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Dominique Lefebvre (Crédit agricole) Installation : « L’élévation du niveau de formation est époustouflant»

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« Ce qui est époustouflant, c’est à quel point le niveau de formation s’est élevé », juge Dominique Lefebvre, président de la Fédération nationale du Crédit agricole (FNCA), fin observateur, à ce titre, de l’évolution de l’installation en agriculture. Pour lui, on a d’ailleurs moins besoin de capitaux pour s’installer que d’un bon niveau de formation. Le président de la FNCA juge par ailleurs l’année 2012 comme un bon cru en matière d’investissement en agriculture. Quant à l’assurance agricole, « qui n’a pas été utilisée dans des proportions massives », une expérimentation est en cours pour l’assurance fourrage qui pourrait recevoir l’appui du ministère de l’Agriculture. C’est ce que semble avoir indiqué le ministre de l’Agriculture qui participait à la « Journée agricole » de la FNCA le 17 janvier.

2012 a-t-elle été une bonne année pour les agriculteurs et leurs investissements ?
Sur le plan des investissements, ce fut une très bonne année. Avec 6,5 milliards d’euros d’investissements réalisés c’est un très bon cru mais avec des motivations différentes selon les secteurs et les agriculteurs. Certains sont obligés d’investir par les obligations de mises aux normes. D’autres connaissent une conjoncture favorable, comme les céréaliers, ce qui leur donne l’occasion d’investir. D’autres, enfin, ne sont ni dans un cas ni dans l’autre et connaissent une situation plus difficile. Les producteurs de lait sont par exemple dans ce cas.

Qu’en sera-t-il de 2013 ?
Il est impossible encore de faire des prévisions. Mais il y a une certaine confiance dans l’avenir. C’est ce que montrent ces investissements. Ceci est, bien sûr, par nature réversible. En revanche, certaines menaces pèsent sur nos capacités à accompagner ces investissements.

Quelles sont ces menaces que vous évoquez ?
Le Crédit Agricole est un gros collecteur d’épargne réglementée, notamment via le Livret A. La centralisation croissante des encours déposés sur ces placements à la Caisse des dépôts et l’augmentation des plafonds de dépôts confisque ces ressources que nous transformons en crédits. C’est une nationalisation de l’épargne des territoires, qui ne revient jamais sur le terrain. Notre intention est bien de continuer à financer l’économie, et notamment l’agriculture, mais cela devient nécessairement plus difficile dans ce contexte. Nous ne sommes pas sûrs que l’Etat sera plus performant dans la distribution du crédit que les banques. Le risque d’asphyxie de l’économie faute de financement est réel.

La réforme de la Pac fait-elle peur ?
Sur ce point la visibilité est loin d’être parfaite. Il n’y a pas d’effet de cette réforme pour l’instant. Mais si, au premier semestre, les négociations tournent mal et conduisent à des restrictions fortes, il y aura sans aucun doute un impact sur les investissements agricoles.

La baisse des taux d’intérêt a sans doute joué sur ces investissements, non ?
La baisse des taux d’intérêt ne fait pas la viabilité d’un investissement et donc n’influe pas vraiment sur le montant des investissements. Tout au plus cette baisse solvabilise un projet sur le long terme.

Il y a quelques années, certains avaient estimé que les agriculteurs, les éleveurs en particulier, avaient trop investi, s’étaient endettés et avaient été mis en difficulté lors de la chute des prix agricoles qui s’en était suivie. Ne connaît-on pas ce risque aujourd’hui ?
En effet, en 2008, le surcroît d’EBE (1) avait dégagé des capacités disponibles utilisées essentiellement pour investir. Et puis, cela a été suivi par 2009, la chute des prix et les difficultés rencontrées par les agriculteurs. Ils n’avaient pas pu profiter d’une bonne année pour épargner. Cette année, cela semble un peu différent. On n’en a pas de signe statistique sûr mais l’évolution des dépôts des agriculteurs semble montrer qu’ils épargnent plus qu’en 2008. Ce qui est certain, c’est qu’avec la volatilité des prix de plus en plus forte, il faut, quand on est agriculteur, avoir une approche dans la durée.

La réforme de la DPA et de la DPI (2) est-elle favorable à cette attitude ?
Elle est positive, surtout en ce qu’elle n’implique plus une obligation d’assurance pour profiter des avantages de la DPA. Mais en revanche, le fait d’avoir exclu les matériels amortissables (machines, tracteurs…) de la DPI fait que celle-ci jouera beaucoup moins qu’avant. Il n’y a plus grand’chose à passer dans la DPI.C’est sans doute la volonté de Bercy. Au final, on a une DPA plutôt bien pensée mais une DPI qui sera beaucoup moins utilisée qu’avant.

Où en est la souscription à l’assurance récolte ?
C’est un outil qui a été utilisé, mais pas dans des proportions massives. Dans certaines régions, ceux qui en avaient souscrit ont pu y trouver une grande utilité. Je pense aux régions qui, dans l’Est, ont subi le gel des céréales ou du colza. Mais certains ne s’étaient pas assurés alors que ce type de dégât pour ces cultures n’est plus pris en charge par le fonds de garantie contre les calamités. C’est une situation qui n’est plus tenable.

