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Iran La jeunesse rurale iranienne tourne le dos au nomadisme

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L’Iran est un des pays les plus montagneux au monde. Traditionnellement, l’élevage nomade remplit les besoins en viande ovine de la population. Après plusieurs tentatives forcées des pouvoirs publics, c’est l’aspiration à une vie urbaine et moderne qui pourrait devenir le moteur de la sédentarisation des éleveurs nomades iraniens.

«L’essentiel du cheptel est aux mains des tribus nomades », explique Jean-Pierre Digard, directeur de recherche émérite au CNRS du laboratoire mondes iranien et indien. En Iran, 75% du cheptel national sont détenus par les éleveurs nomades répartis sur les nombreux massifs montagneux du pays et totalement absents des deux grands déserts du pays (Grand désert salé et le désert de Lourt). L’enjeu est de taille : la viande ovine est la plus consommée en milieu urbain comme en milieu rural avec une consommation de 26 kg par an et par personne de viande ovine, contre seulement 3,3 en France en 2012. Traditionnellement, la viande ovine est la base de plats populaires iraniens et elle provient en majorité de l’élevage nomade. Le cheptel est constitué de petits ruminants (ovins et caprins). Dans les élevages nomades, les races sont des moutons dits à queue grasse. « Ces animaux sont adaptés aux préparations populaires : la viande et le gras des animaux entrent dans la confection des plats traditionnels », explique Jean-Pierre Digard. Les éleveurs se déplacent en hiver dans les zones de piémont et au printemps montent dans les alpages. « Les mouvements ressemblent à la transhumance que l’on connaît en France, explique Jean-Pierre Digard, sauf que dans le nomadisme, la famille entière se déplace ». L’expert précise que ce ne sont pas non plus des bédouins du désert : « Les familles nomades se fixent cinq mois en été à un endroit puis sept mois en hiver à un autre endroit ». Il y a une rationalisation importante des déplacements des populations et des troupeaux. L’idée est d’optimiser l’utilisation de la ressource fourragère du pays et de s’adapter aux conditions climatiques difficiles. « Les seuls heurts qui peuvent survenir entre différentes familles nomades ont lieu pendant les déplacements », ajoute Jean-Pierre Digard. En outre, il y a très peu de conflits sur les zones de pâturages car les familles sont habituées à revenir chaque année sur les mêmes pâturages.
Au regard de la répartition géographique des massifs, l’élevage nomade est adapté à l’approvisionnement de nombreuses petites et moyennes villes du pays. Les abattoirs y sont installés depuis longtemps. Et depuis la Révolution de 1979, les pouvoirs publics ont énormément soutenu le développement d’infrastructures et des routes. Pour collecter les animaux des nomades, « les abattoirs envoient des émissaires faire le ramassage », décrit Jean-Pierre Digard. La viande issue de ces animaux est ensuite commercialisée dans des marchés locaux.

Développement de l’élevage industriel

Parallèlement à cet élevage nomade de tradition, un élevage industriel est en train de se développer en périphérie des grandes villes comme Téhéran ou Ispahan par exemple. Mais la viande ovine produite n’est pas destinée à entrer dans la confection des plats traditionnels : elle devient un plat de luxe en étant préparée sous forme de brochettes accompagnées de riz. Un développement de l’élevage qui s’accompagne d’une évolution des habitudes alimentaires en milieu urbain: ces mutations sont directement liées à l’urbanisation et à l’augmentation du niveau de vie dans les plus grandes agglomérations. « Mais, ce mouvement pourrait devenir dramatique. L’élevage industriel est inadapté. Les races importées comme les Prim’Holstein ne sont pas adaptées à supporter des températures de 50°C à l’ombre. Cela n’a aucun intérêt », déplore Jean-Pierre Digard.

Du nomadisme à la transhumance

L’élevage nomade, lui, est un élevage rationnel comme l’indiquent les experts. Mais historiquement, les pouvoirs publics ne soutenaient pas les éleveurs nomades sur lesquels ils avaient peu de contrôle. Entre 1925 et 1941, le shah Reza Pahlavi a essayé sans succès « par la force armée, de sédentariser les éleveurs nomades ». Les éleveurs contraints de rester aux pieds des montagnes creusaient des tunnels pour y abriter les troupeaux de moutons et les protéger des conditions climatiques trop rudes. Son successeur et fils Mohammad Reza Pahlavi a aussi tenté sa chance : « De manière moins brutale, mais cela n’a pas non plus fonctionné », explique Jean-Pierre Digard. La Révolution iranienne de 1979 et la guerre avec l’Irak constituent un virage décisif pour l’avenir de l’élevage nomade. « Depuis les années 1960, l’exode rural s’est accélérée. Les jeunes ont fuit les campagnes et les montagnes pour les zones urbaines qui se développent et se modernisent », analyse Thierry Coville, chercheur à l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques). Dans les années 1960, le taux d’urbanisation était inférieur à 50%. En 2013, il est de 75%.
Cet exode rural se solde par une raréfaction des bergers et, de facto, par une augmentation de leurs salaires, explique Jean-Pierre Digard. Entre augmentation du revenu des éleveurs nomades et développement de l’accès à l’école, les enfants des nomades aspirent à aller faire des études.
« Dans certaines familles d’éleveurs traditionnellement nomades, il y a du changement : la famille se sédentarise pour pouvoir scolariser les enfants, l’éleveur, lui, déplace toujours les troupeaux », décrit l’expert.

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