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Crédit agricole « L’assurance récolte ne se développera que si l’État réforme les calamités agricoles »

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Il n’y aura de vrai développement de l’assurance récolte que si l’Etat réforme, voire supprime, le système de garantie contre les calamités agricoles. C’est ce que déclare Jean-Marie Sander, président de la Fédération nationale du Crédit agricole (FNCA) à l’occasion d’une interview accordée à Agra Presse. Abordant les différents aspects du financement de l’agriculture, il regrette que les prêts bonifiés soient actuellement menacés. En cas de disparition, estime-t-il, « les banquiers se battront pour les bons dossiers tandis que les dossiers qui comportent plus de risque engendreront des primes de risque plus élevées. Cela n’aidera pas ceux qui sont dans des régions ou des productions plus difficiles. »

La Pac est en pleine libéralisation, les agriculteurs seront de plus en plus livrés à eux-mêmes face au marché, est-ce que cela change quelque chose pour leurs banquiers ?

Sans aucun doute. Toute décision concernant la politique agricole a des conséquences concrètes pour les exploitants agricoles et donc pour leur banquier principal qu’est le Crédit agricole.

Mais il faut d’abord souligner les effets positifs de la Pac menée depuis quarante ans et qui a beaucoup apporté à l’agriculture française. En effet, avoir une politique de préférence communautaire dans une Union européenne ayant près de 500 millions d’habitants, c’est très important. Cela nous permet d’être sur les grandes productions mais aussi sur les produits de niche, de haute qualité.

Cette politique a été réformée à plusieurs reprises. Nous sommes donc habitués à son évolution. Ce qui est gênant aujourd’hui, c’est que des manœuvres sont déjà annoncées en 2008 alors qu’il était prévu que les règles restent stables jusqu’en 2013. Or, la dernière réforme vient tout juste d’être mise en place. Que l’on commence à réfléchir à l’échéance de 2013, pourquoi pas ? Mais d’ici là il faut une stabilité, indispensable aux agriculteurs et surtout aux jeunes.

Par ailleurs, des changements sont envisagés dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce. On n’aura plus les mêmes protections pour les agriculteurs, en termes de volumes comme de prix. Tout cela aura des effets sur le Crédit agricole qui a un rôle à jouer. Il s’est engagé par rapport aux aléas climatiques – qui augmentent –, aux crises sanitaires et aux fluctuations sur les marchés.

Où en est l’assurance récolte, d’une manière générale et plus particulièrement au Crédit agricole ?

Il y a trois grands types d’aléas : les phénomènes climatiques dont on a l’impression qu’ils sont plus nombreux, un agriculteur étant tous les trois ans victime d’un aléa climatique ; il y a les risques de marché qui s’accentuent puisque nous n’avons plus les mêmes mécanismes de garantie de prix ; et puis, il y a les aléas sanitaires qui peuvent toucher toute une filière.

Le Crédit agricole a développé l’assurance récolte qui marche bien au niveau des productions végétales. C’est un produit intéressant pour l’agriculteur et l’assureur.

En 2007, nous continuerons à innover pour améliorer la couverture des éleveurs et nous couvrirons le maïs fourrage.

Il y a également la déduction pour aléas que peut constituer l’agriculteur et qui est défiscalisée. Nous proposons des comptes – des livrets DPA – pour que l’agriculteur puisse constituer ces fonds dans des conditions intéressantes. Depuis le lancement en janvier 2006, vingt-deux caisses régionales sont mobilisées et 5 000 comptes ont été ouverts.

L’assurance récolte pourrait-elle vivre sans l’aide de l’État ?

Non. Ce système ne se développera vraiment que si l’État, qui finance en partie le régime des calamités agricoles – 50 % venant des agriculteurs –, réforme ce mécanisme.

On ne peut pas avoir de cohabitation entre les deux systèmes. L’agriculteur ne peut pas en même temps payer son assurance et financer ce régime des calamités agricoles.

L’État doit mettre sur l’incitation à l’assurance récolte ce qu’il attribue actuellement aux calamités agricoles. C’est seulement à cette condition que l’assurance pourra décoller.

Qu’en est-il de l’assurance revenu, telle qu’il en existe outre-Atlantique ?

C’est un système qui me semble très coûteux et qui ne pourrait se développer que si l’État y met des moyens considérables. C’est ce qui se passe au Canada et en Espagne.

Sans le filet de sécurité économique que constituait la Pac, le financement du risque agricole restera-t-il aussi intéressant ?

Avec un marché ouvert, il y aura forcément plus d’aléas et plus de risque. Ce n’est pas cela qui détournera le Crédit agricole du financement de l’agriculture. D’ailleurs, la fluctuation joue dans les deux sens. Cette année, par exemple, les prix des céréales ont augmenté. Cela fait donc partie du métier de banquier que de financer des risques.

