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Lactalis refuse d’indemniser les éleveurs en rupture de contrat

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Le géant laitier a rejeté la demande de l’Unell d’indemniser collectivement les éleveurs en rupture de contrat, contraints d’investir pour pouvoir changer de laiterie. Un dossier qui pourrait être repris par le syndicalisme.

« Lactalis refuse d’ouvrir la discussion sur une indemnisation collective » des éleveurs avec lesquels il rompt son contrat, a annoncé Yohann Serreau, le président de l’association d’organisations de producteurs (AOP) Unell, le 4 février en conférence de presse. En septembre 2024, le n°1 français du lait avait annoncé une réduction de sa collecte et la rupture de ses contrats avec 272 éleveurs de l‘Ouest et de l’Est. Les premiers courriers de résiliation ont été envoyés « la semaine dernière », selon l’AOP, qui regroupe onze organisations de producteurs et 5 200 éleveurs livrant Lactalis. Les agriculteurs concernés ont désormais 18 mois (jusqu’au 31 juillet 2026 au plus tôt) pour trouver une nouvelle laiterie.

Fin janvier, l’AOP (60 % de la collecte de Lactalis en France) a présenté « au moins une solution » de collecte à chaque producteur concerné. Certains devraient arrêter la production laitière, mais la grande majorité ont le choix entre plusieurs solutions ; seuls « moins de 10 % » en ont une seule, précise M. Serreau. Après un travail mené avec le cabinet Triangle, « une vingtaine de laiteries sont intéressées pour reprendre des producteurs, à des niveaux inégaux », selon lui. Certains acteurs de poids, comme LSDH ou Terrena, ont déjà fait savoir qu’ils étaient prêts à accueillir de nouveaux fournisseurs. L’AOP organise désormais des rencontres plus poussées entre éleveurs et industriels. L’objectif : concrétiser ces solutions potentielles « avant l’été ».

Investir pour changer de laiterie

Mais ces propositions restent « fragiles », souligne Yohann Serreau, et nécessiteront des investissements non anticipés de la part des éleveurs. Il peut s’agir d’acheter un nouveau tank à lait (il appartient à la laiterie dans la majorité des cas) ou d’acquérir des parts sociales en cas d’adhésion à une coopérative. D’autres éleveurs devront, eux, modifier leur système de production pour répondre à un nouveau cahier des charges (sans OGM, pâturage, etc.) en fonction de la politique de leur nouvelle laiterie. « Il y aura un impact sur tous les producteurs » en rupture de contrat, estime le président de l’Unell, qui se chiffrera « en milliers ou dizaines de milliers d’euros ».

D’où la demande de « négociation amiable » pour une indemnisation collective formulée par l’AOP. De son côté, Lactalis privilégie « une approche individualisée, aucune situation n’étant identique à l’autre », a indiqué l’industriel à l’AFP (indemnisations individuelles prévues dans les contrats). Selon Yohann Serreau, l’industriel « considère que les producteurs qui trouveront une solution ne subiront pas de préjudice ». En conférence de presse, le représentant des éleveurs s’est dit « étonné » du refus du géant laitier. Et de déplorer : « Lactalis ne fait preuve d’aucune considération envers les producteurs. »

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Le cas insoluble des producteurs bio

Le dossier des indemnisations pourrait être repris par le syndicalisme. « Cela peut être le rôle des syndicats de s’emparer de ce sujet », estime le président de l‘Unell, qui se dit « prêt à les accompagner si besoin ». Dans un communiqué du 29 janvier, la FNPL (producteurs de lait, FNSEA) et les Jeunes agriculteurs affirment justement qu’ils « accompagnent les éleveurs » en rupture de contrat. Pour financer les surcoûts liés au changement de laiterie, « il y aura un sujet d’indemnités de la part de Lactalis, mais aussi d’autres sujets », indique le directeur de la FNPL Benjamin Guillaumé à Agra Presse. Le syndicat se donne « trois semaines pour recenser les différents cas auprès de nos sections départementales ».

La FNPL et les JA alertent aussi sur deux cas de figure sensibles : d’une part « les éleveurs récemment installés qui, sur la base d’engagements récents de volumes de Lactalis, ont investi ces dernières années » ; et d’autre part les producteurs bio. À ces derniers, « Lactalis dit : " On ne souhaite pas se séparer de vous. Mais si vous voulez rester, il faut passer en conventionnel " », rapporte le directeur de la FNPL. Ce que confirme Yohann Serreau : « Il y a des solutions pour ces producteurs bio, mais il n’y a aucune assurance qu’elles correspondent à leurs attentes », à savoir rester en production biologique. Une vingtaine de producteurs adhérents à l’Unell seraient concernés, et leur cas semble être le plus difficile à résoudre : « Aujourd’hui, le marché bio est très dégradé et peu de laiteries recherchent des volumes », rappelle M. Serreau.

Des doutes sur la stratégie de Lactalis

Plus largement, l’Unell « s’interroge » sur la stratégie de Lactalis. C’est lors du Salon de l’agriculture 2024 que l’industriel avait annoncé à l’AOP sa volonté de réduire sa collecte. À l’époque, les deux partenaires ne parvenaient pas à s’entendre sur le prix du lait. « Lactalis nous expliquait qu’une des façons de réduire la volatilité des prix, c’était de diminuer son exposition au marché beurre-poudre (plus volatil, NDLR) et donc de réduire sa collecte », retrace Yohann Serreau. « Il devrait donc y avoir un impact sur le mix-produit et sur la formule de prix. Or nous n’avons pas de réponses sur ce sujet. »

Et le représentant des éleveurs de poser la question : « La réduction de la collecte vise-t-elle réellement à améliorer le mix-produit ou est-ce une excuse pour réaliser un ajustement industriel en se recentrant sur les zones économiquement les plus intéressantes ? » Avant d’apporter un élément de réponse : « Lactalis veut réduire la collecte dans deux zones. Mais il pousse les éleveurs à augmenter leur production dans d’autres zones ».

Plusieurs solutions de collecte pour la grande majorité des éleveurs

« Est-ce une excuse pour réaliser un ajustement industriel ? »