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Filières L’agriculture malade de son agroalimentaire

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Crise de la viande de cheval, difficultés des entreprises agroalimentaires, turpitudes sanctionnées par l’Autorité de la Concurrence… à la veille de l’ouverture du Salon international de l’agriculture (SIA) et de celui de la machine agricole (Sima), l’agriculture française semblait plus que jamais souffrir des problèmes de son aval. Dossier test : la capacité de la filière viande à mettre en place un système d’identification des viandes dans les plats cuisinés.

C’était deux jours avant l’ouverture officielle du Salon de l’agriculture. Une conférence entre professionnels de la filière viande et le gouvernement concluait à la nécessité de marquer l’origine des viandes quel qu’en soit le mode de consommation. Les premiers à réagir ? Les éleveurs. Qui demandent une application immédiate du dispositif. Et pour cause. Les éleveurs peuvent avoir tout à perdre d’une vraie crise alimentaire autour de la viande ou tout à gagner autour de sa résolution. De fait, une large part de l’avenir de l’élevage français dépend de ce qui se passe en aval, dans les filières agroalimentaires et sur les étals de la grande distribution. Et cette industrie agroalimentaire apporte bien des soucis aujourd’hui aux agriculteurs. On n’en est plus au temps des grandes crises sanitaires. La santé des produits, cela va. À l’heure du Salon international de l’agriculture, c’est l’économie des filières alimentaires qui pose problème. Au SIA, la mission première devrait être de rassurer le consommateur sur ce qu’il mange plus que sur le rôle de l’agriculture dans les territoires.

Des problèmes de Doux à ceux de Gad

Les problèmes des IAA se sont accumulés et leur impact sur l’agriculture est considérable. Il y eut l’affaire Doux. Eleveurs non payés durant des semaines, tarifs en baisse, incertitude sur l’avenir et donc sur la capacité à investir… les producteurs de poulets export ont payé leur écot aux mauvais résultats d’un groupe qui ont commencé bien avant la diminution des restitutions à l’exportation. La situation est encore incertaine. Le tribunal de commerce devait encore valider, ou non, le plan de Charles Doux lors d’une audience du 22 février.
Autre problème industriel risquant de rejaillir sur les éleveurs, la mise en règlement judiciaire probable de Gad. Une solution qui fait échapper pour l’instant à des fermetures d’abattoirs de porcs. Mais elle ne résout pas les problèmes de fond. Les difficultés de cette filiale à 65% de la Cecab sont connues depuis longtemps. Ses pertes se sont accumulées depuis trois ans et risquent de s’amplifier en 2013. Le cas de Gad n’est pas un cas isolé. Diagnostic de Gérard Viel, président de la filière porcine de Coop de France : « Le Grand Ouest de la France dispose d’un ou deux outils industriels de trop et le cas de Gad ne sera sans doute pas, malheureusement, le dernier ». S’il est vrai que les premières victimes de ces restructurations sont les salariés, des fermetures d’abattoirs ne sont jamais sans conséquences sur les éleveurs. Mais, en même temps, ceux-ci savent qu’ils ont besoin d’abattoirs suffisamment actifs, donc rentables, pour la pérennité de leurs marchés.

