L’aquaponie se fraye un chemin chez les agriculteurs
Avec seulement 18 fermes commerciales en France, le monde de l’aquaponie – technique combinant pisciculture et production végétale – est encore minuscule bien qu’en ébullition. Séduisante sur le papier, cette nouvelle forme de « polyculture-élevage » est techniquement complexe à mettre en place et encore incertaine économiquement. Pour l’heure, ce sont des micro-fermes sans attaches préalables avec le milieu agricole qui lancent la dynamique. Les maraîchers historiques demeurent frileux… bien que curieux. De manière surprenante, ce sont des céréaliers qui pourraient opérer le rapprochement. En Eure-et-Loir, la Scael s’est rapprochée du leader du saumon élevé en France AMP (Aquaponic Management Project). Un projet commun prévoit la création d’une ferme aquaponique de 2 ha à Chartres, et le déploiement de petits modules chez les agriculteurs. En coulisses, Maïsadour songe fortement à leur emboîter le pas.
Convertir des poulaillers en fermes aquaponiques. Voilà à quoi réfléchit le groupe coopératif Maïsadour (maïs, volaille, foie gras) pour permettre à ses producteurs de se diversifier. « On en est à définir le projet, indique le directeur du pôle animal de Maïsadour Jean-Louis Zwick. Notre objectif est d’avoir un pilote aquaponique à l’horizon 2024, pour un déploiement chez les agriculteurs d’ici 2030. »
L’intérêt de Maïsadour pour le poisson d’élevage n’est pas nouveau. En 2012, la coopérative rachetait – via sa filiale MVVH – la marque Delmas, spécialisée dans la transformation de poisson frais. En 2013, elle se lançait dans la commercialisation de saumon fumé sous sa marque Delpeyrat. En 2016, elle a même créé l’usine de fabrication d’aliments pour poissons d’élevage Aqualia (1), en association avec la Société coopérative agricole Les Aquaculteurs landais (SCAAL). Surtout, en 2019, Maïsadour a pris une participation minoritaire dans le groupe Aquaponic Management Project (AMP) – spécialiste de l’aquaculture et de l’aquaponie (et maison-mère de GMG Saumon de France).
« L’objectif initial de notre partenariat avec AMP était de sourcer du poisson pour approvisionner notre usine Delmas à Castets [dans les Landes], et aussi de lancer une activité de production de truite et de saumon, poursuit M. Zwick. Aujourd’hui, on réfléchit à faire de l’aquaponie, sachant qu’il faut trouver le modèle de commercialisation notamment sur le végétal. »
Si s’aventurer dans l’aquaculture n’est pas une mince affaire, se lancer dans l’aquaponie est encore plus ambitieux. Car l’aquaponie est la combinaison vertueuse de trois composantes : un élevage de poissons, une filtration mécanique et biologique, et des cultures maraîchères hors-sol (en hydroponie ou sur substrat). Le cœur de réacteur du système est le filtre biologique qui transforme l’azote ammoniacal rejeté par les poissons en nitrates assimilables par les plantes. Cette circularité permet de supprimer, en tout ou en partie, les engrais de synthèse traditionnellement utilisés en maraîchage hors-sol. Elle permet également d’être économe en eau grâce à une réutilisation (presque) à l’infini de la ressource.
À ce jour, l’Institut technique de l’aviculture, pisciculture et cuniculture (Itavi) recense 18 fermes aquaponiques commerciales en activité en France métropolitaine, et 18 autres en projet via son programme de recherche et développement Apiva (Aquaponie, innovation végétale et aquaculture). La plupart des fermes existantes sont des micro-fermes de moins de 2 000 m2. Quelques-unes sont légèrement plus grandes, mais aucune grosse ferme de 1 hectare ou plus n’est pour l’instant sortie de terre (voir par ailleurs dans ce dossier).
« La majorité des fermes aquaponiques actuellement en production ont été développées par des gens qui n’ont aucun lien avec l’agriculture, le maraîchage ou la pisciculture », analyse le responsable aquaculture de l’Itavi Aurélien Tocqueville. « Petit à petit, il y a des pisciculteurs qui s’y intéressent et certains projets importants en émergence sont portés par des gens de la filière piscicole. De même, de grandes zones maraîchères commencent à s’intéresser à l’aquaponie : certains producteurs auraient des souhaits de développement mais pour l’instant c’est relativement confidentiel. »
En aquaponie, les végétaux les plus couramment cultivés sont les productions maraîchères classiques (tomates, fraises), les légumes-feuilles, les herbes aromatiques ou encore les micro-pousses. Quant au poisson, c’est essentiellement de la truite arc-en-ciel voire du saumon de fontaine.
