Vaste programme étatique visant à dynamiser les investissements publics et privés dans l’agriculture du pays, le plan Maroc Vert arrive à échéance en 2020. En dix ans, il a eu un effet important sur la production agricole du pays, notamment fruitière, tout en laissant certains défis ouverts. La croissance du pays reste encore fortement reliée à sa production céréalière, elle-même dépendante de la pluviométrie. Le Maroc, encore essentiellement producteur de matières premières agricoles, cherche désormais à mieux valoriser sa production et ambitionne de devenir un hub d’échanges vers l’Afrique. Reportage.
Une cité blanche sortie de terre. Une fois passé le large panneau nous souhaitant la bienvenue à « Agrinova », tout parait neuf dans cette mini-ville qui se revendique « premier forum d’innovation agroalimentaire » du pays : les arches sous lesquels on circule, évoquant l’architecture traditionnelle des riads, les grandes baies vitrées, même les pelouses, d’un vert impeccable, dans une région où la terre est ocre et l’herbe plus souvent jaune voire grise au mois de septembre. Située à Sidi Slimane Moul Kifane, dans le sud de Meknes, le cœur agricole du Maroc, ce centre dédié à l’innovation agricole se trouve au cœur d’Agropolis, le premier « agropôle » à être pleinement opérationnel, sur les six que le Plan Maroc Vert veut créer dans tout le pays. Un point symbolique dans cette région centrale, située à l’écart de Rabat, Casablanca et Tanger, trois régions qui représentent à elles seules 71 % du PIB du pays.
Grands domaines producteurs d’olives ou de fruits (pêches, abricots…), industries, interprofessions agricoles, universités, laboratoires de recherches… Ce « cluster » créé à l’initiative du ministère de l’Agriculture marocain veut rassembler à terme tous les acteurs régionaux pour « être un carrefour entre la recherche, les industriels et les producteurs », explique Mostapha Mrhari, le coordinateur des activités d’Agrinova, l’association qui rassemble une trentaine de producteurs régionaux et des interprofessions agricoles.
« Ce qui nous intéresse le plus ici, c’est l’aval agricole. La plupart de nos membres sont des producteurs, mais sont intéressés par la valorisation. Le plan Maroc vert a permis l’augmentation de la production agricole. Le grand défi désormais, c’est que faire de cette production », ajoute-t-il. L’association travaille ainsi à plusieurs projets collaboratifs, que ce soit pour la valorisation des déchets de la production d’olives ou de tomates, notamment le Lycopène, un antioxydant, ou la fixation de la couleur des abricots destinés au séchage. La sélection de variétés de blé pour la meunerie également, « les variétés étrangères étant souvent importées car considérées comme mieux adaptées que les variétés locales », détaille Mostapha Mrhari.
« Notre but c’est de voir comment valoriser au mieux les produits pour avoir plus de parts de marchés que ce nous avons aujourd’hui », insiste-t-il, alors que l’association a organisé cette année le premier « Forum Agrinova » invitant plus d’une trentaine d’universitaires travaillant sur des thématiques de valorisation. Le lieu est en tout cas symbolique de cette montée en gamme que le pays aimerait voir généraliser à une plus large échelle pour sa production agricole, dix ans après le lancement du Plan Maroc Vert.
Amorce d’une transition de la céréaliculture vers la production fruitière
Initié en 2008 et arrivant à échéance en 2020, ce dernier a « transformé le visage de l’agriculture marocaine qui n’avait pas bougé pendant vingt ans », constate Moulay Rachid Cherkaoui, vice-président de Marocain entrepreneurs du monde (MEM) et conseiller sur plusieurs plans de développement d’infrastructures agricoles au Maroc et en Afrique de l’Ouest, à l’occasion d’Agritech 2018, série de rencontres sur les enjeux technologiques de l’agriculture marocaine organisée par les cabinets Valeur Tech (français) et NGE Impact (marocain), en partenariat avec l’ambassade de France au Maroc.
Le programme s’est construit autour de deux piliers : un premier destiné à favoriser le développement d’une agriculture intensive grâce à des subventions accompagnant les investissements privés, un autre visant à soutenir l’agriculture vivrière via des subventions directes de l’État dans les régions les plus défavorables à l’agriculture. Le Plan aurait ainsi permis, selon une étude Business France de janvier 2018, près de 56 milliards d’euros d’investissements privés « soit une augmentation des investissements dans l’amont agricole de +170 % entre 2008 et 2014 ». De même, la valeur ajoutée de la production agricole aurait crû de 36 % entre 2007 et 2016, atteignant 11,6 Mrds $ en 2016. Une donnée importante dans un pays où l’agriculture représente 14 % du PIB et l’agroalimentaire 20 % de l’ensemble des exportations.