Restructurer les abattoirs de l’Ouest

Le sujet est sensible dans l’Ouest qui concentre 48% des abattages de France (72% des abattages de porcs). Il aura fallu onze mois pour mettre en place une commission chargée de définir la nouvelle carte des établissements de l’Ouest. Rien qu’en Basse-Normandie, deux abattoirs bovins et un abattoir porcin ont dû faire appel ces dernières semaines au Commissaire au redressement productif de leur région pour tenter de d’éviter la liquidation. C’est en cours. Une centaine d’emplois sont menacés par abattoir.
La question des abattoirs est donc loin d’être réglée. Ni celle de la compétitivité des outils industriels en général. Lorsque les industriels des IAA se plaignent de distorsions de concurrence avec des entreprises d’Allemagne ou du Nord de l’Europe, c’est très largement leurs fournisseurs qui en font les frais. Car une tonne de produits transformés importés en France, ce sont des animaux en moins achetés aux éleveurs ou des légumes ou fruits achetés en moins aux maraîchers ou arboriculteurs. Rien d’étonnant à ce que les importations de viandes se soient accrues dans les années récentes. Inférieures à 200 000 tonnes en 2002, les importations de viandes bovines fraîches, congelées ou transformées ont dépassé les 400 000 tonnes entre 2005 et 2010. En dépit d’un pic en 2010 et 2011, la production de gros bovins finis en France est, du coup, tendanciellement à la baisse. Pour les volailles, on ne sait que trop que la France importe 40% de sa consommation de poulets. En porc, le commerce extérieur s’est dégradé depuis 2008. La raison : les Français exportent des produits peu transformés (le volume global en tonnage est relativement stable) mais importent des produits plus transformés, donc plus cher. La production des éleveurs se maintient, mais pour combien de temps encore ? Si l’industrie fait défaut, si les coûts de production en élevage continuent de progresser, cette situation ne durera pas longtemps. La facture, pour l’amonnt agricole, s’alourdira. Et pourtant, les élevages n’ont pas cessé d’investir pour se mettre aux normes et leur productivité s’est améliorée. Exemple : entre 2000 et 2010, selon l’Ifip (Institut du porc) le nombre de porcs par truie a augmenté de 2,5. Les éleveurs ont bien l’impression, face au problème des industriels, que c’est sur eux seuls que reposent les progrès de productivité de la filière.

Sanction de l’Autorité de la concurrence

À cela s’ajoutent des comportements pas toujours satisfaisants de la part de grands ensembles de l’agroalimentaire. L’Autorité de la concurrence vient ainsi de condamner plusieurs abatteurs accusés d’entente pour maintenir un prix du porc à la baisse. Naguère plutôt sévère à l’égard des producteurs d’endives dans le nord de la France, cette Autorité de la concurrence n’hésite pas à se faire aussi le défenseur des éleveurs. Des éleveurs qui subissent bien, depuis l’automne, une baisse de leurs prix de vente.
Les prix du lait sont eux aussi en régression. Sur un an, selon l’Insee, les prix à la production du lait de vache ont baissé de 4,7%. L’industrie laitière ne semble pas s’en trouver mieux. Danone (1), le champion français de l’agroalimentaire, annonçait la suppression de 900 postes en Europe dont 236 en France. Ses ventes de produits laitiers s’effritent en Europe (-3%) et sa marge opérationnelle courante dans ce secteur est aussi en baisse. Les résultats de la plupart des groupes laitiers se dégradent sur le continent européen, dont la France. Candia compte fermer 3 sites de production. Une situation qui rejaillit sur leurs fournisseurs, les éleveurs, alors même que les quotas ne sont pas officiellement supprimés. Mais ceux-ci n’ont en fait plus aucun impact sur la filière. La Commission européenne le reconnaissait elle-même il y a quelques semaines. Là encore, les éleveurs de vaches laitières ont le sentiment qu’ils sont la variable d’ajustement des marchés mondiaux et de la pression à la baisse des prix des produits transformés.

Variable d’ajustement

Variable d’ajustement : une thématique habituelle des syndicats agricoles qui commence à coller dur à la réalité. De fait, aujourd’hui, les agriculteurs ont le sentiment de se montrer plutôt conciliants dans la société française – la baisse des crédits de la Pac est loin d’avoir provoqué une levée de boucliers. Les problèmes, aujourd’hui, viennent de l’aval, de l’industrie agroalimentaire.
Les paysans français seront-ils de nouveau la variable d’ajustement dans le cas de la crise de la viande de cheval vendue à la place du bœuf ? Pas forcément. Selon le ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll, le suivi des marchés ne semble pas montrer d’impact sur la viande fraîche. Sur les produits transformés, l’évaluation est rendue compliquée par le retrait, de toute façon, des produits. Et puis, la part de ce qui est transformé ne représente qu’un quart de la consommation de viande. Mais le discrédit porté sur un opérateur français est un coup d’épingle supplémentaire donné à une filière qui n’en avait pas besoin.
Seule l’adoption rapide de règles d’identification des viandes dans les produits transformés pourra limiter les dégâts. Voire même laisser espérer une relocalisation d’une bonne part de la production de viande.

(1) lire Agra Alimentation du jeudi 21 février n° 2232

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