Abonné

Exploitations La viticulture face à une crise « inédite »

- - 6 min

La situation nouvelle de la viticulture française, qui connait une mévente et des prix bas alors que la récolte 2008 est la plus petite depuis quinze ans et que les stocks étaient normaux en début de campagne, déstabilise les producteurs et provoque un mouvement de panique. Les facteurs de la crise sont sans doute multiples : baisse de consommation, flux de plus en plus tendus chez les négociants, crise économique mondiale et repli des marchés d’exportation traditionnels de la France. Les Vignerons coopérateurs demandent une expertise de la situation. Pour faire face à l’urgence, la filière a opté pour la solution d’une distillation de crise, d’abord afin de fixer un prix plancher de négociation des contrats et ensuite afin d’alléger le marché des vins défectueux. Le négoce, attendant une réponse à cette proposition soumise à Bruxelles en juin, a ralenti les transactions alors que la date de la vendange approche. Les viticulteurs s’en remettent au ministre pour une réponse urgente.

Avec une récolte 2008 de 42 millions d’hectolitres, la plus petite depuis 15 ans, et des stocks normaux en début de campagne, les viticulteurs s’attendaient à bien écouler leur vin en 2009. Ce n’est pas le cas (sauf les vins rosés portés par la mode, et certains blancs, dont les volumes sont vraiment très faibles). Sans doute s’attendaient-ils à des soucis, car les aléas climatiques du printemps et de l’été 2008, qui étaient à l’origine de la baisse de récolte, avaient provoqué des problèmes de qualité pour un certain nombre de cuvées. Ce sont d’ailleurs ces problèmes qui justifient la distillation de 600 000 hl demandée en juin. Ils ne peuvent pourtant expliquer à eux seuls que la récolte 2008 se vende aussi mal.
En début de campagne, personne n’aurait pu imaginer une telle situation. Denis Verdier, président de la CCVF (Vignerons coopérateurs) qualifie cette crise d’« inédite » et demande une expertise de FranceAgriMer pour en identifier les mécanismes.
Les opérateurs notent une conjonction de phénomènes à l’origine de cette situation. D’abord, une consommation en baisse en France et dans le monde l’an dernier, sans doute en raison de la crise économique. En France (environ les 2/3 des débouchés de la récolte nationale), la tendance à la baisse est lourde et les campagnes de sécurité routière et de santé publique, axées toutes deux sur l’alcool, ont sans doute donné le coup de frein escompté sur la consommation.
Repli du marché britannique
A cet effritement – désormais régulier – de la consommation intérieure s’ajoute un repli des exportations et particulièrement sur le premier marché des Français, le marché britannique (19% des exportations en valeur et 20% en volume). La moindre valeur de la livre, l’augmentation des taxes et la crise économique ont placé le vin français en position difficile.
« En Grande-Bretagne, 75% des vins sont vendus en grande distribution. Depuis le début de l’année, la distribution a une politique très agressive de baisse des prix au point que certains opérateurs se demandent s’ils ne vont pas arrêter de vendre outre-Manche », explique Renaud Gaillard, délégué général adjoint de la Fédération des exportateurs de vins et spiritueux.
Cette compétition sur les prix favorise les vins d’entrée de gamme (vins de table). Or, entre la France, l’Espagne et l’Italie, l’écart de prix de ces vins, très faible ces dernières années, s’est creusé en 2009. En avril 2009, le vin de table rouge français se vendait 3,25€ le°/hl, l’italien 2,69€ le°/hl et l’espagnol 2,45€ le°/hl, selon FranceAgriMer. Ce qui peut permettre à l’Italie et l’Espagne de prendre des parts de marché même si, à ces prix, leur économie viticole n’est pas florissante.
Les exportateurs et le négoce, conscients de la saturation du marché européen, se tournent vers les pays émergents qui connaissent des croissances importantes et offrent un fort potentiel de développement. Parmi eux, la Chine, la Russie, le Brésil, la Corée… Mais les percées se font lentement car les assurances de type COFACE fonctionnent mal et les exportateurs supportent seuls les risques. Selon eux, le moment est pourtant favorable pour s’y installer.
Les viticulteurs amenés à porter les stocks
Un autre facteur contribue à expliquer qu’une part des vins est encore à la propriété ou dans les caves. Les acheteurs, y compris étrangers, écouleraient leurs stocks et n’achèteraient plus qu’en fonction de la demande, par précaution, en raison de la crise. On observe de plus en plus d’achats ponctuels.
« Les clients étrangers sont toujours en phase de déstockage. Quand les stocks seront épuisés, ils recommanderont », estime Renaud Gaillard.
De fait, les viticulteurs sont amenés à porter les stocks. C’est ce que pense Jacques Gravejeal, président du Syndicat des producteurs des vins de Pays d’Oc.
« Les gens ne vont pas cesser de boire du vin entre la vendange et la commercialisation des vins, fin 2009. Donc le négoce va continuer à acheter mais au dernier moment », estime-t-il.
Le négoce devrait continuer à acheter pendant l’été. Il n’empêche que la mévente, à quelques semaines de la vendange, crée un mouvement de panique qui entraîne les prix dans une spirale baissière. C’est pourquoi les représentants de la filière au sein de FranceAgriMer ont demandé une distillation, fixant un prix qui devait créer de facto un prix plancher dans les transactions. Le prix de distillation est proposé à 3 €°/hl sur la base de 12,5° pour les vins enrichis et de 3,2€°/hl pour les vins non enrichis. « Sans cette distillation, nous serions plutôt à 2,8 ou 2,9 €°/hl », estime Jérôme Despey, viticulteur en Languedoc-Roussillon et vice-président de la FNSEA.
Michel Issaly, le président des Vignerons indépendants, évoque cependant des transactions à 2,5 €°/hl en vin de table rouge, procurant un chiffre d’affaires de 2400€/ha (avec un rendement de 60hl/ha) alors que le coût de production est de 3500€/ha. Effet pervers, l’annonce de cette demande de distillation a freiné les achats qui avaient repris en mars, avril et mai (sans rattraper le retard accumulé depuis la fin 2008) car le négoce est dans l’attente d’une réponse de Bruxelles pour négocier les prix, selon la CCVF. Aussi, il est urgent de clarifier la situation. Jérôme Despey, représentant l’Association générale de la production viticole, demande une réponse sans délai de Bruxelles. La Commission dispose de trois mois pour se prononcer à partir de la date de la demande. Elle pourrait discuter la hauteur des prix qui, selon les règlements européens, doivent permettre d’indemniser les producteurs mais qui n’ont pas vocation à soutenir le marché. Les producteurs espèrent un soutien très important de leur nouveau ministre.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

aléas climatiques
Suivi
Suivre
crise économique
Suivi
Suivre