Un ratio de production communément affiché est 4 kg de légumes pour 1 kg de poisson. Mais selon Grégory Biton, qui a créé la première ferme aquaponique en France en 2016 et accompagne de nombreux porteurs de projets (voir par ailleurs dans ce dossier), ce ratio peut être bien meilleur. « Si on ferme bien les boucles du circuit et qu’on ne jette rien, c’est-à-dire qu’on valorise 100 % de l’intrant (l’aliment du poisson) en réinjectant dans le système toutes les boues d’élevage, on peut obtenir 10 à 15 kg de légumes par kilo de poisson », assure-t-il (voir par ailleurs).
En termes de rendements végétaux, les résultats obtenus en aquaponie sont « totalement comparables à ce qui se passe en hydroponie », assure le responsable de l’Itavi. Un heureux mystère que les scientifiques n’ont pas totalement réussi à percer, mais qui serait lié à la présence de certaines bactéries dans le biofiltre ou activées par ce dernier.
Le fondateur d’AMP Pascal Goumain va encore plus loin. Il explique que d’après des essais de R & D menés par son entreprise chez un producteur de fruits rouges, pendant quatre ans, les rendements aquaponiques peuvent être supérieurs. « Sur les fraises, on a mesuré une productivité équivalente à l’hydroponie classique. Mais sur les framboises le rendement par pied était supérieur, le calibre des fruits était plus important et le goût était meilleur », affirme-t-il.
Dans ces conditions, pourquoi l’aquaponie ne décolle-t-elle pas plus dans le milieu agricole et a fortiori en maraîchage ?
Le grand point d’interrogation est la rentabilité du système. Dans l’ouest de la France, le Syndicat mixte pour le développement de l’aquaculture et de la pêche en Pays de la Loire (Smidap) s’est penché sur la question via une étude de faisabilité technico-économique baptisée Opra 2, publiée en 2018. Un travail réalisé en partenariat avec l’Agence Régionale pour l’expérimentation horticole (Astredhor), la cellule MER de l’université de Nantes, et le lycée horticole et aquacole Olivier Guichard à Guérande.
D’après cette étude, un système aquaponique ‘low-tech’peut être rentable dans le cadre d’une diversification, source de complément de revenu pour pisciculteur. Ceci, à condition de produire des espèces animales et végétales adaptées aux saisons et à fortes valeurs ajoutées. Dans ce cadre, « nous arriverions à un dimensionnement théorique de la serre serait de 265 m2 comprenant 31,25 m2 de surface utile d’élevage et 127 m2 de surface utile de culture », dit l’étude.
De fait, plusieurs microfermes s’inscrivent dans ce modèle. C’est le cas de la Ferme aquaponique de l’abbaye créée en Seine-Maritime par Guillaume Schlur en 2016, sur une surface de 400 m2 passée à 1 300 m2 en 2018. C’est aussi le cas de la ferme De L’Eau à la bouche fondée en Gironde par Grégory Biton, en 2016, sur 1 000 m2.
Les deux fermes, pourvues d’une infrastructure "low-tech" à "middle-tech" produisent des végétaux à haute valeur ajoutée (plantes aromatiques, jeunes pousses, fleurs comestibles). Toutes deux sont dotées d’un atelier de transformation permettant notamment de faire de la truite fumée. Toutes deux écoulent une bonne partie de leurs productions à une clientèle de restaurants, ainsi qu’aux particuliers (vente directe ou circuits courts). Et toutes les deux sont rentables, selon leurs fondateurs.
« De L’Eau à la bouche est rentable depuis le premier jour, dans la mesure où elle paye les salaires des trois ETP qu’elle fait travailler. La capacité à réinvestir est certes un peu poussive, mais cela s’améliore avec les années : là, par exemple on va augmenter la taille de l’installation à 1500 m2 et on est passé à 3,7 ETP », indique Grégory Biton.
