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Prospective L’alimentation à couteaux tirés

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« L’alimentation à couteaux tirés » : c’était le thème central des « Controverses de Marciac », au début du mois d’août, pour la 15e université d’été de l’innovation rurale dans le cadre du Festival International « Jazz in Marciac », dans le Gers. Se sont ainsi côtoyées, pendant 3 jours, environ 200 personnes : ministres, députés, élus régionaux et locaux, fonctionnaires européens et nationaux, chercheurs, enseignants, médecins, militants d’associations, agriculteurs et… « grand public » – au sein duquel quelques discrets industriels et artisans de l’agroalimentaire et même des distributeurs, venus pour le jazz et pour la controverse. La consigne était de débattre sans se fâcher – ce qui fut réussi grâce à une pédagogie bien rôdée – et à la recherche de la lucidité, ce qu’on pourra apprécier quand les actes seront publiés (1).

Parmi les excellents apports initiaux présentés par des professionnels reconnus, il faut retenir, au plus près des préoccupations industrielles et commerciales, la prestation de Jean-Louis Rastoin dont on attend pour le début 2010 un ouvrage de 600 pages sur le système agroalimentaire mondial. Puis quatre controverses ont été introduites : 1/ Les agro-carburants coupables des crises de la faim ? (on a pu apprécier le « fair play » et la ténacité de Pierre Cuypers, président de l’Association nationale pour le développement des carburants agricoles) ; 2/ Moins consommer de viande : une injonction de riche ? 3/ A-t-on vraiment besoin des OGM pour nourrir le monde ? 4/ Malthus avait-il raison : sommes-nous trop nombreux sur la planète ?

Le bonheur n’est pas dans le pré
Dans une ambiance décontractée, mais au demeurant très sérieuse, on a pu mesurer « la distance au réel » quand une dame a demandé, découvrant visiblement que « le bonheur n’est pas dans le pré » même au pays de la vraie gastronomie de terroir : « Pouvez-vous nous expliquer pourquoi, dans cette région magnifique, les canards restent sur une surface sans herbe et en plus en plein soleil ? ». Un agriculteur a répondu que « le canard est palmé » et que même sur un vaste parcours « c’est naturel, il détruit le parc ! Quant à l’ombre, il y va quand il en a envie ! »
Mais le rappel au réel fut aussi adressé aux agriculteurs eux-mêmes avec cette invective : « Le monde agricole ne peut pas s’en sortir s’il ne comprend pas qu’il n’est pas dans une bulle ! L’augmentation des prix, vous voyez bien qu’elle n’est pas acceptée autour de vous ! ». Aux agriculteurs qui sont pourtant intervenus en vrais « pros » de la communication, le même intervenant a pu donner ce conseil : « Il vous faut avoir des arguments perceptibles par la société ».
Les forums furent animés, à la recherche d’une réponse à la question « Quelles protections face à la crise ? ». La régulation et la gouvernance ont été les notions les plus travaillées et sont restées en toile de fond du débat entre quatre députés européens, puis de la présentation du « grand témoin », Martin Malvy, ancien ministre, président de la Région Midi-Pyrénées.

Foie gras, gastronomie et laboratoire d’idées
Il fut ensuite procédé au jumelage des Controverses de Marciac (France) avec Magyar Agrarakadémia (Hongrie), en présence d’Itzvan Fehér, ancien secrétaire d’Etat à l’Agriculture et au développement rural de Hongrie, et de Csaba Tabajdi, député européen et également ancien secrétaire d’Etat à l’Agriculture dans ce pays. Ce dernier a su marier humour et réalisme en disant : « Nous philosophons, les Allemands calculent concret ! », alors que la dernière session, « Vu … de l’Europe », réunissait aussi Martin Nissen, premier conseiller de l’ambassade d’Allemagne à Paris, délégué aux affaires agricoles et protection des consommateurs, Jan Mulder, député européen des Pays-Bas et Philippe Martin, député, président du conseil général du Gers.
Au total, un laboratoire d’idées réussi, qui mériterait d’être dupliqué dans les régions européennes pour que les difficultés de compréhension se réduisent. L’exercice a ses limites cependant, que les agriculteurs expriment à leur façon : « Dommage que les décisionnaires ne soient pas là ! ». « Est-ce que les politiques ont une ambition suffisante ? ». Et parfois de façon pathétique, comme ce producteur laitier évoquant sa mort prochaine. D’autres font observer que c’est en 2010 que se décide la Pac de 2013 ; qu’il ne faudrait pas d’une Pac « low cost » ; que désormais il y aura la Commission, le Conseil et le Parlement européen ; que le coût rapporté au PIB européen est négligeable ; que la Pac est victime d’un manque d’Europe ; que les interventions sur les marchés à terme de Chicago devraient être réservées aux « pros » ; qu’il faudrait exiger les mêmes critères environnementaux, phytosanitaires et vétérinaires pour tous à l’OMC ; qu’il ne faut pas détruire avant d’avoir reconstruit des régulateurs adaptés au nouveau contexte ; … et qu’un formidable marché de 500 millions de consommateurs/contribuables/citoyens/mangeurs est là !

