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Elevage La FCO bouleverse les marchés des bovins

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La fièvre catarrhale ovine sommeillait en France, tapie dans un animal sauvage, un petit moucheron, son vecteur, ou peut-être même déjà un bovin. Elle s’est réveillée au début de l’automne, au moment du pic des exportations de broutards. Dans les instances décisionnelles, le retour de l’infection avait pourtant bien été imaginé mais plutôt avec les chaleurs de l’été (Voir Agra Presse n°3498). Son vecteur, ce minuscule moucheron de la famille des Culicoides, aime effectivement plutôt les temps chauds. De fait, l’arrivée de cette maladie en Europe est l’une des conséquences du réchauffement climatique. La France avait cherché à anticiper une nouvelle épizootie. Sans succès ! Elle est arrivée par surprise, bouleversant les marchés, les élevages et les administrations. Au cœur des zones réglementées, l’organisation du Sommet de l’élevage, du 7 au 9 octobre, a été très perturbée.

« Ce premier cas de fièvre catarrhale ovine, je ne l’avais pas anticipé », a reconnu Stéphane Le Foll le 7 octobre lors de son déplacement au Sommet de l’élevage. Visiblement, il n’est pas le seul. Chez les éleveurs, bon nombre n’avaient pas prévu un tel scénario. Ainsi, dans le Massif Central, des bovins sont encore bloqués dans les estives alors que l’automne est arrivé depuis plusieurs semaines. « Techniquement, il y a des gens qui ne sont capables ni de les stocker, ni de les rentrer ! », s’exclame un éleveur dans la salle du Sommet où se tient Stéphane Le Foll. Les températures descendent déjà fortement et la pousse de l’herbe est largement ralentie. Entre la sécheresse et les dégâts de campagnols terrestres, il avait déjà fallu affourager durant plusieurs mois. Que faire de ces animaux ? Ils devraient déjà être vendus. L’arrivée de la FCO a bousculé le ministre, les marchés mais aussi et surtout la gestion technique des exploitations. De fait, les éleveurs sont à cran, ce que Stéphane Le Foll a d’ailleurs pu constater lui-même lors de son déplacement au Sommet de l’élevage. Il n’a pas eu le temps de finir son discours, dans une petite salle bondée, excentrée et entourée de CRS, avant d’être interpellé par un éleveur : « Mais monsieur le ministre, nous, ce que l’on veut savoir c’est si le périmètre interdit va sauter ! ». Dans ce périmètre, tout mouvement d’animaux est impossible, sauf pour aller à l’abattoir. Et les interjections s’enchaînent : « Si on ne peut pas sortir nos animaux, il n’y a pas de questions de prix ! », « ça fait déjà quatre semaines que nos animaux sont bloqués ! », « on pensait que vous alliez nous dire que l’on enlève la zone interdite », « les gens pleurent ici, monsieur Le Foll… ».

Les négociations des certificats sanitaires n’évoluent pas

Le ministre n’a pas grand-chose dans sa besace pour réconforter les éleveurs. Les protocoles sanitaires avec l’Italie, la Turquie ou l’Algérie n’évoluent pas. « Les discussions avancent, mais ce n’est pas si simple », explique-t-il. « Pour l’Espagne, il n’y a pas eu de gros problème », continue-t-il avec un accord signé au 12 octobre. Le sérotype 8 de la FCO, découvert dans l’Allier mi-septembre et à l’origine de cet imbroglio, est effectivement déjà présent en Espagne. L’Italie, grand importateur de bovins français, « joue » politiquement avec la France, selon un membre de la filière. Plus le protocole sanitaire attendra et plus les prix baisseront pour les acheteurs, selon lui. De son côté, la Turquie, bientôt en période électorale, joue avec l’interprétation des certificats sanitaires, « mais on avance » assure Stéphane Le Foll qui annonce aussi un déplacement en Algérie dans les jours à venir. Il se sent dans l’obligation de rappeler que « celui qui achète met des conditions à l’achat… ». Concernant la sécheresse, le ministre a demandé aux départements concernés de faire remonter les dossiers afin de lancer rapidement la procédure de calamités agricoles et d’instruire ces derniers au 1er novembre pour un paiement avant la fin de l’année. L’urgence est là. Les éleveurs ont une trésorerie très affectée par des cours bas depuis longtemps ainsi que par une sécheresse qui a sévi dans l’est de la France et surtout dans le grand Massif Central, royaume de l’élevage de bovins allaitants dont le Sommet est une vitrine comme aime à le rappeler Jacques Chazalet, son président.

