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Région > L’agroalimentaire breton face à ses mutations

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L’agroalimentaire breton connaît des difficultés chroniques liées à la modification profonde de ses marchés. Son foisonnement d’opérateurs lui donne la possibilité d’adapter progressivement ses structures à l’immatériel. Mais la faible rentabilité de l’industrie de la viande, son premier métier, l’empêche d’aller vite.

L’industrie agroalimentaire bretonne se trouve-t-elle à la croisée des chemins ? Pour ce secteur économique essentiel à la région puisqu'il représente 35 % de l’emploi industriel  Chiffres communiqués par l’ABEA qui s’appuie sur la Chambre régionale de commerce et d’industrie. L’Insee estime que l’agroalimentaire breton représente 29,9 % de l’emploi industriel de la Bretagne avec 51 000 salariés et 57 % du chiffre d’affaires

(16,6 milliards d’euros), l’année 2003 confirme la mauvaise année 2002. Selon l’observatoire des IAA en Bretagne, le chiffre d’affaires régional aurait baissé de 3 % en 2002 après une hausse spectaculaire de 8 % en 2001, l’investissement chuté de 30 % et l’excédent brut d’exploitation de 8 %. Et 2003 ne serait guère meilleure, selon les premiers résultats annuels. Les opérateurs sont « à la recherche de nouveaux ressorts de compétitivité », titrait en janvier la revue de l’observatoire des IAA en Bretagne  Le Panorama des exportations agricoles et agroalimentaires bretonnes, édité en décembre 2003. Disponible auprès du service documentation de la Chambre régionale d’agriculture de Bretagne.. « La visibilité reste (…) incertaine en raison des difficultés structurelles de plusieurs filières », a confirmé le service des affaires régionales de Bretagne de la Banque de France dans Tendances régionales de janvier 2004.

Consommation en panne, exportations sévèrement bataillées, surproduction chronique en viandes… de multiples causes peuvent expliquer cette situation mi-figue mi-raisin. Mais aucune n’est véritablement satisfaisante.

« Nous sommes entrés dans une période de mutations et les certitudes du passé ont changé », fait remarquer Michel Houdebine, président de l’Association bretonne des entreprises agroalimentaires (ABEA). Par le passé les observateurs pointaient du doigt l’insuffisance d’une vision stratégique ayant obéré la valeur ajoutée au seul profit des volumes. C’est ce qui a permis à l’ensemble de la région, dans un mouvement foisonnant d’agriculteurs et d’industriels, de s’installer durablement sur les marchés.

Mais les capacités de pays « émergents » à inclure l’agroalimentaire comme axe de leur développement national a attiré de nouveaux concurrents, d’autant plus redoutables que les règles qui définissent leurs fabrications sont moins coûteuses qu’en Europe. Ce qui donne schématiquement, selon la vision de Michel Houdebine, un paysage industriel breton qui se répartit d’un côté entre « les filières exposées à la mondialisation (volaille, lait, porc, légumes), de l’autre celles qui demeurent sur un marché protégé (national ou autre) et qui peuvent encore se développer ».

Mauvais résultats à l’export

Le signe le plus visible d’un changement du climat économique pour les entreprises agroalimentaires de l’Ouest sont ses mauvais résultats à l’exportation. La Bretagne n’a réalisé en 2002 que 2,4 % des exportations françaises, tous secteurs confondus, contre 3,1 % en 2000, passant de la treizième à la seizième place, selon la Chambre régionale d’agriculture de Bretagne (3). La filière volaille a subi la première le retournement de tendances à l’international du fait de sa forte dépendance (60 %) envers les marchés non hexagonaux . Difficulté supplémentaire selon la même étude, la Bretagne avicole se voit désormais concurrencée directement dans son pré carré, l’Union européenne, par des compétiteurs brésiliens et thaïlandais, et la production nationale de certains pays comme l’Allemagne pour la dinde.

restructuration dans la volaille

Les groupes bretons Doux et Unicopa largement impliqués dans l’exportation de volailles ont donc dû engager un large mouvement de restructuration. Aujourd’hui, « les produits de volailles cèdent leur place de leader historique à l’export aux produits de viande de boucherie – porc et bœuf compris – qui pèsent pour 23 % du CA export agroalimentaire », indique Jean-Luc Perrot, auteur du bilan publié dans la revue de l’observatoire des IAA en Bretagne  Bilan de l’agroalimentaire breton 2003 dressé dans la revue de l’Observatoire des IAA, janvier 2004. . D’autres métiers ont vu leurs ventes se dégrader hors de France. Les produits basiques issus du lait (poudres, beurres), de plus en plus fortement bataillés et dont les aides européennes doivent se réduire à compter de cette année pendant trois ans, réforme de la PAC oblige, placent des entreprises dans l’obligation de réduire le prix d’achat de leur matière première.

