Une vaccination obligatoire des canards dans toute la France continentale, toute l’année : c’est la stratégie esquissée par le ministère de l’Agriculture le 22 mai, à l’occasion de la 90e session de l’Organisation mondiale de la santé animale (Omsa). Un plan à confirmer courant juin.
Dans la partie mondiale de poker menteur autour de la vaccination contre l’influenza aviaire, Paris a finalement montré sa main en premier. Marc Fesneau a choisi pour cela le cadre très institutionnel de la 90e session de l’Omsa (Organisation mondiale de la santé animale), du 21 au 25 mai à Paris. Tout sauf un hasard, car il s’agit surtout de rassurer les clients importateurs de produits avicoles français. La crainte des filières hexagonales ? Que la mise en place de la vaccination, prévue pour l’automne, provoque de nombreux embargos dans les pays tiers. « Nous sommes regardés, la communication nationale est essentielle », prévenait en avril Pierre Aubert, de la DGAL (ministère de l’Agriculture). Bref, les filières volailles jouent leur survie, et Paris marche sur des œufs.
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Dans des documents officiels publiés le 22 mai, le ministère privilégie le scénario d’une vaccination des « élevages commerciaux de canards (Pékin, Barbarie et mulards) sur tout le territoire métropolitain, hors Corse, et pendant toute l’année ». Si l’espèce visée n’est pas une surprise – les palmipèdes sont réputés plus sensibles et excréteurs de virus –, la durée de la vaccination n’était pas encore fixée. La résurgence brutale de la maladie dans le Sud-Ouest (1) a joué un rôle dans la décision : « On observe dorénavant un changement dans la dynamique de la maladie qui impose la décision de vaccination toute l’année », explique la Rue de Varenne. Même la filière foie gras, qui militait initialement pour une vaccination limitée à six mois, s’est résolue à une extension de sa durée.
Pas de vaccin pour la génétique exportée
La stratégie française prévoit aussi la « réalisation d’un stock de vaccin pour permettre la vaccination des poulettes futures pondeuses ». Pour les canards, la vaccination sera « obligatoire pour les élevages de l’étage production » ; elle sera accessible sur une base « volontaire » pour « les élevages de l’étage multiplication dont les produits sont destinés au commerce national exclusivement ». Afin de répondre aux craintes des exportateurs de génétique avicole et de leurs clients des pays tiers, « la France ne vaccinera pas les reproducteurs dont la production est destinée à l’exportation ». Une distinction qui permettra aux importateurs de « conserver des moyens de contrôle sur les oiseaux d’un jour ou les œufs à couver à réception ».
Comme recommandé par l’Anses, les pouvoirs publics envisagent uniquement une vaccination « préventive ». Toute vaccination « d’urgence » est exclue, en raison du temps d’acquisition de l’immunité par les animaux (quatre semaines). La vaccination restera « une mesure temporaire dans le cadre d’un programme d’éradication ». L’objectif « est bien de mettre toutes les chances de notre côté pour éradiquer la maladie et en aucun cas de masquer une circulation à bas bruit », insiste le ministère. Tout en rappelant que la vaccination « ne dispense pas de l’élimination des foyers, même vaccinés ». Plus largement, grâce au vaccin, Paris espère « garantir […] le caractère indemne d’IAHP de tout ou partie de son territoire pour satisfaire aux exigences des pays importateurs ».
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Précisions sur la surveillance
Dans ses documents, la Rue de Varenne précise notamment le programme de surveillance qu’elle compte mettre en place. Un point crucial devant les craintes de certains importateurs de faire rentrer le virus influenza sur leur territoire, via des animaux (ou produits) vaccinés, mais qui seraient porteurs sains de la maladie. « On s’attend à des restrictions commerciales, des pays vont utiliser cet argument [de la vaccination] pour protéger leur marché local », craint Paul-Henri Lava, conseiller politique à l’Avec (filière européenne des volailles). En avril, son association a annoncé craindre au moins « une quarantaine » embargos chez les pays tiers.
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Premier étage de la fusée : comme prévu, les vaccins utilisés devront être « compatibles avec la stratégie Diva ». Autrement dit, ils devront permettre de détecter si un animal vacciné est infecté par une souche « sauvage » du virus. Ce que ne permettent pas les vaccins vivants (atténués ou non), qui sont en conséquence bannis par la réglementation européenne. Dans le détail, le programme de surveillance prévoit trois modalités, fixées par le règlement européen de février 2023 autorisant la vaccination. D’abord, la « surveillance évènementielle » vise à « détecter le plus précocement possible les cas d’IAHP chez les oiseaux domestiques », grâce à l’observation des symptômes. La « surveillance passive renforcée », elle, consiste en des tests virologiques hebdomadaires sur les volailles mortes, afin de détecter la circulation du virus. Enfin, la « surveillance active » permettra la « détection de la circulation du virus à bas bruit ». Elle passera par des visites d’un vétérinaire officiel « au moins tous les 30 jours » (examen clinique, contrôle des registres, prélèvement de 60 échantillons).
Jeu d’équilibriste
Même si la stratégie est déjà largement précisée, « la décision finale de mettre en place une vaccination à l’automne 2023 sera prise en juin si toutes les conditions sont réunies », précise la Rue de Varenne. D’une part, rassurer les clients importateurs avec un plan détaillé, sans donner l’impression de se précipiter. D’autre part, ne pas laisser croire que le plan est entièrement bouclé, alors que les discussions continuent avec les professionnels – notamment sur l’épineuse question du financement. C’est le jeu d’équilibriste auquel doit se prêter Marc Fesneau sur ce dossier à haut risque.