Des aides prévues mais dont le financement reste encore à définir

Stéphane Le Foll reconnait que « les aides ne servent à rien quand elles arrivent trop tard ! ». Pourtant, même s’il annonce un versement de ces aides pour permettre aux éleveurs de faire face aux charges supplémentaires liées au maintien des animaux dans les élevages, il reste encore à définir leur financement. Pas évident, semble-t-il. Entre Bercy et le ministère de l’Agriculture, les discussions vont bon train, estime-t-on rue de Varenne. Où trouver de l’argent quand il se fait déjà rare ? Jean-Pierre Fleury, président de la Fédération nationale bovine et Joël Limousin, président du Fonds nationale agricole de mutualisation sanitaire et environnementale (FMSE), mis à contribution pour cette nouvelle aide, interpellent le ministre car le fonds est « bien jeune » pour payer une telle addition (20 à 25 millions d’euros à répartir entre chaque filière). Le Fonds national de gestion des risques en agriculture (FNGRA) doit aussi être mis à contribution. La FCO mobilise donc tous les services de l’État. Même en région, c’est le branle-bas de combat. Les éleveurs critiquent la lenteur de l’administration et l’administration renvoie la balle aux éleveurs qui ne veulent pas participer au protocole de surveillance programmée de crainte que leur élevage soit détecté positif. Ce protocole de surveillance a pour but de déterminer l’étendue de la maladie sur tout le territoire. Est-elle simplement cantonnée aux zones réglementées ou bien s’agit-il vraiment d’une épizootie galopante ? De cette surveillance programmée, comme le rappelle encore Stéphane Le Foll, va dépendre « la stratégie à mettre en place par la suite ». Le 12 octobre, les résultats devraient tomber et une réunion, le lendemain, avec l’ensemble des membres de la filière va établir cette fameuse stratégie. Une stratégie qui va bien entendu influencer les négociations avec les pays importateurs !

Des marchés « en apesanteur »

Face aux attaques concernant la lenteur des procédures, Stéphane Le Foll précise que des vaccins ont été trouvés rapidement. Il parle maintenant de trois millions de doses alors que quelques semaines plutôt, il n’y en avait que 1,3 million. « 500 000 premières vaccinations ont déjà eu lieu », rappelle-t-il. Les vaccins sont arrivés en premier dans le Cantal, le 25 septembre, avant même la note de la DGAL autorisant la vaccination. « On a fait en un mois ce que d’autres ont fait en un an ! », lance Stéphane Le Foll dans la salle, chauffée à bloc. Certes, mais à l’époque en 2008, la FCO était une maladie totalement nouvelle sur le territoire. Selon la FNSEA, près de 150 000 animaux sont bloqués dans les zones réglementées. Philippe Chotteau, directeur du service Economie de l’Institut de l’élevage, se veut plus prudent car le zonage évolue chaque semaine. D’après lui, « plus de 80 % des exportations de broutards sont originaires des zones réglementées ». Et près d’un million est exporté par an, principalement à l’automne. Sur les marchés, là encore, c’est la pagaille. Les marchés au cadran sont fermés ou ont une activité réduite. « Il n’y a plus trop de cours », confirme Philippe Chotteau. Il utilise les termes de « virtuel » et d’un « marché en apesanteur » pour qualifier la situation. Patrick Benezit, président de la FRSEA Massif Central, prévient qu’il est « essentiel de rouvrir tous les marchés en même temps pour tenir les prix ».

