Avec la crise sanitaire vécue par le groupe Lactalis, son p.-d.g., Emmanuel Besnier, a pris la parole après des années de silence. Il a même échangé avec certains syndicats agricoles, le 15 janvier. Une première. Cette crise met en avant les relations difficiles entre la multinationale, à la « mauvaise réputation », et le gouvernement.
Entre les gouvernements et Emmanuel Besnier, p.-d.g. du groupe Lactalis, les relations n’ont jamais été tendres. Il n’y avait qu’à entendre Bruno Le Maire, le 11 janvier, répéter par deux fois : « L’État a dû se substituer à une entreprise défaillante ». Emmanuel Besnier, dont les photos dans les médias présentent une image éternellement jeune malgré les années, faute d’en avoir de plus récentes, s’est tout de même présenté en personne au ministère de l’Économie le 12 janvier. Il a aussi accordé un entretien au Journal du Dimanche publié le 14 janvier et échangé avec les représentants du syndicat majoritaire le 15 janvier. Une première depuis plus de dix ans. Pourtant Emmanuel Besnier, même du temps de Stéphane Le Foll, avait été convoqué au ministère de l’Agriculture, lors de la crise laitière retentissante de 2016, sans succès. Cela avait été d’ailleurs l’occasion d’une phrase remarquée du ministre de l’époque : « Emmanuel Besnier, on ne le voit jamais. Je ne l’ai jamais vu. Je n’ai pas son portable ». La phrase fut largement commentée et cela d’autant plus que Stéphane Le Foll avait déclaré qu’il n’était « pas acceptable » que l’entreprise « paye le prix du lait le plus bas de toutes les laiteries en France ».
La mauvaise réputation
Durant la crise de 2016 et même après, le "hashtag" #LactelRuineLesEleveurs a circulé allègrement sur Twitter, photos à l’appui. Opérations d’étiquetage dans les magasins, bâches tendues sur des bottes de foin dans les champs, en bords de route ou mieux d’autoroutes, avions tirant une banderole « Lactalis ruine les producteurs de lait » au-dessus des plages en plein été, les éleveurs ont cherché à sensibiliser par tous les moyens le consommateur du comportement du groupe Lactalis. Ce dernier ne s’est pas laissé faire. Il a porté plainte, cas par cas. À la suite de l’émission « Envoyé Spécial » sur France 2, il a dénoncé le contrat de cinq producteurs qui témoignaient et porté plainte contre la chaîne de télévision. Le groupe a aussi la réputation de « diviser pour mieux régner » au sein des organisations de producteurs (OP), qui normalement sont là pour appuyer les producteurs dans leurs négociations de prix. En 2011 encore, le groupe avait fait parler de lui lors de la mise en place de la contractualisation avec les producteurs, défendue par Bruno Le Maire. Lactalis avait alors établi un contrat avec des clauses qualifiées d’« inacceptables », selon la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL). Durant tous ces épisodes, Emmanuel Besnier est resté insaisissable. Michel Nalet en a été son porte-parole, même lors de l’audition par l’Assemblée nationale en septembre 2017, dans le cadre des États généraux de l’alimentation.
Emmanuel Besnier prend la parole
Avec cette crise sanitaire de produits infantiles contaminés aux salmonelles, le p.-d.g. est sorti du bois. Il se justifie pour ces années de silence : « Ici en Mayenne, c’est le travail d’abord, la parole après. […] Dans une crise comme celle-là, on cherche d’abord à agir, et peut-être n’ai-je pas pris le temps nécessaire pour expliquer les choses, ce que je fais aujourd’hui. » Le 11 janvier, Bruno Le Maire a dénoncé l’attitude du p.-d.g. avec une « dead line » le 8 décembre « à 22 heures » non respectée par Emmanuel Besnier, d’où la prise d’un arrêté rendant obligatoire le retrait de produits infantiles. « On peut me reprocher d’avoir frappé trop fort mais je ne le regrette pas », s’est exclamé le ministre de l’Économie, même s’il dément tout « règlement de compte » entre l’État et la multinationale. Le groupe qui représente 20 % de la collecte française et qui réalise 75 % de ses 17 milliards de chiffre d’affaires à l’étranger, ne publie pas ses comptes, ce qui crée des tensions dans l’univers laitier.