La politique européenne doit faciliter la mise en place d’outils de gestion des risques proposés par des opérateurs privés. C’est ainsi que le Crédit agricole met en place des contrats sur les marchés à terme et bientôt, des options, qui contribuent à sécuriser les exploitations et les filières.

La réussite n’est pas toujours au rendez-vous, par exemple en matière porcine.

Le porc est justement une production qui n’a jamais eu de prix garanti. Et pourtant, le Crédit agricole a continué à financer ce secteur. C’est également vrai des fruits et légumes ou de la viticulture.

Vis-à-vis de ces risques plus élevés, le banquier augmentera-t-il ses taux ou sera-t-il plus sélectif ?

Aujourd’hui, le Crédit agricole finance 80 % de l’agriculture française, cela veut bien dire que nous ne pratiquons pas de sélection en fonction du marché. Notre critère a toujours été celui de la capacité des hommes à développer leur entreprise.

De nouvelles formes d’agriculture, dites parfois alternatives, se développent, comme le bio, les circuits courts. Le Crédit agricole est-il prêt à investir plus massivement dans ces exploitations ?

La vente directe, le bio, les circuits courts… se développent dans les départements et la plupart de ceux qui en font sont clients du Crédit agricole. L’agriculture est diverse. Il ne faut pas opposer un système à l’autre. Ils sont complémentaires. Quand on a 200 habitants au kilomètre carré, la vente directe a plus de chance de se développer que si on est dans une zone à quatre habitants au kilomètre carré. Il y a des zones où l’agriculture bio marche bien parce qu’il y a des consommateurs, et d’autres zones où cela marche moins bien.

Encore une fois, le rôle du banquier est de financer l’activité là où il y a un homme ou une femme, et une rentabilité espérée.

Conseillez-vous au monde agricole d’investir dans les activités aval des filières, en rachetant des outils industriels par exemple ?

Cela dépend des filières. La première mission de l’agriculture, c’est de nourrir les hommes. Mais aujourd’hui, on peut aller au-delà : la société attend l’agriculture sur de nouveaux débouchés. D’une manière générale, il faudra bien que l’agriculture investisse dans les filières pour récupérer une partie de la valeur ajoutée, afin que l’agriculteur ne soit pas simplement un producteur de matières premières.

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Le monde agricole doit-il aller à fond dans une activité comme les biocarburants, qui ne sont pourtant pas à forte valeur ajoutée ?

Il est clair que la production agricole peut offrir des compléments pour les carburants. Cependant, elle ne pourra pas s’y substituer, n’ayant pas les surfaces nécessaires. En revanche, la chimie verte aura des débouchés très importants, avec une valeur ajoutée plus élevée. Nous n’en sommes qu’au tout début. Des grands groupes industriels s’intéressent à cette activité.

Le Crédit agricole va-t-il investir dans ces débouchés ?

Nous verrons cela dossier par dossier. Il n’y a pas de règle pour dire s’il faut y aller ou pas. Ce seront surtout les filières qui investiront et le Crédit agricole sera là pour les accompagner. Le cas du pôle de compétitivité Industries et agro-ressources est un bon exemple. Le directeur général du Crédit agricole du Nord-Est préside ce pôle et cela me paraît logique en raison de l’investissement de la Caisse régionale au côté des différentes filières, comme la betterave ou les céréales.

Avez-vous encore vocation à rester actionnaire de fonds du type Unigrains ?

Nous resterons au sein d’Unigrains, qui est un grand partenaire. Même quand on a la dimension du Crédit agricole, on ne peut pas prétendre avoir toutes les compétences. Un fonds comme Unigrains est un outil qui a les compétences nécessaires pour étudier les dossiers avant d’accompagner un investissement.

Les producteurs de lait aimeraient créer leur fonds financier, leur Unigrains en quelque sorte. Seriez-vous prêt à les accompagner ?

Laissons d’abord les producteurs de lait s’organiser. Le cas échéant, nous verrons s’il faut investir au sein d’un fonds de ce type. D’ailleurs, on peut se demander s’il faut un fonds par filière. Unigrains intervient aussi dans le secteur de la viande ou des produits laitiers.

Mais il veut se recentrer sur les céréales, non ?

Il revient aux différents secteurs de s’organiser et on verra ensuite quels sont les outils et financements nécessaires.

On ne cesse de parler des nouvelles activités des agriculteurs, (environnement, tourisme, paysage…). Le Crédit agricole est-il prêt à investir dans ces activités ?

Oui. C’est clair. Il y a des agriculteurs qui vont se diversifier dans le tourisme, la double activité, le service aux communes… Il n’y a pas de raison que le Crédit agricole ne soit pas leur banquier. D’autant plus que les collectivités locales ou encore le tourisme font partie de la clientèle naturelle du Crédit agricole.

En somme, malgré une dérégulation de l’agriculture, il n’y aura pas forcément plus de sélectivité dans le choix des dossiers ?

