute dans la chaîne alimentaire, soient protégés. Donc nous tous, ministres de l’Agriculture, attendons la proposition de la Commission en vue d’un règlement sur cette question. Nous aimerions que le règlement soit adopté par la mandature actuelle du Parlement, ce serait un bon signal pour les agriculteurs.

Pour que ce règlement soit réussi, il faudra bien réfléchir aux mécanismes à mettre en place et aussi veiller à leur application, ce qui signifie qu’après l’application de ce règlement, chaque pays sera responsable de la répartition équitable des bénéfices dans la filière. C’est un règlement très important qui sera difficile à adopter, mais je salue le courage de la Commission.

Quelles sont vos priorités pour l’agriculture bulgare ?

J’ai l’ambition de faire de la Bulgarie un pays à l’agriculture moderne, qui corresponde aux pratiques de l’UE. Dans un mois ou deux, nous ferons une proposition législative pour lutter contre la grêle et contre le gel de printemps. Déjà, nos exportations agricoles ont augmenté significativement au cours des dix dernières années, passant d’un milliard d’euros en 2006 à quatre en 2016. L’UE est notre principal partenaire commercial pour les échanges de produits agricoles. Vous, à l’ouest de l’Europe, vous voyez la Pac avec moins d’optimisme que nous, parce que vous êtes habitués à un haut niveau de stabilité. La Bulgarie est le pays le plus euro-optimiste d’Europe car nous pensons que la Pac est une politique qui est facteur de stabilité.

"S’il fallait diminuer le budget de la Pac, ce serait vraiment une forte secousse qui pourrait entraîner des problèmes économiques, sociaux et politiques"

"Vous, à l’ouest de l’Europe, vous voyez la Pac avec moins d’optimisme que nous, parce que vous êtes habitués à un haut niveau de stabilité"