La hausse des prix des matières premières de l’an dernier devait favoriser les productions agricoles des pays du tiers-monde. Dans les faits, ce n’est pas ce qui s’est passé. « Il y a eu une très faible transmission (de cette hausse) auprès des producteurs agricoles et au contraire une transmission très rapide aux consommateurs urbains », explique Bernard Bachelier, directeur de la Fondation Farm. Celle-ci est co-organisatrice de deux jours de rencontres internationales sur la question des matières premières et de l’impact des prix sur les pays africains. Elle est, aussi, initiatrice d’une opération d’appels aux fonds privés qui vise à aider les agricultures locales à produire et à mieux profiter des hausses de prix qui peuvent survenir. Interview.
Pouvait-on s’attendre à une baisse des prix des matières premières d’une telle ampleur ?
On pouvait s’y attendre mais pas à ce qu’elle ait lieu aussi vite. Les consommateurs – mais finalement les producteurs aussi – se sont adaptés extraordinairement rapidement à la nouvelle situation. Au fond, la dérégulation a fonctionné et chacun réagit aux signaux du marché. En plus, il n’y a quasiment pas eu de problème climatique grave, ce qui donne lieu à de bonnes récoltes dans le monde. Et puis, la crise financière et la baisse des matières premières en général provoquent des phénomènes d’anticipation. Tout cela conduit à la baisse des prix qu’on connaît actuellement.
Quelle est la nouvelle situation ?
On est entrés dans une phase de volatilité forte des prix agricoles. Ils vont continuer à jouer longtemps au yo-yo. Le problème, c’est que les agriculteurs, dans les pays en développement, sont pris en ciseau : entre d’une part les prix des intrants qui tardent à baisser alors que les prix agricoles eux-mêmes sont en forte baisse. On peut donc craindre une baisse de la production à venir ce qui fait dire à la FAO que les risques de crises alimentaires dans les pays du tiers-monde sont très réels pour le printemps prochain. Car si, globalement, les productions sont correctes, c’est plus le cas dans le Nord que dans le Sud : selon la FAO, les récoltes 2008 auront progressé de 11 % dans les pays développés tandis qu’elles auront régressé de 1,6 % dans les pays en développement.
N’y a-t-il pas eu un impact positif de la hausse des prix mondiaux sur les agricultures locales ?
Il y a eu une très faible transmission auprès des producteurs agricoles et au contraire une transmission très rapide aux consommateurs urbains. Quand bien même les agriculteurs auraient voulu produire plus, ils rencontraient des difficultés d’accès aux intrants et au crédit. Les États ont bien tenté de réagir pour subventionner les engrais, par exemple, mais ceux-ci sont souvent arrivés trop tard. C’est ce qui montre à quel point le problème à résoudre est celui du crédit.
Les États ont aussi tenté de limiter les exportations…
Oui, le Sénégal, le Burkina ou encore le Mali ont supprimé les taxes aux importations et limité les exportations. Certains ont essayé de fixer des prix maximums mais en fait, tout cela fonctionne très mal.
Et les aides des grandes organisations internationales ?
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Les annonces ont parfois été considérables, mais sur le terrain, ce fut bien maigre. En juin dernier, lors de la grande session de la FAO, son directeur général annonça qu’il fallait environ 1,7 milliard de dollars pour relancer la production agricole ; au final la FAO reçut en fait, à ce titre… 75 millions de dollars ! En même temps, les annonces de la communauté internationale en réaction à la crise alimentaire atteignaient 22 milliards et à ce jour, il semble qu’il n’y ait que 10 % des sommes engagées.
Quels sont les problèmes immédiats à résoudre pour permettre aux agriculteurs locaux de s’en sortir ?
Il faut leur donner un accès aux intrants comme les engrais de même qu’aux semences. Et puis, il faut qu’ils aient la capacité de stocker, de manière à ne pas être obligés de vendre toute leur production dès la récolte. Si cela se passe ainsi, ce sont les négociants qui sont seuls à profiter des hausses de prix aux périodes de soudure. Si les agriculteurs et surtout leurs groupements disposent de capacité de stockage, ils peuvent céder alors progressivement leur récolte jusqu’aux jours où les prix sont plus élevés. Bien sûr, il n’est pas question de financer tous ces intrants et ces installations mais l’aide qu’on peut leur apporter doit permettre d’assurer une garantie aux banques qui va prêter aux agriculteurs pour ces intrants et ces silos. C’est ce que fait Farm en faisant appel aux dons des entreprises et des particuliers.
Aujourd’hui, on est revenus dans une phase de baisse des prix. Que doivent faire les agriculteurs africains, notamment ?
Ils doivent s’organiser, pour ne pas se retrouver individuellement sur le marché. Et puis, les États doivent s’associer en régions homogènes, mettre en place des tarifs douaniers efficaces pour protéger leurs agricultures locales. Cela rejoint ce que l’Inde a voulu, en pleines discussions à l’OMC. Le niveau de la clause de sauvegarde demandée par l’Inde a été jugé inacceptable par les États Unis. C’est ce qui a stoppé les négociations. C’est une bonne chose que de voir les grands pays émergents estimer que la protection de leurs paysans est justifiée. Cependant, ce n’est pas toujours efficace. Ainsi, pas mal de pays africains ont plafonné leur protection douanière à 20 %. Dans les faits, cela représente en moyenne 10 %. Ce n’est pas assez dissuasif.
Certains pays, comme l’Egypte ou encore la Corée, veulent louer ou acheter des terres dans des régions du tiers-monde. Qu’en pensez-vous ?
On voit par exemple la Corée annoncer qu’elle va louer 1,3 million d’hectares à Madagascar pour faire produire des denrées dont elle a besoin. Ces annonces, qui sont parfois soutenues par les autorités locales, ont un effet très négatif sur les agricultures vivrières qui ont besoin de plus de surfaces pour produire de quoi nourrir les populations.
Et les biocarburants dans les pays du tiers-monde, c’est une erreur ?
Non, pas forcément. Cela peut réduire la dépendance locale à l’égard du pétrole, à condition que ces biocarburants soient à usage interne. Et puis, si la production est fondée sur des contrats, cela peut apporter un revenu prévisible, mieux que les cultures vivrières. C’est aussi ce que permettent certaines cultures comme le coton qui ont comme intérêt de donner lieu à des engagements de paiement de la part des sociétés internationales.