Il n’y a aucune raison qu’il en soit ainsi. Les exploitations vont se spécialiser. Dans certains cas, on soutiendra des filières, dans d’autres des initiatives d’exploitants sur le bio ou le tourisme. Il n’y a pas de raison qu’on ne les accompagne pas sous prétexte qu’ils auront fait évoluer leur activité hors des sentiers battus !

Croyez-vous que les prêts bonifiés ont encore de l’avenir ? En cas de disparition, les banques reviendront-elles tout simplement aux taux du marché ?

Leur disparition serait une grande perte pour l’agriculture. On voit bien que la demande progresse encore. C’est un levier puissant pour l’orientation de la production et de l’installation des jeunes. Et puis, le système actuel garantit que tout agriculteur peut financer ses investissements ou son installation dans les mêmes conditions au plan national, quelle que soit sa production ou sa région.

N’est-on pas à la veille d’une régionalisation de l’ensemble de ces aides ? Serait-ce gênant pour le Crédit agricole ?

Ce sera surtout gênant pour l’agriculteur. Le Crédit agricole finance aujourd’hui 4/5e de l’agriculture. Ce sera encore le cas demain. Mais les agriculteurs, eux, n’auraient plus les mêmes conditions sur l’ensemble du territoire et on créerait ainsi des distorsions de concurrence entre régions. De plus, si demain il n’y a plus de prêts bonifiés, les banquiers se battront pour les bons dossiers tandis que les dossiers qui comportent plus de risque engendreront des primes de risque plus élevées. Cela n’aidera pas ceux qui sont dans des régions ou des productions plus difficiles.

Vous voulez dire qu’avec la suppression de ce type de prêts, de même qu’avec la dérégulation de l’agriculture, les banquiers sélectionneront avant tout les bons dossiers ?

Ce serait une grave erreur de supprimer les prêts bonifiés à l’agriculture. En outre, jusqu’à présent, avec l’accord unanime de la profession, on a toujours préservé le même taux pour tous. Si l’on abandonnait ce système, ce ne seraient plus les agriculteurs qui choisiraient leur banque mais la banque qui choisirait ses agriculteurs.

On peut encore sauver les prêts bonifiés ?

Oui. On est en train de négocier les nouvelles conditions. Nous souhaitons que la nouvelle convention aille jusqu’en 2013, de façon à donner une visibilité suffisante pour les agriculteurs et leurs investissements.

Vous êtes une des banques fer de lance pour la banalisation du livret A. Qu’est-ce que cela pourrait changer pour vos clients et est-ce que le monde agricole et rural peut se sentir concerné par cette bataille ?

Les deux banques qui ont le monopole du livret A n’ont pas fait la preuve de leur efficacité. En dix ans, les encours d’épargne ont augmenté de 77% sur l’ensemble des livrets mais seulement de 1,4% sur le livret A que seules les Caisses d’épargne et la Banque postale ont le droit de distribuer.

Vous avouerez aussi que l’actualité nous donne raison. Le livret A, c’est l’outil de financement du logement social, qui est une grande cause nationale, une priorité du pays.

Nous proposons de collecter plus et avec une commission de collecte beaucoup moins élevée que les réseaux actuels : 0,8% contre 1% pour les Caisses d’épargne et 1,3% pour la Banque Postale. Cela permettra de dégager au moins 400 millions d’euros supplémentaires pour le logement social. Pourquoi diable se priver de cela ?

Mais quel serait l’intérêt pour vous et vos clients d’une banalisation de ce livret A ? Cela deviendrait un produit d’appel ?

Tout Français doit avoir la possibilité d’ouvrir un livret A dans la banque de son choix. En particulier, le monde agricole, lui aussi, doit pouvoir en profiter.

On nous dit parfois : « le Livret A, c’est l’outil d’épargne des clients les plus modestes, et ce sont exclusivement ceux des Caisses d’épargne et de la Poste ». Mais le Crédit agricole n’a pas de leçon à recevoir dans ce domaine. D’ailleurs, les Caisses régionales distribuent davantage de Livrets d’Epargne Populaire, réservés aux épargnants les plus modestes, que la Banque Postale (23, 2 % contre 22,6 %).

Nous avons la légitimité d’être les banquiers de tous les Français !

La FNSEA vient de se voir infliger une amende importante du fait d’un accord sur la viande bovine à l’époque de la crise de la vache folle. Le Crédit agricole compte-t-il lui donner un coup de main pour la payer ?

Tout d’abord, je regrette que l’on considère comme une entente le fait que, dans les moments les plus difficiles de la crise de la vache folle, la FNSEA se soit mobilisée avec ses partenaires de la filière pour éviter un effondrement des cours.

D’après mes informations, le conseil d’administration de la FNSEA a décidé de faire appel de cette décision regrettable. J’estime en tout cas qu’en tant qu’organisation professionnelle, nous devrons, le moment venu, conseiller et accompagner les syndicats concernés pour trouver une solution à ce problème.