« Il y a un vrai enjeu pour sortir de la dépendance à la pluviométrie »
Le programme a notamment favorisé l’amorce d’une transition de la céréaliculture vers des productions à plus fortes valeurs ajoutées comme les plantations fruitières ou les fruits rouges. « L’une des principales victoires du Plan Maroc Vert c’est la plantation massive d’oliviers et d’arbres fruitiers, notamment de vergers d’agrumes, grâce à des subventions à la plantation », note Frederic Faillières, directeur général de Maïsadour Maroc, entreprise présente depuis seize ans dans le pays. Le pays est ainsi devenu l’année dernière le quatrième exportateur mondial de clémentines et le cinquième producteur mondial d’huile d’olives. Autre changement : une plus forte structuration du monde agricole, avec 19 interprofessions, chacune dédiée à un secteur, dont les objectifs sont fixés par « un contrat-programme » signé avec l’État. Le dernier signé l’année dernière est ainsi spécifiquement axé sur « l’agro-industrie » et la valorisation de la production.
« Est-ce qu’on a réussi à toucher tous les agriculteurs ? »
Malgré ces avancées, la situation agricole du pays reste contrastée. Les céréales occupent toujours près de 52 % de la surface agricole du pays contre 5 % pour le maraîchage, pour un apport respectif au PIB agricole de 18 et 21 %. Et la croissance du Maroc reste étroitement liée aux résultats des campagnes agricoles, elles-mêmes dépendantes de la pluviométrie. « Une année pluvieuse, c’est + 4 % de PIB », note Frederic Faillières. En 2016, la croissance du PIB était ainsi tombée à 1,1 % (contre 4,5 % en 2015 et 4,8 % en 2017) du fait d’une forte sécheresse. « Le Maroc n’est pas autosuffisant en céréales. Une mauvaise année agricole, il peut importer jusqu’à 70 % de son blé, il y a un vrai enjeu pour sortir de la dépendance à la pluviométrie », constate-t-il.
« Est-ce qu’on a réussi à toucher tous les agriculteurs, pas seulement les plus importants ? C’est aussi cela la question », note Moulay-Rachid Zerkaoui. Dans un pays où près de 40 % de la population active travaille dans l’agriculture, un taux qui peut monter à 80 % dans les zones rurales, le Plan Maroc Vert revêt en effet un enjeu social fort, celui de freiner l’exode rural et l’immigration, en particulier au nord du pays dans la zone montagneuse du Rif, et dans les zones arides. Malgré les investissements, l’agriculture reste encore dominée par une production vivrière souvent fragile et météo dépendante. Un tiers de la surface agricole utile du pays concentre ainsi près de 70 % des exploitations, de moins de 5 ha, au fonctionnement familial. À l’inverse, les plus grandes exploitations occupent « plus de 70 % des terrains agraires et assurent l’essentiel des exportations, et des activités de transformation et de valorisation », note Business France.
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« La valeur ne se crée pas encore dans le pays »
Les petites exploitations ont encore besoin d’investissements, que ce soit en termes matériel et humain. Seules 15 % des exploitations sont mécanisées et l’analphabétisation peut atteindre 70 % dans certaines zones rurales. « Les enjeux de formation et de vulgarisation des technologies sont centraux au Maroc. Le paysan moyen n’a pas de formation agricole. Il n’est pas possible de développer une agriculture moderne sans des agriculteurs formés pour en saisir les opportunités », insiste Moulay-Rachid Zerkaoui.
