Si la production agricole russe est à la hausse et l’autosuffisance en ligne de mire, l’embargo et la politique du Kremlin s’accompagnent d’une concentration de la production dans les mains des agroholdings, et de conséquences pour la qualité de vie de la population. Celle-ci continue cependant à soutenir ces mesures.
Si les taux d’autosuffisance en hausse semblent indiquer un certain succès dans la capacité à substituer des produits russes à des produits d’importations, « l’autonomie ne signifie pas la sécurité alimentaire », rappelle Tatiana Kastoueva-Jean, directrice du centre Russie de l’Institut français des relations internationales (Ifri).
En limitant la concurrence par rapport aux importations, l’embargo a certes aidé les producteurs mais a aussi favorisé la hausse des prix des produits alimentaires. « Une des conséquences des contre-sanctions, c’est que les consommateurs payent plus cher leur nourriture », constate Stephen Wegren, directeur des études internationales de la South Methodist University (États-Unis), et spécialiste des enjeux agricoles en Russie. Ce qui a des conséquences sur la qualité de vie de la population. « Un rapport récent de l’Académie russe de la fonction publique et de l’économie nationale (Ranepa) pointe qu’en 2018, 50 % des Russes ont dû limiter leur consommation de produits alimentaires par rapport à 2013 à cause des prix qui grimpent, mangent moins équilibré, et dépensent plus pour l’alimentation. 34 % dépensent la moitié de leurs revenus mensuels pour l’alimentation, ce qui est un indicateur très élevé », rappelle Tatiana Kastoueva-Jean.
Des interrogations sur la qualité des produits de substitution
À cela s’ajoutent des interrogations récurrentes sur la qualité des produits de substitution aux importations présents dans les rayonnages et de leurs éventuelles conséquences sur la santé. C’est par exemple le cas des fromages ; dans la période immédiate après l’embargo, ceux à base de matière grasse végétale, notamment d’huile de palme, « ont contribué à limiter la crise de la consommation, en apportant une réponse bon marché à la demande des consommateurs », détaille Véronique Aguera, responsable du marché russe au sein du cabinet de consulting Gira.
Malgré cela, la population continue de soutenir massivement la politique des sanctions. « En mai 2017, 65 % des Russes approuvaient l’embargo contre 21 % qui en étaient mécontents (sondage du Centre Levada). Le protectionnisme est bien perçu, car il permet de défendre le producteur national, de créer les emplois, d’augmenter le produit régional brut, d’enrayer l’extinction de la campagne russe », explique Tatiana Kastoueva-Jean.
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« Une concentration extrême de la production »
Paradoxe : il n’est pourtant pas certain que le modèle de développement de l’agriculture prôné par le Kremlin profite à tous. « Le rebond de l’agriculture russe a été profond mais pas forcément large. Ce que cela veut dire, c’est qu’il y a une concentration extrême de la production. Quelque chose comme le top 25 des agroholdings produisent presque la moitié de la viande, 40 % des céréales, 60 % de la nourriture animale », explique Stephen Wegren. Grands bénéficiaires des subsides publics, compétitives à l’international, ces gigantesques entreprises à l’image de Miratorg, Rusagro ou Agrocomplex, ne représentent qu’une petite partie des 36 400 structures agricoles de plus de 5 000 ha héritières des anciens kolkhozes et sovkhozes soviétiques. Elles sont aussi les plus fortement mécanisées, un facteur potentiel de destruction d’emploi en milieu rural, et donc de migration interne. « Ce qu’un tel niveau de concentration devrait aussi nous amener à conclure, c’est que le rebond de l’agriculture dépend de comment ces fermes d’élites se portent, ajoute Stephen Wegren. Si les conditions se détériorent et que leur profitabilité baisse, cela impactera l’ensemble du secteur. »
"Une des conséquences des contre-sanctions, c’est que les consommateurs payent plus cher leur nourriture"
"En mai 2017, 65 % des Russes approuvaient l’embargo contre 21 % qui en étaient mécontents"
"Le rebond de l’agriculture russe a été profond mais pas forcément large"