La publication des comptes rentre dans le débat du sanitaire
En mars dernier, avec l’entrée en vigueur de la loi Sapin II, Philippe Chalmin, président de l’Observatoire des prix et des marges, avait demandé aux présidents des tribunaux de commerce de Laval et Rennes que lui soient communiqués les comptes de plusieurs sociétés du groupe Lactalis, à la demande de Stéphane Le Foll. Sans succès rapporte l’émission de « Cash Investigation » du 16 janvier. Stéphane Travert, interrogé sur le sujet, toujours dans le cadre de l’émission, reste sans réelle réponse. Pour l’heure, Lactalis fait toujours fi de la loi. Emmanuel Macron a pourtant affiché sa position, le 12 octobre : « Il n’est pas acceptable que certaines entreprises ne respectent pas la loi en ne publiant pas leurs comptes […] et faussent, se faisant, de fait la réalité de la discussion dans une filière ».
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L’État a « frappé fort »
Quant à Michel Nalet, porte-parole de Lactalis, il déclarait devant l’Assemblée nationale : « En quoi la connaissance détaillée des comptes consolidés ou des marges détaillés du groupe permettrait-elle une discussion plus sereine sur le prix du lait ? », avant de préciser que l’entreprise « paye ses impôts en France ». « En quoi sommes-nous attaquables quand nous continuons à avoir plus de 15 000 collaborateurs en France et que nous continuons à développer à l’export l’image [de la production, ndlr] française ? », s’était-il interrogé. Dans l’affaire Lactalis, qui porte en réalité sur une faible part de l’activité du groupe, le gouvernement n’y va pas de main morte dans sa communication. Le 16 janvier, Stéphane Travert a encore annoncé une interdiction de tout retour à la production de l’usine de Craon, « tant qu’un plan d’action de maîtrise sanitaire ambitieux et rigoureux n’aura pas été validé par les services de l’État ». Aujourd’hui, Michel Nalet souhaite séparer la question du sanitaire de celle de la non-publication des comptes. Cela reste difficile après tant d’années de tensions. L’État a donc « frappé fort ». Peut-être aussi, pour certains acteurs, afin de faire oublier sa responsabilité ou ses manquements.
L’affaire Lactalis, « un gros coup d’humilité » selon la FNPL
L’affaire Lactalis a entraîné un « gros coup d’humilité » de toute la filière, s’est exclamé Thierry Roquefeuil, président de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL), le 17 janvier. « Globalement, on pensait que là-dessus [sur la question sanitaire, ndlr], le groupe maîtrisait », a-t-il continué. Le problème aurait pu avoir aussi lieu dans une ferme, soulignent d’ailleurs plusieurs syndicalistes. Pour autant, il constate « un alignement de planète » plutôt favorable à une amélioration des relations dans la filière laitière. « On espère que cette affaire va être un coup de pouce, car cela aurait pu être un sacré coup de frein », a souligné André Bonnard, secrétaire générale du syndicat. Il reste prudent cependant. Autant il sera possible de travailler ensemble sur la qualité, dans le cadre du plan de filière, autant « forcément, cela va coincer du côté du prix », a-t-il fait remarquer.
Transparence des comptes : un amendement de renforcement recalé par les députés
Un amendement visant à renforcer la transparence des groupes agroalimentaires sur leurs comptes a été recalé à l’Assemblée nationale dans le cadre de la commission spéciale examinant le projet de loi « pour une société de confiance », le 17 janvier. Le rapporteur a refusé l’amendement, comme d’autres ayant trait aux filières agricoles, au motif qu’il aura davantage sa place dans le prochain projet de loi États généraux de l’alimentation, qui sera débattu au Parlement fin mars-début avril. Le député Modem Richard Ramos, porteur de ce texte signé par des parlementaires de tous bords, regrette que l’adoption du texte soit retardée. Le texte vise à améliorer l’application des sanctions spécifiques aux entreprises agroalimentaires, créées par la loi Sapin 2, en cas de non-publication de leurs comptes. Il propose de confier directement au président du tribunal de commerce l’initiative des envois d’injonctions à déposer les comptes, et supprime l’intermédiaire du président de l’Observatoire des prix et des marges.