Avez-vous évoqué la question avec le ministre de l’Agriculture lorsqu’il est venu à votre session sur l’agriculture il y a quelques jours ?
Nous avons surtout évoqué le rôle de l’Etat en ce qui concerne l’assurance fourrage. Il a semblé ouvert sur l’expérimentation que nous menons pour pouvoir déterminer dans quelles conditions ce dispositif peut être efficient. Les éleveurs devraient pouvoir bénéficier de l’équivalent de l’aide à l’assurance récolte dans cette expérimentation qui concerne environ 200 d’entre eux. Nous entrons maintenant dans la mise en place de solutions innovantes là où les agriculteurs ne pouvaient bénéficier que du fonds de garanties contre les calamités, plutôt inéquitable et difficilement gérable.

Donc, l’assurance fourrage, c’est pour bientôt ?
Attendez… Nous conduisons cette expérimentation en grandeur nature sur 2013, puis nous en ferons l’évaluation pour juger de son efficacité et de sa pertinence. Ensuite, nous verrons à quel rythme nous pourrons le développer, s’il y a lieu.

Globalement, pourtant, l’assurance récolte ne « prend » pas vraiment sur le marché ?
Pour qu’elle soit vraiment intéressante, il faut être dans des régions à forte variabilité climatique ou de résultat. Or, en France, les régions sont très différentes. Il y a des zones où les rendements sont stables et d’autres où ils sont plus aléatoires. Je ne suis pas sûr que globalement l’appétit des agriculteurs pour ces produits ait été plus grand en 2012 qu’en 2011.

Où en est-on sur le financement de l’installation ?
Il y a en ce moment des discussions importantes sur le régime de l’installation. Lorsque nous avons vu le ministre, nous lui avons rappelé notre position prédominante dans cette activité. Peut-on parler d’installation sans parler du Crédit agricole ? Nous disposons d’une expertise qui est irremplaçable. Nous voyons le devenir des projets d’installation auxquels nous avons participé. Dans chaque département, il y a quelqu’un chez nous qui est capable d’apporter son expertise sur ce qui se fait et ce qui réussit. On n’est plus simplement dans une relation de simple financement. Si notre rôle doit évoluer c’est dans le sens de ce conseil. Aujourd’hui, il y a des jeunes qui dialoguent avec le Crédit agricole, pas seulement pour parler des conditions financières mais pour chercher des conseils sur leur projet.

Y-a-t-il une différence entre les installations dans le cadre familial et celles qui se font hors-cadre ?
Le cadre familial est évidemment plus protecteur mais aujourd’hui il ne peut plus être le seul. Les installations hors cadres se développent fortement, et c’est très bien comme cela.

Il n’y a pas de différence entre la pérennité d’un enfant d’agriculteur qui s’est installé et un citadin ?
Non. Dans les mêmes conditions de financement et d’encadrement, il n’y a aucune raison pour laquelle un ex-citadin ne réussirait pas aussi bien qu’un enfant d’agriculteur. Dans mon département, je vois parfois passer des projets très originaux mais très intéressants. Et qui marchent ! Auparavant, le monde agricole voyait ces nouveaux venus avec méfiance. Mais ils ont souvent apporté un regard neuf qui a fait progresser la profession.

Le niveau de formation a évolué, non ?
Oui. Ce qui est époustouflant, c’est à quel point le niveau de formation s’est élevé. Il y a des ingénieurs, il y énormément de techniciens supérieurs. C’est un gage de réussite pour demain. On n’a pas tant besoin de capitaux que de niveaux de formation élevés. Le nombre de Bac+5 qui s’installent est surprenant. Je suis persuadé qu’on est en train de vivre en silence un profond renouvellement de la profession.

Êtes-vous inquiet ou critique sur l’évolution à venir de l’industrie agroalimentaire ?
Non, pas du tout. Il y a quelques dossiers emblématiques qui apparaissent dans les médias et qui sont difficiles. Cela donne sans doute une impression de secteur en déshérence. Mais il y a énormément de PME, avec quelques grands leaders, qui constituent un secteur très dynamique.

Vous êtes au contraire optimiste ?
Nous avons énormément d’entreprises qui ont beaucoup de potentiel de développement sur un marché loin d’être saturé. Avec beaucoup d’atouts et de capacités d’innovations. Il y a un grand nombre de PME qui ne demandent qu’à croître et qui sont en phase de renouvellement. C’est pourquoi je suis plutôt optimiste à leur propos, à condition de nous laisser les moyens de les accompagner.

Pourquoi proteste-t-on à ce point lorsque les subventions baissent, comme sur le poulet export ?
Parce que c’est un secteur spécifique qui a besoin de ce soutien pour accéder aux marchés export. Mais on aurait tort de ne se fonder que sur ces observations pour en tirer la conclusion que cela ne va pas dans l’agroalimentaire.

Il y a cependant un souci de compétitivité…
Oui, on a probablement un problème de compétitivité comme dans beaucoup d’autres secteurs. C’est une impérieuse nécessité pour préserver nos performances à l’export comme nous n’avons pas manqué de le rappeler à Stéphane Le Foll.

(1) Excédent brut d’exploitation
(2) Déduction pour aléas et déduction pour investissement

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