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Influenza aviaire : un risque élevé de nouveaux virus dès l’automne prochain

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La France encourt un risque élevé de voir arriver, dès l’automne prochain, des souches connues ou non d’influenza aviaire, dans un contexte où les foyers se multiplient en Asie avec des virus hautement pathogènes et qui mutent rapidement. Depuis 1997 environ, les épisodes d’influenza aviaire se multiplient à travers le monde. Le nombre de cas et de foyers augmente d’année en année, sans que l’on puisse en pointer une cause unique.

Entre le 28 novembre 2016 et le 3 avril 2017, 485 foyers d’influenza aviaire (IA) H5N8 dans des élevages et 55 cas dans la faune sauvage ont été déclarés en France. Quatre millions de palmipèdes ont été abattus. « Le coût économique est estimé à plus de 200 millions d’euros, avec une grande perte de production et une problématique d’image à l’export », déplore l’expert Gilles Salvat, directeur du laboratoire de l’Anses à Ploufragan, par ailleurs laboratoire de référence sur l’Influenza aviaire.

Le cas de la France n’est pas isolé. À travers le monde, les épisodes d’IA se multiplient depuis 1997 environ, avec des virus très changeants qui se diversifient rapidement. « En 2006, deux virus circulaient, contre onze actuellement », détaille le Dr Paula Caceres Soto, chef du service d’information et d’analyse de la santé animale mondiale de l’OIE. L’épidémiologie de ces virus est complexe. « Des souches faiblement pathogènes (IAFP) peuvent recombiner pour donner des souches hautement pathogènes (IAHP) qui entraînent des signes cliniques majeurs ou une mortalité importante chez les oiseaux, voire chez l’homme ».

Pas de cause unique

Le nombre de cas et de foyers progresse d’année en année. « Cette année, 57 pays ont été touchés toutes souches confondues. Le pic d’activité des souches IAHP a été atteint en janvier-février avec plus de 700 foyers par mois. En 2015, 38 pays avaient été touchés, en 2016, 52 », illustre la scientifique.

Les experts pointent du doigt les capacités hautement mutagènes des virus en cause, à commencer par le fameux H5N1 qui a inquiété l’Europe il y a plus de dix ans. Ces mutations confèrent des avantages sélectifs aux virus, comme la capacité à infecter durablement le réservoir d’oiseaux migrateurs sauvages qui vont alors les propager sur de longues distances. « L’intensification et la concentration de l’élevage en Chine pourraient favoriser la multiplication de ces nouvelles souches, non leur apparition, et les cas sont aussi tout simplement mieux signalés depuis quelques années. Il serait illusoire de penser que la cause de la multiplication des épizooties est unique, c’est un phénomène multifactoriel et mal caractérisé. Une souche européenne a muté en 2015 sans que l’on sache si cela s’est produit en avifaune sauvage ou domestique », souligne Gilles Salvat.

Un virus H5N1 à l’évolution foudroyante

Les deux types de virus H5N8 qui ont touché la France cette année sont des descendants du virus H5N1 qui s’est propagé en Europe en 2005-2006. « Pendant plusieurs années, ce virus était resté confiné en Asie du Sud-Est. Sa dispersion a été importante au cours de l’hiver 2005-2006, par les migrations d’oiseaux sauvages et les mouvements humains. La Mongolie, la Russie, la Turquie, puis l’Europe et certains pays d’Afrique ont été touchés », rappelle Sylvie Van Der Werf, responsable du Centre national de référence des virus influenzae de Pasteur, qui s’intéresse au potentiel zoonotique, à savoir le passage de l’animal à l’homme, des virus de l’IA. La lignée H5N1 et d’autres virus qui en dérivent, comme H5N2, H5N6, H5N8, partagent ainsi un ancêtre commun (A/Goose/Guangdong/1/96, GsGd) originaire de Hong-Kong.

