Abonné

Décryptage Influenza aviaire : l’après-crise se dessine

- - 8 min

Baisse de la densité de volailles dans les zones les plus peuplées, mise à l’abri des animaux obligatoire, mais à géométrie variable : ces deux orientations semblent dessiner le futur visage de la production avicole en périodes à risque d’influenza. L’adaptation de la production est au cœur de la feuille de route post-crise, que le ministère de l’Agriculture dévoilera courant juillet et dont il a présenté les premiers résultats le 11 mai, qui semblent rassurer les syndicats minoritaires jusqu’ici inquiets pour la production en plein air. La mise à l’abri des volatiles est appelée à rester le pilier de la lutte contre l’influenza. Mais les travaux en cours laissent deviner une application fine adaptée au niveau de risque, aux territoires et aux espèces. Par ailleurs, l’organisation de la production pourrait se renforcer, avec une modulation des mises en place estivales selon le niveau de risque, pour être en mesure de pouvoir claustrer les animaux en hiver. Bref, comme le résume la directrice du Cifog Marie-Pierre Pé, « un travail dans la dentelle ».

À quoi ressemblera la filière volailles après ce nouvel épisode d’influenza ? Ses contours commencent à apparaître au fur et à mesure qu’avancent les travaux sur la feuille de route post-crise, que le ministère de l’Agriculture présentera courant juillet. Organisé par Julien Denormandie avec les syndicats, interprofessions et élus, le point d’étape du 11 mai a confirmé une première orientation : la place majeure de la mise à l’abri des animaux dans la lutte contre la maladie. À cette occasion, l’Anses a présenté son avis sur « les facteurs de risque d’introduction et de diffusion du virus ». Un rapport qui sera publié « dans les prochains jours », précisait le cabinet du ministre le même jour. D’après l’entourage de M. Denormandie, l’Anses y « préconise de supprimer la dérogation [à la claustration pour les élevages de moins de 3 200 animaux] en fonction de l’analyse de risque et évoque une mise à l’abri adaptée à la typologie d’élevage ». Tout en précisant que « le travail continue » et que « les décisions et modalités pratiques doivent encore faire l’objet de concertations ».

Lancée début avril, la feuille de route, qui vise à « éviter une nouvelle crise » d’influenza, sera articulée en trois axes : « anticiper, prévenir, adapter ». Parmi les six groupes de travail (1), le plus avancé est celui sur l’adaptation de la production pour diminuer le risque influenza. Présidé par la directrice du Cifog (interprofession du foie gras) Marie-Pierre Pé, ce groupe de travail a lancé un chantier de cartographie pour cerner, au niveau communal, les zones les plus vulnérables à l’influenza : passages d’oiseaux migrateurs (zones à risque particulier, ou ZRP), forte densité avicole, ou les deux. Ont aussi été identifiés les « sites sensibles » (couvoirs, élevages de reproducteurs, abattoirs), ajoute Marie-Pierre Pé. C’est dans ces zones sensibles que la responsable du Cifog souhaite des règles « draconiennes » : il s’agirait de conditionner le redémarrage des élevages à un audit de biosécurité et à la capacité de claustration des animaux mis en place. C’est aussi là que l’interprofession compte « ne pas pouvoir déroger à la règle de mettre les animaux à l’abri » en période de risque élevé.

« Dans la dentelle »

L’application des mesures de claustration se fera « dans une logique graduée, adaptée à chaque territoire », insiste la directrice du Cifog. « On peut accepter qu’il n’y ait pas la même sévérité dans les zones où il n’y a pas de risque de propagation ». Et de prendre l’exemple de la Lozère, « où il y a très peu de production avicole et pas de passage d’oiseaux migrateurs ». Cette souplesse vaudra aussi selon les espèces de volailles. « La recommandation de l’Anses, c’est de mettre à l’abri tous les animaux en période à risque, résume Jean-Michel Schaeffer, le président d’Anvol (interprofession des volailles de chair). Mais la manière de les mettre à l’abri selon les impératifs physiologiques de chaque espèce n’est pas encore définie. » « Une réduction du parcours et une mise sous filet, cela peut s’entendre en poulets de chair », abonde Marie-Pierre Pé, qui remarque que les oiseaux migrateurs ne se posent pas au milieu d’une bande de gallinacés en plein air. Par contre, « ce serait impossible pour un élevage de canards de taille importante ».