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Les opérateurs en porc disent aujourd’hui ne pas avoir retrouvé le niveau d’affaires qu’ils avaient avant 2001 lorsqu’à l’apparition en France de la fièvre aphteuse, différents pays acheteurs placèrent le pays sous embargo. Quant aux exportateurs en viandes de bœuf, ils ont retrouvé le sourire après les années noires consécutives à l’ESB.

investissements moins importants, plus nombreux

Les secteurs où subsistent des gisements de croissance, selon le schéma de Michel Houdebine ? Il s’agit généralement de l’univers traiteur (salades, plats cuisinés, produits de la mer) et d’un mode de distribution bien spécifique et en forte croissance, le frais emballé. Il est des signes qui ne trompent pas.

Des projets d’accroissement des capacités de production, la Bretagne en compte quelques-uns, mais presque uniquement sur les marchés porteurs. Le niveau des projets d’investissements de 2003-2004 semble moins important qu’auparavant, mais ils paraissent plus nombreux afin d’aller plus loin dans le processus de transformation ou d’élaboration, améliorer la circulation de l’information dans l’entreprise…

Plus que jamais la production alimentaire se pare de services au consommateur ou au distributeur. Les unités de vente consommateur se développement rapidement, les industriels modifient l’atmosphère des barquettes pour allonger la date limite de consommation. Ce qui rend service à la fois au consommateur et au distributeur : le premier garde un peu plus longtemps son emballage au frigo, le second améliore la date limite de ventes de ses produits.

travail de fond sur les signes de qualité

Autre voie pour retrouver des ressorts de croissance, l’affirmation d’une politique de signes de qualité en Bretagne. Contrairement aux idées reçues, la Bretagne n’est pas en reste en la matière, a clamé début janvier l’ABEA devant le comité de pilotage du plan d’action de la charte pour le développement pérenne de l’agriculture et des IAA bretonnes. Dans un document au titre un peu péremptoire – Agroalimentaire et produits de qualité, la Bretagne fait la course en tête –, l’ABEA a rappelé que travail de fond consenti par l’ensemble des privés et coopératifs bretons peu à peu porte ses fruits. Elle indique que la Bretagne a atteint en 2002 le second rang des régions françaises « pour les labels rouges » et le quatrième pour l’ensemble des signes de qualité (labels rouges, AOC, IGP et CQC). Et rappelle que le référentiel Agri Confiance inventé par la coopération qui a depuis fait l’objet d’une norme AFNOR remporte un franc succès en Bretagne avec « 3496 exploitations » certifiées, toujours selon l’ABEA.

Plus de sécurité alimentaire, plus de traçabilité dans une économie mondialisée incitent le consommateur à demander « plus de produits de terroir », analyse le président de l’ABEA, Michel Houdebine. La Bretagne n’arrivera-t-elle pas à mieux négocier ses marchandises lorsqu’elle aura « optimisé son interface commerciale ?» , se demande Jean-Luc Perrot. Il écarte d’un revers de main l’idée selon laquelle le nombre d’intervenants industriels de la viande en particulier reste trop important. En revanche le fait de regrouper une offre quelque forme que ce soit, permet de mieux discuter un prix « surtout en période de suroffre aujourd’hui», ajoute-t-il. Mais il n’est pas encore dans les mentalités de mettre en commun pour vendre sur les marchés. Il existe quelques exemples de regroupements transversaux comme « Produits en Bretagne », connue pour son logo de petit phare jaune, ou « Bleu Blanc Cœur » qui réunit éleveurs, transformateurs, distributeurs et consommateurs autour des vertus reconnues des oméga 3 pour la santé.