Les virus évoluent par mutations mais aussi par réassortiments. Ces virus sont dits « segmentés » : si deux virus infectent simultanément le même organisme, ils peuvent en effet ressortir sous forme de mosaïques, créant des virus néoformés contre lesquels les animaux sont peu immunisés même s’ils ont été en contact avec un virus de la même souche initiale. Ils circulent au gré des grandes migrations de masse d’oiseaux de la famille des Anseriformes (canards, oies, cygnes) et des Charadriiformes (mouette, goëland, sternes, échassiers).

Risques actuels : les lignées H5 et H7

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Actuellement, les virus H5N1 circulent toujours en Asie du Sud-Est, en Indonésie et en Egypte où ils sont endémiques. Le nombre de foyers chez les volailles est stable depuis quelques années. Le virus H5N8, dont le risque zoonotique est pour l’instant non avéré, peut, lui, rester longtemps dans le réservoir sauvage ce qui augmente sa probabilité de transmission et de dissémination, comme montré dans différentes publications dès 2015 (1). « Cette année, la propagation de H5N8 est comparable à celle observée depuis l’Asie du Sud-Est vers la Russie, puis l’Europe et l’Amérique du Nord il y a deux ans », précise le Dr Franz J. Conraths, vice-président du Friedrich-Loeffler Institute en Allemagne.

Une nouvelle menace pointe en Chine, où se trouve contenue pour le moment une nouvelle souche H7N9. « Ce virus apparu en 2013 était faiblement pathogène chez les volailles mais avec un potentiel zoonotique non négligeable puisque 1486 cas humains ont été confirmés avec une mortalité de 30 % », précise Gilles Salvat. En mars 2017, a été signalée une mutation vers un IAHP chez les volailles. « Le risque d’infection et de transmission d’homme à homme n’est pas modifié et la plus grande mortalité chez les volailles va permettre de mieux suivre l’épidémie », note Sylvie Van Der Werf. À ce jour, les animaux sauvages sont peu touchés, ce qui limite la propagation du virus sur de grandes distances mais cette situation pourrait évoluer rapidement.

Surveillance intensive et gestes préventifs

La surveillance des élevages et des animaux sauvages reste primordiale pour une meilleure compréhension de la biologie des virus et pour diminuer le risque économique et zoonotique. « Il est impossible de prédire le risque pour l’année prochaine, l’important est de continuer à notifier les cas », rappelle le Dr Caceres Soto. Les Dr Salvat et Conraths sont eux unanimes. « Nous devons nous attendre à de nouvelles épizooties de virus connus ou non dès l’automne ». Cependant, prévient le Dr Caceres Soto, la notification de cas chez des animaux sauvages ne doit pas avoir d’impact sur le commerce de volailles. En 2017, de très nombreux cas, y compris dans des pays sans élevage touché, ont été rapportés chez les migrateurs.

Le renforcement de la sécurité doit être fait au besoin et en temps réel. « En Europe, il faudra questionner l’implantation d’élevage à proximité de zones de regroupement d’oiseaux migrateurs », suggère le Dr Conraths. Le risque pour l’homme reste faible en France, contrairement à la Chine. « En Chine, la coexistence des basses-cours et des élevages industriels augmente le risque de multiplication des virus et des cas de H7N9 ont été recensés chez des personnes officiant sur des marchés de volailles vivantes », déplore Gilles Salvat. En France, ces marchés sont rares et très encadrés. L’application des consignes de sécurité doit être respectée, afin d’éviter une véritable flambée de cas, tout comme doivent être surveillés l’élevage en plein air et les mouvements d’animaux pour le gavage, d’autant plus que certains cas sont asymptomatiques au départ chez les canards.

Une nouvelle menace pointe en Chine, où se trouve contenue pour le moment une nouvelle souche, H7N9

Les virus évoluent par mutations mais aussi par réassortiments

Lee et al., 2015, J. Virol, 89, 6521-6524 ; Kuiken et al., 2016 Science 354, 213-217 ; Verhagen et al., 2015 Science 347, 616-617.