Une riche moisson
Quelle moisson pour tout professionnel de l’agroalimentaire ! Alors, il reste à voir la leçon que l’on pourrait tirer de ces « devoirs de vacances ». Tout en restant dans cette ambiance détendue, nous voudrions offrir à la critique un « point de vue » qui serve à construire une « vision », voire une « ambition », dans la ligne de travaux déjà connus des lecteurs d’Agra alimentation. Rappelons en particulier le rapport du Sénat « Agriculture : Horizon 2050 », dont le titre exact donne une idée du monde à appréhender : « Agriculture : Nature ? Alimentation ? Santé ? Energie ? – A quoi pensez-vous quand vous poussez votre caddie ? » (2). Et le 8e Colloque AgroFinance auquel nous avons travaillé avec le club AgroFOOD : « Matières premières, prix et finance sous tension : quel impact sur l’agroalimentaire ? Les réponses des différents acteurs, industriels et financiers ». (3)
La sécurité alimentaire (security+safety) demeure une priorité partout dans le monde ; nous devons donc maîtriser la production quantitative d’aliments et assurer leur traçabilité, dans un souci de responsabilité, puisqu’il y va, avant tout, de la santé et de la survie des populations.
La demande alimentaire explose plus que la croissance démographique. La population mondiale s’accroît tous les ans d’une « France » - pardon, d’une « Allemagne ». La place de l’Europe dans le monde se réduit relativement, tandis que le monde asiatique en représente déjà 50% et que l’augmentation relative la plus conséquente est attendue en Afrique. Et que le « monde de la faim » augmente légèrement en valeur absolue (à environ 1 milliard d’hommes), tout en diminuant en valeur relative.
L’équilibrage à opérer doit donc prendre en compte les flux de marchandises, les flux d’investissements et les flux migratoires, ce qui demande que l’on s’entende. Mais que c’est difficile ! et cela va de la guerre ouverte à la compétition économique, commerciale et financière, tempérée par des institutions mondiales sans cesse à la recherche de leur bonne gouvernance. Le G 20 reflète le pouvoir croissant des pays émergents. Partout, on balance quant à la dose de régulation.

A l’heure du remplacement de la PAC
L’heure a sonné du remplacement de la Pac. La politique agricole commune du début, à 6, et qui a si bien marché, est morte ; mais elle pourrait servir de modèle à ceux qui se trouvent aujourd’hui devant des problèmes identiques à ceux qu’ont rencontrés les 6 à l’époque (construction ou reconstruction d’une économie, alors dépendante sur le plan alimentaire, devant faire éclore une industrie, et simultanément absorber un exode rural). La Pac du début est morte ; celle d’aujourd’hui ne donne pas satisfaction. Allons-nous en inventer un autre ? Le « C » de Pac n’a plus lieu d’être : remplaçons-le donc par un « E » : nous avons besoin de plus d’Europe. Le « A » doit être celui d’Alimentaire, dont l’agriculture est un moyen, l’agriculture pouvant apporter par ailleurs plus que de l’alimentaire. Osons une politique alimentaire européenne (PAE) pour 500 millions d’habitants, qui aurait comme leviers l’industrie agroalimentaire, l’agriculture et la logistique ; appelons-la « PAE(ial) ».

Dépasser les optiques de la « filière »
C’est que « l’enveloppe » qui contient l’agriculture s’est élargie ; y ajouter l’amont et l’aval, dans une optique de filière de produit n’est plus suffisant. L’agriculture n’est pas au centre : elle est un « point nodal » de multiples réseaux ; prenons conscience par exemple que le « complexe agroalimentaire » consomme autant de machines que l’industrie automobile. A la manière impressionniste, j’avais proposé aux sénateurs (2) une première approche en « 10 F » : « filière, fourche, fourchette, ferme, firme, forme et food, feed, fiber et fuel (empruntés à la définition américaine) » ; j’y ai ajouté depuis « fin » pour signifier la finitude des ressources et « faim ». J’ai été amusé de trouver les « 10F » de la demande de l’agrobusiness chez le professeur Gallo, du Honduras : « food, feed, fiber, fuels, flowers, forest, fish, pharmacy, furfural for bioplastics et fools demanding drugs (les sots qui exigent des drogues) » ; il a aussi inscrit depuis « fresh water ». Cette demande provient d’une part de ce qu’il appelle les « Americums » et d’autre part des « Povericums ». Les Americums sont des groupes sociaux de 350 millions de personnes disposant d’un revenu annuel de 15 000 dollars US, principalement en Amérique, en Europe de l’Ouest, en Chine et en Inde ; l’auteur en voit 9 dans 20 ans. Les Povericums rassemblent 40 % des travailleurs, dans l’agriculture, dans les pays non-OCDE, générant moins de 3 % du PIB mondial. Voilà de quoi fixer les idées, les partenaires (avec l’Afrique : combien de pays ? combien de PACraf : politiques agricoles communes régionales africaines ?) et les ordres de grandeur pour une PAE(ial). Et les ambitions.