Cette approche fine – « du travail dans la dentelle », selon les mots de Marie-Pierre Pé – semble rassurer les syndicats minoritaires, qui participent aux travaux. Le 12 mai, la Confédération paysanne et le Modef accueillaient avec satisfaction une « lueur d’espoir pour les élevages plein air traditionnels ». « Les scientifiques et le ministre reconnaissent […] le besoin de maintenir une possibilité de sortie des animaux en fonction des espèces et des zones », saluent-ils dans un communiqué. Un changement de ton radical : deux jours auparavant, la Conf' et le Modef alertaient la presse sur « la fin de l’élevage plein air ».

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

deuxième pilier
Suivi
Suivre

Le Cifog veut réduire la densité de 30 %

Deuxième grande orientation : pour prévenir le risque d’influenza, la filière se prépare aussi à moduler son organisation dans le temps. Le groupe de travail sur l’adaptation de la production s’est ainsi penché sur les futurs calendriers de mise en place. Par exemple, lors d’une année à risque, « pour être à même de mettre ses animaux à l’abri au 15 novembre, un producteur de canards prêts à gaver ne devra pas mettre en place plus de cinq canards au m2 à partir de la semaine 34 (du 26 juillet, NDLR) », illustre la directrice du Cifog. Une date butoir avancée de quatre semaines pour les couvoirs.

La densité de cinq canards au m2 représente une réduction de 30 % par rapport au plafond de l’IGP canards à foie gras du Sud-Ouest (7,5 animaux). Ce seuil devrait permettre, selon Marie-Pierre Pé, de les élever en bâtiment si besoin, « sans préjudice pour le bien-être animal et la qualité ». Une proposition marquante – pour ne pas dire une révolution copernicienne – de la part de la profession, réticente à toute baisse de production il y a encore quelques mois. « Nous saluons la volonté limpide de baisser drastiquement la densité sur les zones à risque », se sont d’ailleurs félicités la Conf' et le Modef le 12 mai.

Hausse des coûts de production à l’horizon

Cette anticipation des mises en place de volailles repose sur l’hypothèse de « disposer de signaux précoces autour de la fin août pour évaluer le risque d’apparition de l’influenza », explique Marie-Pierre Pé. Une période où il est possible de suivre la mortalité des oiseaux migrateurs, présents en Russie ou au Kazakhstan. Autre condition sine qua non : connaître en temps réel les populations de volailles présentes dans chaque commune. Après le précédent épisode d’influenza en 2017, la filière palmipèdes a mis en place un tel outil : la base de données avicole. La filière des poules pondeuses y participe, mais pas les volailles de chair ni le petit gibier. D’où le projet d'« unifier les bases de données avicoles pour gagner en rapidité, avoir une vision précise et gérer les densités », selon Jean-Michel Schaeffer. Il s’insérerait dans la refonte globale de la BDNI (base de données nationale d’identification animale), qui concerne l’ensemble des productions animales. Un chantier déjà entamé et censé aboutir à horizon 2023-2024. « Peut-être que les volailles se coordonneront plus vite », espère le président d’Anvol.

Si les contours d’une filière " influenza proof " se dessinent peu à peu, rien n’a encore transpiré sur le financement de cette mutation. « Nous demandons un accompagnement financier pour la mise à l’abri des animaux, car cela va demander des investissements à certains éleveurs », remarque Jean-Michel Schaeffer. Un message qu’il adresse « plutôt aux Régions », en charge des aides du PCAEA (plan de compétitivité et d’adaptation des exploitations agricoles), dans le second pilier de la Pac. Quant à la réduction des densités, elle provoquera inéluctablement « une nouvelle augmentation des coûts de production », souligne Marie-Pierre Pé. Pour y remédier, le Cifog compte s’appuyer sur la proposition de loi dite Egalim 2 du député Grégory Besson-Moreau (LREM, Aube). Le texte, qui prévoie de « figer la part agricole dans les contrats » devra « de facto s’appliquer dans le contrat entre transformateur et distributeur », souhaite Mme Pé. Disposant de contrats indexés sur les coûts de production avec les éleveurs, le maillon transformation est « pris en étau », car il « peine à faire valoir des augmentations aux acheteurs, en particulier à la grande distribution ».

« Le travail continue » jusqu’à l’été

Souplesse selon les territoires et les espèces

Connaître en temps réel les populations de volailles