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De son côté Guillaume Schlur, seul sur sa ferme et épaulé ponctuellement par un stagiaire, indique que sa ferme est devenue rentable depuis la création de l’atelier de transformation de poisson en mai 2018, et qu’elle est « vraiment bien » depuis la création d’un atelier complémentaire de micro-pousses (non-aquaponique) en 2020. « Avant, elle était rentable mais je ne me payais pas beaucoup », reconnaît-il. Un bémol cependant : son modèle économique particulier avec du foncier mis à disposition gratuitement, une « vieille serre » achetée pour 1 euro symbolique, et l’appel au financement participatif pour mener son projet. « Je n’ai pas de charges de structure ni d’emprunt à la banque. Je n’ai que des charges de fonctionnement, ce qui rend ma ferme difficilement duplicable », souligne Guillaume Schlur.
Pour le président de la Fédération française d’aquaponie (FFDA) Laurent Queffelec, l’aquaponie est une promesse de renouveau pour l’agriculture. « L’aquaponie permet à l’agriculture pratiquée sur une petite surface et écoulée en vente directe d’être rentable, chose quasiment impossible en agriculture conventionnelle, explique-t-il. C’est un vrai levier pour revenir à de la production locale, consommée localement. »
L’argument séduit certains petits maraîchers comme Alix Cosson. Cet ancien pompier âgé de 40 ans s’est lancé en maraîchage de montagne bio en 2017, sur 7 000 m2 en plein champ et sous tunnel. Il cherche à installer trois porteurs de projet en aquaponie pour, à eux quatre, créer une ferme intercommunale à Matheysine (Isère). Ceci, afin d’approvisionner un marché local « très demandeur de légumes », notamment les collectivités locales dans le cadre d’un PAT. L’idée est de revaloriser des terres incultes et non constructibles en créant trois microfermes aquaponiques de 600 m2 chacune, indépendantes mais opérant en synergie. La ferme intercommunale serait dotée d’un lieu commun pour la manipulation des légumes (lavage, pesage, stockage, préparation des plants) et d’un atelier de valorisation du poisson. « Tout est encore à l’étude », dit Alix Cosson qui prévoit de multiplier les visites de modules aquaponiques afin de vérifier la rentabilité du projet. « De ce que j’ai lu sur internet, j’ai l’impression que beaucoup de fermes vivent des visites pédagogiques et/ou de petits stages de formation. Nous, on ne veut pas faire ça. Notre objectif c’est vraiment de produire du légume pour nourrir des gens. »
En revanche, parmi les maraîchers produisant sous serre de manière intensive, comme en lisière de Nantes, aucun ne saute le pas. Même s’ils suivent cela « de très, très près » assure le président de l’AOPn tomates et concombres Laurent Bergé, membre de la fédération des maraîchers nantais et président de la coopérative Océane : « Techniquement l’aquaponie fonctionne, on le sait. Mais économiquement… Je n’ai pas eu de retours de producteurs pour envisager du déploiement, c’est-à-dire passer d’une zone d’expérimentation de 5 000 m2 à plusieurs dizaines d’hectares. »
« On manque de recul et de données en phase industrielle », reconnaît le référent aquaponie du Smidap Pascal Trintignac. « Plus on veut intensifier une serre aquaponique grâce à des outils sophistiqués pour réguler la température, la lumière, l’aération, les paramètres physico-chimiques de l’eau et minimiser le risque d’aléa, plus les investissements sont importants. Pour être franc, je ne suis pas certain que le chiffre d’affaires généré soit suffisant pour amortir l’investissement et l’ensemble des coûts de fonctionnement. »
D’après Aurélien Tocqueville de l’Itavi, il faut compter 150 à 250 euros d’investissements par mètre carré pour un système aquaponique moyennement high tech (température sous serre végétale contrôlée, température de l’eau des poissons non contrôlée) et sans effet d’économies d’échelle (ferme allant jusqu’à 1 500 m2). À cela s’ajoutent les coûts de fonctionnement (achat de jeunes poissons ou alevins et de végétaux, coûts énergétiques, coûts d’entretien), le coût de la main-d’œuvre (cueillette, surveillance de l’élevage piscicole), éventuellement le coût d’une formation à l’aquaponie et/ou aux techniques piscicoles, sans compter l’accès au foncier. Un ensemble de frais très variables, d’une structure à l’autre, que l’Itavi est en train de chiffrer dans une étude technico-économique à paraître au 1er trimestre 2022.