« Il y a toujours de grandes attentes par rapport à l’accompagnement de l’État »
Un constat qu’exprime aussi Amina Oudghiri, la directrice générale de Frêlug, une entreprise de transformation de légume (notamment de salade) spécialisée dans le prêt-à-l’emploi à destination des hôtels, restaurants ou des chaînes de fast-foods. L’entreprise emploie 34 personnes, dont 28 femmes, à Dar-Bouazza, une banlieue hérissée de constructions récentes au sud de Casablanca. Cette ancienne cadre dans l’industrie agroalimentaire achète près de 80 % de ses matières premières directement aux producteurs. « Il y a des exploitations qui commencent à se structurer avec des agronomes mais sinon cela reste des terres transmises de père en fils, sans formations agricoles », détaille-t-elle. « Ils connaissent leurs métiers, mais je ne peux pas leur faire confiance en termes de livraison. La chaleur rend très aléatoire la livraison des salades », ajoute-t-elle alors qu’une grande partie de ses producteurs travaillent à la main et en plein champ. La nécessité de respecter des cahiers des charges précis en termes de calibres ou de volumes reste encore un défi, d’autant que 85 % de la distribution dans le pays passe toujours par des circuits traditionnels (souks, marchés de gros, vendeurs itinérants…). D’où les enjeux technologiques et humains qui se posent pour l’après Plan Maroc Vert. « Le Maroc reste un producteur de matières premières agricoles, la valeur ne se crée pas encore dans le pays », rappelle Frederic Fallières.
« Nos défis au-delà de 2020, c’est notamment l’agriculture durable. Comment mieux gérer nos ressources ? C’est la question de l’eau mais aussi de l’optimisation sol/climat », pointe pour sa part Moulay-Rachid Zerkaoui. « Il y a toujours de grandes attentes par rapport à l’accompagnement de l’État. L’un des enseignements qu’on tire du Plan Maroc Vert, c’est que si on donne de la visibilité aux investissements privés, on arrive massivement à introduire de nouvelles techniques », ajoute-il en citant comme exemples d’investissements futurs le pompage solaire, la chimie verte ou le développement de filières Bio, encore très peu développés.
L’agrégation comme méthode de structuration de filières
Outre les interprofessions, le Plan Maroc Vert a initié une politique dite « d’agrégation » visant à favoriser le rassemblement de petits producteurs autour d’industriels afin « d’avoir une filière de l’amont à l’aval qui permette de construire une agriculture moderne et exportatrice », explique Marie-Cécile Tardieu, conseillère pour le service économique de l’ambassade de France au Maroc. L’agrégateur, souvent un industriel avec des capacités d’exportations, achète la production selon un cahier des charges et un prix ou une modalité de fixation du prix inscrit dans un contrat. Il fournit les outils de productions (intrants, semences…) et un support technique aux producteurs. Dans le même temps, l’État octroie des subventions forfaitaires aux deux parties. À l’agrégateur en fonction du nombre d’agrégés, des projets mis en place. Aux agrégés via des subventions pour de l’achat de matériels. Plusieurs filières ont ainsi pu se structurer, notamment autour de l’export de tomates à Agadir ou de fraises dans le nord du pays (500 producteurs agrégés autour de 5 industriels). La production de sucre (80 000 producteurs) est, elle, entièrement agrégée autour du groupe de raffinage Cosumar.
Le morcellement, obstacle à une plus grande mécanisation
70 % du 1,5 M d’exploitations agricoles que compte le Maroc font moins de 5 ha. Un véritable frein à l’investissement dans l’achat de matériels pour l’irrigation ou à l’introduction de nouvelles techniques. Mais le morcellement et la parcellisation des exploitations du pays risquent de se poursuivre, notamment du fait des dynamiques démographiques et du règlement de la succession des agriculteurs par le droit coranique musulman. « Chaque fois qu’un agriculteur meurt, sa parcelle est divisée en 5 », explique Frederic Faillières. L’agrégation se veut un moyen de répondre à ce morcellement en permettant, malgré la petite taille des exploitations, l’acquisition de matériels.
Un hub d’échanges vers l’Afrique
Le Maroc, qui a réintégré l’Union Africaine en 2017 et souhaitait adhérer à la CEDEAO en 2018 (pour l’instant repoussé), veut se positionner comme un hub d’échanges entre l’Afrique et la Méditerranée. Le pays a signé l’année dernière près de 113 accords commerciaux avec 8 nouveaux pays africains (Ghana, Nigéria, Ethiopie, Tanzanie…) autour de 6 secteurs clés, dont l’agriculture. Ces derniers concernent notamment « des projets de fermes et d’élevages pédagogiques calqués sur le Maroc, des programmes de formations des techniciens agricoles, des échanges universitaires… », précise Business France. Des accords venant en complément du Plan Maroc Vert, dont le modèle est déjà exporté vers d’autres pays d’Afrique de l’Ouest (Côte d’Ivoire). Si 63 % des exportations agroalimentaires du Maroc sont toujours à destination de l’Europe, l’Afrique, en plein essor économique et démographique, représente un débouché commercial futur pour certaines filières marocaines, notamment les volailles.