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Farm La volatilité des prix des céréales difficile à gérer pour les exploitants

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Qu’ils soient Français, Américains ou Malgaches, les agriculteurs ont bien du mal à gérer la volatilité croissante et bien réelle des cours des céréales. Moins investir, souscrire une assurance revenu, ou « magasiner », chaque région du monde a sa méthode selon le contexte économique. C’est ce qu’a montré un colloque organisé par Farm les 23 et 24 novembre.

Cela peut surprendre. Mais le marché des céréales a connu des périodes où la volatilité des cours était bien supérieure à celle d’aujourd’hui. C’est ce qu’a rappelé Alexander Sarris, directeur de la division commerce et marché de la FAO (organisation pour l’alimentation et l’agriculture des Nations Unies), qui s’exprimait le 23 novembre à Paris lors d’un colloque sur les « prix et risques de marché » organisé par Farm. Entre 1970 et 1979, la volatilité des prix internationaux du blé impliquait des écarts de près de 21 %. Or entre 2000 et 2009, elle n’a finalement pas dépassé 11,2 %. Sauf que le phénomène s’est nettement intensifié ces deux dernières années. « Les prix élevés ont induit des achats spéculatifs », a souligné le spécialiste. L’instabilité n’est pas prête de se résorber : la demande en céréales, inélastique, est en progression et l’offre reste soumise aux variations climatiques.

Le lien entre les cours des céréales et de l’énergie s’est renforcé
En plus, « la corrélation entre commodités et énergies a toujours existé mais le lien s’est considérablement accru », a précisé Jacinto Fabiosa, co-directeur du Fapri (Institut de recherche en politique agricole et alimentaire). Selon lui, l’émergence puis le développement du secteur de l’éthanol a conduit à une intégration beaucoup plus forte des secteurs de l’énergie et de l’agriculture. « Les pics de prix du baril de pétrole se retrouvent depuis 2005 dans les variations des cours du maïs et du blé », a précisé le spécialiste. 28 % de la production de maïs américain partent aujourd’hui dans l’éthanol. Stimulé par la détaxation et les obligations d’incorporation, le marché de l’éthanol va encore se développer aux Etats-Unis, premier producteur mondial de maïs. La loi sur l’indépendance énergétique prévoit une production de plus de 25 milliards de gallons en 2018 dont plus de la moitié doit provenir du maïs. En 2022, 36 milliards de gallons seront nécessaires. Au Canada, en Inde, en Chine également, des obligations d’incorporation vont surgir dans les années à venir, allant de 5 à 15 %.

France : ne pas saturer toutes ses capacités d’investissements
Le monde agricole et en particulier les exploitants ont en tout cas bien du mal à composer avec cette nouvelle donne. « En 2007/2008, toutes les projections se basaient sur des prix agricoles élevés pour les dix ans », a rappelé Marc Varchavsky, du conseil national du Cer France. Ce qui a poussé les agriculteurs français, encouragés par une fiscalité favorable, à investir. Or, « en période faste, il est dangereux de saturer toutes ses capacités d’investissement, a expliqué le professionnel. Et c’est un élément que n’avaient pas intégré les producteurs en 2007/2008 ». Il aurait fallu qu’ils fassent de l’épargne de précaution liquide ou qu’ils réalisent des investissements productifs et flexibles, différents de la mécanisation. Résultat, après deux ans d’investissements, le Cer estime que 60 à 70 % des exploitations de grandes cultures et de lait sont en phase de développement. Une situation difficile parce qu’en 2008 les prix des cultures se sont déprimés alors que les coûts des engrais et des carburants restaient élevés. Il n’y a donc pas eu d’effet tampon. En lait, la hausse des intrants a engendré « une baisse du produit brut qui s’est transmise presque à 100 % sur le résultat brut », a précisé Marc Varchavsky. Si la situation doit s’améliorer en 2009, la capacité de réaction de ces exploitations, a priori performantes voici deux ans, va rester faible. Car rien ou presque n’est réalisable sans anticipation.

États-Unis : 10 ans d’assurance chiffre d’affaires subventionnée par l’État
Pour aider leurs agriculteurs à protéger leurs revenus, les Etats-Unis ont pour leur part misé sur l’assurance récolte, devenue assurance chiffre d’affaires. Depuis un peu plus de dix ans, elle fonctionne peu ou prou. Réservée aux producteurs de grandes cultures, elle n’évite pas la volatilité des prix mais permet aux farmers de compenser des aléas dus aux baisses de rendements et de prix. Concrètement, l’agriculteur assure un pourcentage de rendement espéré (qui peut dépendre du rendement moyen du comté) à un prix fixé à l’avance. La prime est calculée sur cette base (par exemple, en 2010, sur une acre dans le Kansas, soit 0,4 hectare, cela peut représenter un peu plus de 6 dollars). En cas de chiffre d’affaires inférieur à la garantie, l’indemnité est versée, déduction faite de ce que l’agriculteur a perçu en vendant sa récolte. En fait, selon Art Barnaby, un des concepteurs du mécanisme, le phénomène déclenchant l’assurance a été, pour les deux tiers des cas, les baisses de rendement. L’État subventionne fortement le dispositif. Les subventions représentent près de 60 % en moyenne des primes d’assurance soit 30 % du budget des aides découplées (5,6 milliards de dollars en 2008). C’est ce qui permet aux assureurs de développer des produits rentables (seule une faillite a été enregistrée en 2002) et aux agriculteurs d’avoir un large recours à ces produits. Ironie du sort, la réassurance, indispensable aux compagnies en cas de déficit annuel, se trouve chez des réassureurs des Bermudes et… d’Europe.

Afrique : le warrantage au service de l’agriculture vivrière
Dans les pays en développement comme ceux d’Afrique subsaharienne, les parades à la volatilité des prix sont d’une toute autre nature. Tout dépend de la cause de la volatilité, ont expliqué, le 24 novembre, Franck Galtier (Cirad) et Bruno Vindel (AFD). Lorsqu’elle est importée depuis les marchés mondiaux, la solution réside surout dans des protections aux frontières (taxes, prélèvements...). Lorsqu’elle est d’origine naturelle, c’est-à-dire causée par une variation de production due au climat ou à des aléas naturels tels que les criquets, elle peut être réduite par la technique du magasinage et du warrantage. Selon Jonathan Coulter (Société NR Group), le principe consiste à construire des outils de stockage et à accueillir les récoltes en faisant un prêt (le warrant) aux agriculteurs pour qu’ils puissent vivre et faire fonctionner leur exploitation. La récolte n’est vendue que plus tard, les prix s’élevant au fur et à mesure jusqu’au moment de la soudure. C’est alors que le fruit de la vente est cédé aux paysans, déduction faite du warrant. Le stockage peut être réalisé soit au niveau d’un État (Afrique du Sud, Kenya), soit au niveau d’un village ou d’une organisation de producteurs (Madagascar, Niger…). Il ne peut se concevoir que si un système bancaire est adapté, soit avec des caisses de Crédit agricole mutuel soit avec de la microfinance. Mais les expériences, lorsqu’elles sont réussies, ont montré que le mécanisme a un effet stabilisateur sur les prix locaux.

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