Au-delà des incertitudes économiques, il existe deux autres freins importants. Le premier : l’aspect élevage de poisson. « Cela demande des compétences dédiées spécifiques, on ne s’improvise pas pisciculteur du jour au lendemain », glisse Pascal Trintignac du Smidap. « Le gap technique est beaucoup plus important pour un agriculteur qui veut se diversifier en aquaponie que pour un pisciculteur. »
Le deuxième frein est le volet commercialisation. « Moi je sais vendre du légume mais je ne sais pas vraiment vendre du poisson, or il faut avoir une bonne connaissance des marchés et de la qualité du produit attendu », complète Laurent Bergé de l’AOPn tomates concombres. Plutôt que la création de fermes aquaponiques, il croit davantage dans l’association entre maraîchers et pisciculteurs. « Si on veut vraiment le déploiement de l’aquaponie, il faut trouver la combinaison entre nos deux filières qui permette à chacune de s’y retrouver dans son modèle économique. Et c’est là où c’est plus compliqué. »
Un rapprochement entre le monde agricole et piscicole est pourtant en train de s’opérer, sous l’impulsion d’AMP et de la coopérative céréalière Scael (Eure-et-Loir), actionnaire minoritaire d’AMP depuis 2019 (tout comme Maïsadour et Koppert, ndlr.)
AMP, qui a déjà monté deux petits démonstrateurs aquaponiques d’agriculture urbaine à Asnières et Cherbourg, a mis au point un module aquaponique « facile à utiliser au quotidien par les agriculteurs », selon son fondateur Pascal Goumain. Ce module nécessitant 200 m2 de surface (pour 175 m2 de volume) produira jusqu’à 20 tonnes de poisson par an. « Ça fait deux ans qu’on y travaille, là on finalise la R & D du système : on a vraiment créé quelque chose de nouveau », dit Pascal Goumain.
Un premier module test est en cours d’installation au siège de la Scael. « Je pense que d’ici fin novembre, il devrait être en eau avec les poissons », confirme le directeur général de la coopérative Jean-Sébastien Loyer. Si tout fonctionne « comme prévu », ce module sera ensuite déployé chez « cinquante à cent producteurs » de la Scael « d’ici deux ans », ajoute M. Loyer. Dans un premier temps, il s’agira de modules purement piscicoles pour engraisser de la truite et du saumon, mais la Scael n’exclut pas de proposer par la suite à ses coopérateurs d’ajouter un compartiment végétal pour produire véritablement en aquaponie.
De fait, AMP a conçu plusieurs « modèles » permettant aux producteurs d’embrasser différents types de diversification végétale selon leurs compétences, leurs envies et le temps qu’ils souhaitent y consacrer, assure Pascal Goumain : « On proposera une palette de productions qui vont de choses extrêmement simples à faire à des cultures un peu plus sophistiquées, de la patate douce aux fruits rouges. »
Ce projet d’ancrer l’aquaponie chez les coopérateurs de la Scael s’articule avec la création d’une ferme aquaponique périurbaine de 2 hectares près de Chartres. Elle sera opérée par AMP pour un investissement prévisionnel de 13 millions d’euros, et sera située sur une friche de 8 ha appartenant à la Scael : le site des anciens silos de Lucé, en cours de revitalisation dans le cadre du projet d’agriquartier Olis qui intégrera plus de 100 logements. « C’est une ferme qui fera 1 000 tonnes de poisson et 3 000 tonnes de végétaux par an », dit le fondateur d’AMP.
Le site servira aussi de lieu d’allotement, de transformation et de conditionnement de la production – y compris celle provenant des agriculteurs. Et AMP se chargera de vendre en direct les poissons et végétaux aux grossistes, industriels et distributeurs. « Il n’y a pas d’economies [possibles] sur une ferme seule de 20 t. Par contre, si vous arrivez à créer un écosystème avec plusieurs petites fermes satellites autour d’une ferme-mère, ça peut marcher », résume Pascal Goumain.
L’objectif d’AMP est de créer, d’ici une dizaine d’années, un « maillage territorial » en France métropolitaine. « Le projet de faire une dizaine de fermes-mères à peu près, poursuit M. Goumain. Il y a au moins cinq sites qui sont déjà identifiés et très négociés avec les collectivités ou avec les coopérateurs. »
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