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L'« altération forcée », une autre voie agricole de captage de CO2

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La technique d'« altération forcée » de roche recèle un potentiel important de séquestration du CO2, considèrent des chercheurs américains et britanniques. L’idée – encore au stade de concept ou de test – est d’accélérer la dégradation de roches siliceuses riches en calcium ou magnésium, comme le basalte, en les épandant sous forme broyée sur des terres agricoles.

Dans une étude parue le 14 août dans la revue scientifique Earth’s Future, les chercheurs de l’université Yale (États-Unis) ont estimé pour la première fois la quantité de CO2 pouvant être séquestrée à travers le monde grâce aux techniques d'« altération forcée » de roche. Résultat : ces procédés méconnus coûtent certes cher, mais recèlent un potentiel important de séquestration, et auraient besoin du secteur agricole.

Sur le papier, le principe est simple : épandre des roches siliceuses riches en calcium ou magnésium, comme le basalte, sous forme broyée. Par ce procédé, les scientifiques espèrent accélérer le stockage du CO2 qui se produit naturellement durant l’altération de ces roches. Dans le détail, le phénomène d’altération convertit du CO2 atmosphérique en ions bicarbonates qui, une fois lessivés, sont transformés et stockés dans les océans sous forme de minéraux carbonatés.

Durée théorique du stockage : environ 100 000 ans, expliquent les chercheurs. Autre avantage de la technique : elle pourrait ralentir l’acidification des océans. Théoriquement, le procédé peut s’appliquer à n’importe quelle terre émergée. Mais les auteurs privilégient l’agriculture, notamment aux forêts, pour des raisons d’efficacité logistique. La plupart des exploitants agricoles connaissent les techniques d’épandage, beaucoup sont équipés, et leurs terres sont souvent accessibles.

Stocker 200 Gt de CO2 d'ici 2080

Pour l’agriculture, le procédé pourrait, au passage, permettre de corriger le pH des sols ou d’enrichir les sols en certains composés minéraux, à la manière de ce qui se pratique déjà avec l’épandage de chaux ou de scories sidérurgiques. Mais la technique n’est pas anodine. Alors qu’un chaulage peut impliquer jusqu’à 3 tonnes d’épandage par hectare, l'« altération » de roche va significativement plus loin. Concrètement, les scientifiques partent d’une hypothèse ambitieuse : l’épandage de 10 tonnes de basalte par hectare et par an. Rien de moins, et sur l’ensemble des terres agricoles mondiales. L'étude en dit peu sur les conséquences agronomiques.

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Mais à ce compte, les résultats seraient significatifs. Selon les estimations des auteurs de l'étude, la technique séquestrerait ainsi 215 Gt de CO2 dans le monde sur la période 2006-2080 - hors extraction et transport. Rappelons que dans les derniers scénarios du Giec visant à limiter le réchauffement à 1,5°C à 2100, l’ensemble des techniques de séquestration du carbone interviennent à hauteur de 100 à 1 000 Gt de CO2. Dans une étude publiée en 2020 dans la revue Nature, des chercheurs britanniques avaient déjà estimé le potentiel de séquestration offert par l'« altération forcée » dans quelques pays. La technique permettrait notamment à la France et l’Espagne de compenser 40 % de leurs émissions, selon leurs calculs. Le bilan climatique de l'« altération forcée » dépend notamment des sources d’énergie locale, de la logistique et de l’origine de la ressource (mines ou déchets d’industrie, gravats, ciments).

D’après les Britanniques, cette technique peut capter autant de CO2 que la voie de la séquestration de carbone organique dans les sols, rendue célèbre par l’initiative 4 pour 1000 soutenue par l’ex-ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll. Toutefois, l'« altération forcée » est bien plus coûteuse. Estimés à 160-180 dollars par tonne de C02, ses coûts seraient certes similaires à ceux d’autres techniques de séquestration comme la biomasse (100 à 200 $/tCO2), l’enfouissement de CO2, le biochar (30 à 120 $/tCO2), ou encore la reforestation/renaturation (100 $/tCO2). Mais ils restent dix fois supérieurs à ceux du stockage sous forme organique dans les sols (10 $/tCO2). Les chercheurs rappellent toutefois que le stockage du carbone organique dans les sols est fortement sensible aux effets du réchauffement climatique, contrairement à d’autres techniques. C’est le cas de l’altération de roche.

Outre son coût, les chercheurs américains britanniques ont identifié plusieurs barrières à sa mise en œuvre, comme le besoin d’agroéquipements d’épandage, notamment dans les pays les plus pauvres. Mais c’est surtout l’immaturité des marchés du carbone et le manque d’encadrement et de soutien public qui pourraient ralentir son émergence, prévoient-ils. En Europe, la Commission et les Etats-membres négocient depuis plusieurs mois un encadrement du marché de la séquestration de carbone, et il ne fut, pour l'heure, pas du tout question d'« altération de roche ».