Pour un cadre commun de référence
Cette PAE(ial) devra offrir un cadre de référence à tous les acteurs du continuum agroalimentaire ; géants et nains y cohabiteront : des multinationales qui continueront à dominer dans les marchés où les économies d’échelle restent possibles et où l’on trouve des grandes demandes homogènes (Nestlé, Danone) ; des PME sur des marchés où les économies d’échelle sont négligeables et où les demandes sont hétérogènes, suscitant des logistiques particulières avec des « usinettes », car le premier kilomètre à l’approvisionnement et le dernier kilomètre à la distribution sont chers (Florette, Pasquier, Panavi) – et cela modifiera les formats de magasins de distribution; un foisonnement de TPE et d’artisans valorisant les particularités locales ; des agriculteurs qui se regrouperont sous forme sociétaire (l’exploitation familiale généralisée à 2 UTH est bien morte ; pour des raisons logistiques et d’organisation, les regroupements supérieurs à 1000 ha seront rares) ; ils seront encouragés à améliorer la fertilité des sols (qui s’est dégradée insensiblement) ; les coopératives amélioreront leur fonction de regroupement de l’offre en intervenant directement dans le processus de production de leurs adhérents ; etc.

Orienter la diète alimentaire
La PAE(ial) devra être à la fois robuste et subtile, tant le monde économique est interdépendant, faisant voisiner l’abondance et les raretés. N’oublions pas la dépendance de l’Europe en protéines ; n’oublions pas que nos importations reposent sur des agricultures « lointaines » qui peuvent être sous forte contrainte naturelle. Prenons conscience qu’il peut être contradictoire de vouloir exporter des matières premières agricoles (les agriculteurs ne sont pas des mineurs) en même temps que se plaindre de ne pas faire de « valeur ajoutée ». Prenons conscience des transferts alimentation/santé, et des coûts budgétaires associés (obésité) ; orientons les diètes alimentaires par des aides à la consommation. Coordonnons les initiatives privées et publiques en matière de « standards » (labels et signes de qualité, notamment vis-à-vis des pays tiers à l’Europe). Discernons avec vigilance les discours globaux et les discours locaux : des agro-carburants peuvent se justifier ici dans telles proportions, là ce seront d’autres opérations de « chimie verte ». Ordonnons les priorités : il peut être plus avantageux de commencer par diminuer les pertes à la récolte ici et de lutter contre le gaspillage alimentaire là plutôt que généraliser telle technique de transformation, ou l’inverse. Favorisons l’utilisation des techniques de l’information à chaque fois que c’est possible pour réduire le coût des transactions entre acteurs des réseaux, jusqu’au consommateur final. Sachons même introduire « l’agriculture métropolitaine » dans notre occupation du territoire entre étalement urbain et déprise agricole et rurale (Amsterdam, Detroit, Sao Paulo, Johannesburg, Chennai viennent de s’unir dans un même projet en ce sens…). Pendant que d’autres, pour vivifier la créativité prospective, cultivent l’utopie du Jardin Planétaire.
Les controverses de Marciac avaient pour titre exact : « L’Europe et le Monde : De crises en déprises… L’alimentation à couteaux tirés ». En cette rentrée, laissez-vous encore quelques minutes pour fixer vos libres pensées ; refaites le monde agroalimentaire à votre goût et notez vos idées pour une PAE(ial) ! La semaine prochaine, vous serez à nouveau en pleine action. A couteaux tirés !
Que diriez-vous, pour conclure, d’un champagne rosé ? Pour changer ! ça « jazze » !!!

* Philippe Godin est un ancien élève de l’IGIA (Institut de gestion international agroalimentaire) qui, après avoir occupé des fonctions stratégie-développement dans l’industrie laitière (ULN, …) et dans des groupes comme Skalli/Lustucru, Agrial et Panavi, est actuellement consultant indépendant (PhG Conseil). En 2006, il a été chargé par le groupe Prospective de la commission des Affaires économiques du Sénat d’une réflexion de fond sur l’avenir du système agroalimentaire, dans laquelle il montre la complexité des interactions qui seront en jeu désormais dans nos économies.

(1) Cette publication sera assurée par la Mission agrobiosciences. www.agrobiosciences.org Contact : Lucie Gillot : [email protected]
(2) Cf Agra alimentation n° 1958 du 18 janvier 2007 pages 6 à 8
(3) Cf Agra alimentation n° 2043 du 5 décembre 2008 page Une

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