Encore au moins un mois avant une possible exportation

La FCO avive les tensions. Avant c’était la Pac ou encore les relations avec les abatteurs. Stéphane Le Foll en profite d’ailleurs pour faire une piqûre de rappel concernant le travail de la filière sur l’origine France et l’attitude de Jean-Paul Bigard, directeur du premier groupe de transformation des viandes en France. Cela ne marche plus, les éleveurs reviennent encore et toujours sur la FCO. Ils parlent plus fort les uns que les autres, s’interrompent, reprennent. Stéphane Le Foll laisse s’exprimer chacun mais se défend aussi : « Ah, vous pensez que c’est facile ? ! Si vous pensez que vous êtes bien meilleurs, alors allez-y ! » ou encore : « Chacun son boulot ! Je ferai mon boulot ! ». Il parle de responsabilité quant à l’impossibilité de lever le périmètre interdit surtout vis-à-vis des pays importateurs. Il se perd dans les détails techniques et fait appel à l’un de ses conseillers.

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Les éleveurs comprendront au bout d’une heure qu’ils auront à garder leurs bovins plusieurs semaines encore. Si les vaccins sont arrivés dans certaines régions, un rappel est nécessaire trois semaines plus tard. Reste encore dix jours minimum, selon la négociation des certificats sanitaires, avant une possible exportation. La FCO cristallise les incompréhensions entre deux mondes : celui du « terrain » qui comprend mal le fonctionnement d’une maladie invisible et l’obligation de respecter des décisions qui lui paraissent arbitraires et celui des « bureaux » qui connaît le danger d’une épizootie sur le plan sanitaire et politique. Au Sommet de l’élevage, Stéphane Le Foll rencontrera les délégations étrangères au Club International. Il ne déambulera pas dans les allées d’un Sommet vidé de ses bovins par principe de précaution. Un Sommet un peu mou, trop propre et sans bruit pour sa première journée d’ouverture. Un Sommet sans allées et venues des éleveurs, sans bouses de vache constellant les rings et sans meuglement des veaux. Un Sommet, au fond, sans beaucoup d’âme !

Le président de la FNSEA réclame des aides pour les éleveurs touchés

Le président de la FNSEA, Xavier Beulin, a estimé, le 5 octobre, qu’il fallait venir économiquement en aide aux éleveurs qui ne peuvent pas vendre leurs broutards en raison des mesures de confinement imposées dans le cadre de la gestion de l’épizootie de fièvre catarrhale ovine (FCO). « Face à cette crise sanitaire, il faut faire en sorte qu’on trouve aussi quelques moyens pour apporter un complément à ces éleveurs », a déclaré Xavier Beulin, lors d’une visite chez un éleveur de vaches allaitantes à Celles-sur-Durolle (Puy-de-Dome). Selon lui, ces indemnisations pourraient être prises en charge au niveau départemental. « On ne va pas non plus multiplier les dispositifs. Il faut absolument que ces situations soient étudiées dans les cellules d’urgence déjà mises en place dans les départements. On verra ensuite avec quels moyens, mais on ne peut pas laisser les éleveurs dans cette situation », a insisté Xavier Beulin. Le président de la FNSEA a par ailleurs estimé que le dossier de la FCO pourrait être porté devant les instances européennes. « On a des services sanitaires en France qui font très bien leur travail mais on aimerait que cela soit aussi le même cas ailleurs en Europe. Ce serait étonnant que la FCO s’arrête aux frontières du Rhin, des Alpes ou des Pyrénées », a-t-il poursuivi. « Si l’Europe était reconnue avec la FCO sur son territoire, cela exclurait déjà toutes les contraintes de circulation d’animaux existantes au sein de l’Union européenne. Et on se serait déjà enlevé une belle épine dans le pied. Il faut y réfléchir », a-t-il encore souligné.

Face à la FCO, Stéphane Le Foll assume "ses responsabilités"

Jacques Chazalet, directeur du Sommet de l’élevage, a interpellé Stéphane Le Foll lors de sa venue le 7 octobre pour qu’il prenne ses responsabilités. « Vous avez été courageux de venir, mais on attend des réponses ! », lui a lancé également un éleveur. Et Stéphane Le Foll de répondre : « Je ne suis pas venu là pour vous mentir, mais pour vous dire ce que l’on a fait ». Retirer le périmètre interdit comme le demandent les éleveurs est « un risque beaucoup trop important », explique-t-il. Que se passerait-il en termes de notoriété et de confiance si un animal était découvert à l’export porteur du sérotype 8 de la Fièvre catarrhale ovine (FCO) ? C’est bien la confiance des pays importateurs dans le système sanitaire français qui permettra sur le long terme de continuer des relations commerciales. Aussi même sous la pression des éleveurs, Stéphane Le Foll résiste et essaie d’expliquer. Il reconnaît que les « règles de l’UE sont trop strictes » et promet de faire remonter la question auprès de Bruxelles. Même si comme l’argumentent les représentants des éleveurs, la FCO n’est pas dangereuse pour l’homme, elle l’est bien pour les bovins et les ovins (avortement, perte de production…). Il est parfaitement compréhensible que les pays indemnes cherchent à s’en prémunir. Pour autant, comme l’a montré la rapidité de la propagation de l’épizootie en 2008, il est peu probable que le vecteur, porté par les vents, s’arrête aux frontières de la France…

La FCO bouleverse même les conférences du Sommet !

Elle était intitulée « L’emploi dans nos filières bovines : le dynamisme de nos territoires », pourtant, le sujet de cette conférence du 8 octobre au Sommet de l’élevage a plus porté sur l’export, la traçabilité et la qualité des viandes françaises que sur l’emploi. Ainsi Sophie Palin, adjointe au sous-directeur de la DGAL, a présenté le travail du ministère pour recevoir les délégations étrangères en France afin de développer les relations internationales et les exportations en viande bovine. Marie-Odile Kuntz chef de bureau à la DGAL a promu la plate-forme d’épidémiosurveillance française. Buhran Demirok, directeur général adjoint au ministère de l’agriculture turc, a présenté la filière d’élevage du pays et les subventions attribuées par l’État pour le développement des exploitations (60 % des bâtiments et 50 % du cheptel financés par l’État). Une table ronde sur l’export a conclu cette conférence avec, entre autres, Auyezkhan Darinov, président de l’union des fermiers du Kazakhstan, Alla Radwan, président des importateurs de viande égyptiens et Karim Daoud, vice-président du Syndicat des agriculteurs de Tunisie.

La surveillance programmée a pris du retard

D’après Marc-Henri Cassagne, directeur des Groupements de défense sanitaire (GDS France), les résultats de la surveillance programmée ont pris du retard, les éleveurs étant parfois difficilement réceptifs aux demandes de contrôles sur leurs animaux. « Sur le terrain, la pression est forte », confirme Marc-Henri Cassagne, interrogé le 5 octobre par Agra-presse. Pour lui, « il s’agit de trouver des solutions pour remettre de l’activité en zone réglementée. Nous ne sommes pas dans le secret des dieux [ministère, ndlr]. Nous sommes tous dans l’urgence. Nous faisons confiance au ministère pour dégager un peu de temps pour réfléchir à l’avenir » de la situation. GDS France préconise cependant, dans un communiqué du 5 octobre, de ne pas attendre les résultats de la surveillance programmée pour anticiper. Ainsi, GDS France « considère que, sans attendre les résultats définitifs de la surveillance programmée sur toute la France, il convient d’étudier les différents scénarios possibles (passage ou non de toute la France en zone réglementée) et de dégager les mesures à prendre selon les cas pour favoriser une reprise sécurisée de l’activité économique ».